‹ Histoire des littératures étrangères condidérées dans leurs rapports avec leChapitre 88 sur 113 · CALDERON DE LA BARCA. 31 S · texte numérisé non relu

CALDERON DE LA BARCA. 31 S

presser plus énergiquement la dernière conséquence, de lui demander avec une force plus impérieuse Témotion tragique qu'elle recèle.

Lisardo tombe, comme on le pressent, sous le fer de son ennemi; mais à la prière que le mourant lui fait au nom de la croix de ne pas le laisser expirer sans confession, Busèbe le porte dans un monastère voisin et, en échange, reçoit de lui la promesse que lui-même ayant de mourir recevra la même grâce. Puis le criminel prédestiné, débarrassé de Lisardo, poursuit Julia jusque dans le couvent qui la renferme ; mais, au moment de la saisir, il recule en apercevant sur le sein de la jeune fille une croix de sang pareille à celle qu'il reçut lui-même à sa naissance. Eusèbe se fait capitaine de brigands; il vole et assassine les passants dans la sierra; mais il les enterre pieusement et place une croix sur leurs cadavres. Un prêtre passe : la balle du voleur s'est amortie contre un livre que le voyageur portait sur sa poitrine et dont il est Fauteur: c'est Thistoire des prodiges opérés par la croix. Eusèbe le laisse aller en lui demandant ce livre pour toute rançon. Enfin la justice des hommes poursuit et atteint le meurtrier : Eusèbe tombe frappé à mort dans son repaire ; mais, avant d'expirer, il invoque un prêtre pour l'absoudre. Albert, l'auteur du livre de la croix, averti miraculeusement, arrive exprès de Rome.

Ici le poète, pour couronner son œuvre, a osé la plus extraordinaire et la plus émouvante des fictions. Le prêtre est arrivé, trop tard : les soldats viennent d'enterrer le brigand : ils partent, en laissant à la garde de son corps un paysan nommé Gil, le gracioso de la pièce.

GiL : J*admirc leur quiétude! Ils ont enterré là Eusèbe, et ils me laissent seul ici. Seigneur Eusebio, souvenez-vous, je vous en prie, que j'ai été autrefois votre ami. Mais qu'estrce que cela? ou mon désir m'abuso, ou je vois venir de ce côté un millier de personnes. {Arrive uti vojayeur.)

aSO L'£SPAGNE*

Albert : J'arrire de Rome, et trompé par la auit^ je me suis égaré «ne seconde fois dans cette montagne. C'est ici l'endroit où Enaèbe me laissa la vie, et j'ai peur qne ses soldats ne me fassent un mauvais parti.

Le Mort: Albert!

Albbkt : Quel est ce souffle de voix étrange qui, répétant mon nom, a frappé mes oreilles?

Le Mort : Albert!

Albpbt : On prononce encore mon nom. Il me semble que c'est de co oôté. Allons voir.

GiL : Dieu saint! C'est Easèbe! Jamais peur n'égala la mieme.

Le Mort : Albert!

Albert : Le son vient de plus près. voix qui frappes Tair avec tant d'insistance en répétant mon nom, qui es-tu?

Lk Mort : Je suis Eusèbe. Approche, Albert, vers cet endroit où je suis enterré ; approche et soulève ces branchages 1 ne crains rien.

Albert : Je ne crains pas.

GiL : Moi, si.

Albert, en levant les rafnmux : Te voilà découvert : dis moi, au nom de Dieu, que me veux-tu?

Le Mort : C'est de sa part, Albert, que ma foi t'a appelé, pour qu'avant ma mort ta m^tendisses en confession. Il y a quelques momenls déjà que j'avais dû mourir; mon Ame est délivrée de mon cadavre, mais elle ne l'a pas encore quitté. Viens, Albert, que je te confesse mes péchés, plus nombreux qne les sables de la mer, qne les atomes du soleil.

GiL : Par Dieu I le voilà sur ses pieds, et pour qu'on puisse mieux le voir, le soleil dévoile ses rayons. Je vais le Jire à tout le monde.

Pendant qu'une clarté progressive illumine lentement la pâle figure du mort, tous les personnages du drame accourent à la voix de la sentinelle effrayée.

Gn. : Void du monde de tous les côtés. Que tous apprennent par ma voix le plus admirable événement dont le monoe fut jamais témoin. Eusèbe s'est levé de la fosse où on l'avait enterré, appelant un prêtre à haute voix. Mais pourquoi vous raconté-je ce que tous vous pouvez voir? Regardez avec quelle dévotion il se tient là4>as agenouillé:

CiJPCio : Aussitét que le saint vieillard a fait le signe de l'absolution» Eusèbe est retombé mort à ses pieds.

