Traduction dé M. Baret
3. Charles IX n'allait pas même si loin, quand il disait avec infini-' ment d'esprit aussi : « Je traite mes poètes comme mes chiens : je les nourris^ mais sans les engraisser. ».
<l'après une amère expérience que Cervantes écrivait dans son Adjunta al Parnaso : « Chez le poète pauvre, la moitié de ses divins enfantements/ de ses divines pensées, sont «mportés par les soins qu'exige la recherche de l'ordinaire soutien de la vie. x.
Au dix-huitième siècle, en France ou en Angleterre, la destinée de Cervantes en eût fait un Rousseau ou un Chatterton : au seizième siècle, en Espagne, elle lui laissa toute la sérénité et tout lenjouement de sa raison. Le brave hidalgo iulta en souriant, à Madrid comme à Lépante, et domina ses souffrances personnelles de toute la hauteur de sa calme pensée. Écoutez ce qu'il écrit, à la veille de sa mort, dans la préface de son roman de Persilès et Sigismonde :
Il arriva ensuite, cher lecteur, qae deux de mes amis et moi venant d'Esquivias, lien fameux pour mille raisons, et d*abord pour ses familles illustres, ensuite pour ses excellents vins, j'entendis derrière moi un homme qui fouettait sa monture de toutes ses forces, et paraissait avoir «nvie de nous atteindre, bientôt il nous appela en nous priant de l'attendre. Nous l'attendîmes en eflTet, et nous vîmes arriver, sur nn àne, un étudiant campagnard tout vêtu de brun, avec des guêtres, des souliers rondSj une épée à grand fourreau, un rabat lissé attaché avac des rubans de fll. 11 est vrai qu'il n'en avait que deux; aussi son rabat se tournait souvent sur le côté, et il prenait beaucoup de peine à le redresser. Arrivé à nousjl nous dit : « Sans doute vos seigneuries vont chercher quelque office ou quelque prébende à la cour, auprès de Mgr de Tolède on de Sa Majesté, si j'en juge d'après la célérité avec laquelle vous marchez; car, sans mentir, mon &ne avait jusqu'à présent la réputation d'être^ 1>on trotteur, et il n'a pu vous atteindre. » Un de mes compagnons lui répondit : « C'est le roussin du seigneur Miguel Cervantes qui en est cause : il a le pas très allongé» » A peine l'étudiant eut-il entendu le nom de Cervantes que, se jetant à bas de son &ne, de sorte que sa valise et son portemanteau tombèrent à droite et à gauche, et que son rabat lui couvrit le visage, il s'élança sur moi, et, me saisissant par le bras gauche, il s'écria : « Oui, c'est bien lui^ le fameux manchot, l'écrivain joyeux, le favori des Muses l » Pour moi qui en si peu de temps l'entendis accumuler tant de louanges, je me crus par politesse obligé de lui répondre, et l'embrassant par le cou de manière à lui faire perdre tout à fait son rabat, je lui dis : « Je suis bien Cervantes, seigneur, mais non point le favori des Muses, ni aucune de ces belles choses que vous venez dédire. Reprenez cependant votre âne, et continuons en bonne conversation le peu de chemin que nous avons encore à fuird. » Le bon étudiant
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fil ce que je lui demandais; nous retînmes un. peu les rônes, et d'un pas plus modéré nous suivîmes notre chemin. En marchant nous pariàmes de mon inûrmité, et le bon étudiant me désespéra en disant : « C'est une hydropisie, qui ne se guérirait pas avec toute Teau de l'Océan, si on pouvait l'adoucir et la boire. Seigneur Cervantes, modérez votre boisson et n'oubliez pas de manger; car c'est ainsi que vous guérirez sans aucune autre médecine. — Beaucoup d'autres m'ont dit la même chose, répondis-je, mais il m'est aussi impossible de renoncer à boire à ma soif que si je n'étais venu au monde que pour cela. Ma vie approche de son terme, et à juger par la vitesse avec laquelle je sens battre mon pouls, au plus tard, il achèvera sa carrière dimanche, et moi j'achèverai de vivre. C'est dans un mauvais moment que voire seigneurie a commencé à me connaître, puisqu'il ne me reste pas môme le temps de me montrer reconnaissant de l'obligeance que vous m'avez témoignée. » Notre conversation en était là lorsque nous arrivâmes au pont de Tolède. J'entrai par là, tandis qu'il suivait l'autre route du pont de Ségovie. Ce qu'on dira de ce qui m'arriva ensuite, la renommée en aura soin, mes amis auront envie de le dire, et moi plus grande envie de l'entendre. Je l'embrassai de nouveau, de nouveau il m'offrit ses services: il piqua son âne, et me laissa aussi mal disposé qu'il Tétait bien pour continuer son voyage. Cependant il avait fourni à ma plume un grand sujet de plaisanteries; mais tous les temps ne se ressemblent pas. . Adieu la gaieté; adieu la plai;}anterie; adieu, joyeux amis. Pour moi, je vais mourir, et je ne désire plus que de vous voir bientôt contents dans une autre vie^
J'ai transcrit ce récit un peu long, mais bien caractéristique. Il chemine, comme les voyageurs qui traversent sur leurs mules les parciméras déserts de la Gastille, sans trop se presser, mais avec agrément et originalité. Nous y saisissons au vîf l'homme et le style : gaieté naturelle, bonne humeur dans la mauvaise fortune, regard serein jeté sur le monde qui va disparaître, ciel pur du pays et du siècle, que l'approche même do la mort ne peut tout à fait assombrir. Comme peinture de mœurs et de caractères, cette dernière page de Cervantes n'est pas indigne des meilleurs passages du Don Quichotte.
La merveiUeuse histoire de Tingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche est Tœuvre capitale de Cervantes.
Après avoir si longtemps déjà occupé nos lecteurs de la