ALBf-RT, s^mpprochant : Au milieu de ses grandeurs imposantes, que le monde apprenne par ma voix la plus étonnante des merveilles : Après la mort d'Eusèbe, le ciel a laissé en dépdi son esprit devant son cadavre jusqu'à ce qu'il se fût confessé; tant peut obtenir de Dieu la dévotion à ta croix l

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Le magicien prodigieux est une pièce du même genre, qui renferme des effets dramatiques presque aussi puissants. C'est une première esquisse de Faust; mais d'un Faust espagnol. Un jeune païen, Gypriano, tenté par le démon de la volupté, lui vend son âme pour une espérance coupable. Mais Justine, qu'il aime, est chrétieiine : Satan ne peut la séduire. Il trompe Cypriano en lui livrant un vain fantôme, et quand la mantille qui semblait cacher sa bien-aimée tombe, le jeune homme n'embrasse qu'un squelette. Le drame se couronne par la sanctification et le martyre des deux amants. Les tentatives de séduction ont donné au poète l'occasion de déployer toute la richesse de sa poésie lyrique.

Le prince constarU est une pièce à la fois religieuse et héroïque : c'est l'histoire de la captivité de Tinfant de Portugal Don Sébastien, qui, Régulus chrétien, meurt esclave volontaire à Tanger, plutôt que de rendre aux infidèles la ville chrétienne de Ceuta. Ce drame, traduit en allemand par Schlegol, obtint le plus grand succès sur le théâtre de Weimar, où il fut représenté sous les auspices de âœthe.

U ne faudrait pas conclure de tout cela que Galderon ne soit qu'un prédicateur dramatique.

Dans ses drames non religieux, il s'abandonne sans scrupule à l'inspiration de tous les préjugés et de toutes les passions mondaines de son auditoire. L'amour^ la jalousie, le point d'honneur, la vengeance, y sont glorifiés comme ils auraient pu l'être par le plus profane des poètes castillans. Il semble que Galderon, comme ses brigands, après s'être mis en règle avec la foi, ne connaît plus d'autre morale que celle de l'opinion. Le fait est qu'avant tout il est poète dramatique, et poète dramatique espagnol, qu'il veut à tout prix émouvoir son public et saisit le taureau par les cornes pour le dompter. G'est chez lui un instinct plutôt qu'un calcul, mais un instinct qui équivaut presque à une théorie : nourrir toujours et partout l'intérêt, exciter

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et satisfaire la curiosité; deviner et flatter la passion po^ puiaire, pour la dominer. Tous les grands poètes dramatiques subissent involontairement la même loi. Corneille, Molière, Shakspeare en ont fait autant; et si Galderon diffère de ces grands hommes, c'est que son public différait du leur. Cette remarque donne une nouvelle importance à l'étude de ses œuvres. Ce n'est pas le caprice d'un écrivain qu'on y étudie, c'est le génie d'un siècle et d'une nation.

Parmi les passions que Calderon développe de préférence, brille au premier rang Phonneur^ tel que le concevaient ses contemporains, c'est-à-dire le sacrifice de l'homme et de ses plus chers intérêts à un idéal de générosité, de devoir, de grandeur d'âme, souvent injuste et criminel, toujours extraordinaire et exagéré. La fidélité au roi, à la parole donnée, fût-elle engagée à un ennemi, le dévouement à la personne aimée, la protection accordée au faible, au suppliant, aux femmes surtout, même inconnues, même coupables, la jalousie ardente, la vengeance qui poursuit à travers le sang et la mort une off^snse, un soupçon; l'orgueil du chef de famille, du mari, du père, du frère, oui prétend sauver dans sa maison, au prix d'un duel ou d'un meurtre, la sainteté des liens qu'il attaque sans scrupule chez les autres, tels sont les ressorts que Calderon met sans cesse en œuvre, et dont le jeu combiné, confondu, opposé et contrasté de mille manières, produit dans ses drames les effets les plus saisissants. « Chez lui, dit G. Schiegel, règne avant tout un sentiment brûlant et passionné qui ennoblit tout ce qui l'entoure, parce qu'il attache à tous les événements une affection de l'âme. L'honneur, lamour, la jalousie sont ici les passions dominantes; leur jeu noble et hardi, forme le nœud de la pièce. L'honneur y est toujours un système idéal, qui peut, en descendant à des opinions de société, devenir l'arme de la vanité, mais qui sous tous les déguisements, laisse voir une

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âme élevée. Je ne saurais trouver une plus parfaite image de la délicatesse avec laquelle Galderon représente le sentiment de l'honneur que la tradition fabuleuse surThermine, qui, dit-on, met tant de prix à la blancheur de sa fourrure que, plutôt que de la souiller, elle se livre elle-même à la mort, lorsqu'elle est poursuivie par les chasseurs ».

Expliquons ce jugement par un exemple. Un des drames les plus connus et les plus admirés de Galderon a pour titre Le médecin de son honneur^ et nous reporte au règne de Pierre le Cruel. Le frère du roi, Henri de Transtamare, est épris d'une jeune fille, Mencia, qui, malgré les sollicitations de l'infant est donnée en mariage à Don Gutierre de Solis. Le prince continue à poursuivre de ses hommages celle qui ne doit plus être à lui. Une chute de cheval l'amène dans la maison de campagne qu'elle habite ; la complicité d'une suivante lui en ouvre une autre fois la porte pendant la nuit : un poignard, qu'il laisse tomber dans sa fuite, sert au mari jaloux d'indice et de pièce de conviction. Deux ou trois malentendus, des explications incomplètes, une lettre surprise et mal interprétée, confirment don Gutierre dans ses pensées de vengeance. La vraisemblance des incidents est peu nécessaire à Galderon : il lui suffit d'amener, par quelque moyen que ce soit, une situation terrible. Elle éclate : Gutierre, menacé dans son honneur et plein d'amour encore pour celle qu'il soupçonne d'être infidèle, prononce contre elle une sentence de mort. Il n'a point de certitude, point de preuves. L'honneur chez lui, comme chez tout castillan de Galderon, se contente, pour frapper et punir, d'une crainte, d'une possibilité, d'une ombre. Lui-même exprime cette délicatesse odieuse dans ces vers qui résument In poétique et immorale inspiration de tout ce théâtre.

—Dites-moi donc, pour concevoir tant de crainte, Gutierre, qu'avez* '^us vu?

— Rien. Car les hommes comme moi ne voient point; il suffit qu'ils imaginent, qu'ils soupçonnent, qu'ils prévoient^ qu'ils redoutent, qu'ils devinent, que. . . je ne sais comment m'exprimer; car il n'y a pas de parole pour signifier une chose qui ne serait pas même un atome indivisible. ...

Gutierre écrit donc et laisse sur la table de sa femme un billet ainsi conçu :

L'amour t'adore, mais l'honneur ne peut te pardonner. L'un te tue et l'autre veut t'avertir. Tu n'as plus que deux heures à vivre : tu es chrétienne, sauve ton àme; car pour ta vie, il n'est plus temps.

U sort, ferme les portes, éloigne les domestiques. Bientôt il revient avec un chirurgien qu'il amène de force les yeux bandés.

— Il est temps, lui ditril, que tu entres dans ce cabinet; mais auparavant, écoute-moi : ce poignard percera ta poitrine si tu n'exécutes pas fidèlement ce qae je vais t'ordonner. Ouvre cette porte. Que vois-tu dans cet appartement?

^ C'est une image de la mort, un corps étendu sur un lit ; deux torches sont à ses côtés et un crucifix est devant. Je ne saurais dire ce que c'est, car un voile couvre son visage.

—Eh bien l ce cadavre vivant que tu vois, c'est toi qui dois lui donner la mort.

— Qu'oses-tu ordonner?

— Que tu la saignes, que tu laisses couler son sang jusqu'à ce que ses forces l'abandonnent, que tu ne la quilles point jusqu'à ce que, par cette petite blessure, elle ait perdu tout son sang et qu'elle expire. Tu n'as rien à répondre : il est inutile d'implorer ma pitié; obéis si tu veux vivre.

Le chirurgien obéit à la peur : mais en sortant de cette maison funèbre, il applique sur le mur qui avoisine la •porte sa main ensanglantée. Cet indice la fera reconnaître le lendemain à lui-même et au roi.

Sire, (Ul don Gutierre au monarque qui l'interroge, ceux qui exercent un office public ont coutume de placer au-dessus de leur porte un écusson à leurs armes. Mon office, à moi, c'est l'honneur; et c'est pourquoi j'ai mis au-dessus de ma porte ma main baignée clans le sang^ parce que l'honneur, Sire, ne se lave qu'avec du sang.

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Le roi même approuve cette sommaire justice. U déclare qu'à des malheurs pareils il y a un remède.

— Leqael, sire?

— Le vdtre même, Gutierre.

— Et quel estril?

— La saignée.

C'est le mot du poète et critique contemporain : Tue-la. M. Dumas fils répétait Calderon.

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