CHAPITRE XVI
SUITE DE CALDËROl^
Pièces d'intrigue. — Style de Calderon. — Représentations théâtrales. — Spectateurs.
Outre ses pièces religieuses et ses drames héroïques, Calderon a écrit, à l'exemple de ses prédécesseurs, un grand nombre de comédies d'intrigue (de cape et d'épée). Ce genre existait ayant lui, mais il se le rendit propre. a Les qualités originales de son talent l'y préparaient admirablement; car doué moins d'invention, quoi qu'il en eût beaucoup, que d'une rare fécondité de combinaisons et d'un art merveilleux pour amener, embrouiller, serrer et dénouer une intrigue, s'il y avait un genre qui demandât l'intérêt des situations et l'émotion qui naît des péripéties ou des surprises de l'action, c'est dans ce genre que Cal^ deron devait se déployer tout entier et mettre le mieux en lumière toutes les ressources de sa prodigieuse imagination.... Il y développe un art si consommé, il se jette dans tous les hasards de l'action la plus confuse avec une si
charmante témérité, il s*y démène avec tant d'aisance, et, comme un hardi plongeur, il reparaît à la surface de l'eau avec tant de grâce et par où on l'attend le moins, qu'il était devenu proverbial de dire de ces aventures où le hasard vous jette, mais dont on se tire avec audace et bonheur : lances de Calderon^, »
Les comédies d'intrigue de Galderon, comme celles de Lope et des autres, ont pour base une ou deux suppositions assez peu vraisemblables, que le poète établit dès le début, et que son public admet avec complaisance, à la seule condition d'en tirer de l'amusement.
Par exemple, un jeune officier vient solliciter à Aranjuez. Un de ses amis, Félix, l'y trouve logé à Thôtel et lui fait accepter l'hospitalité de sa maison d'Ocagna, à deux lieues de la cour, où il pourra se rendre aisémant.
Mais Félix a chez lui une sœur jeune et belle : il ne veut pas que l'officier la voie ; il la confine dans sa chambre, laquelle est séparée de celle du nouvel hôte par une porte cachée sous une tapisserie. Cette porte devient un des acteurs les plus indispensables de la pièce.
D'un autre côté, le même Félix aime une jeune fille, une amie de sa sœur, qui demeure dans une maison à deux portes* donnant sur deux rues difl'érentes. Ces deux issues sont aussi l'indispensable machine du drame. La sœur de Félix, après avoir intrigué le jeune officier dans une de ses promenades, lui donne rendez- vous chez son amie, comme si c'était chez elle. Félix se rendant chez sa dame, y entrevoit, sans le reconnaître, un visiteur caché. Le père, le propriétaire de la maison à deux portes, s'alarme pour sa fille. Des soupçons, des jalousies, des quiproquos, des complications, des explications, des coups de théâtre sans
t. Antoine de Latour, Eluds sur Coicferon, en tète de son excellente traduction des Œuvres dramatiques de ce poète. Paris, 1871.
2. De là le titre de la comédie : Casa con dos puertas mala es de guardar, {Maison à deux portes est difficile à garder.}
'nombre, naissent à chaque instant du jeu naturel de toutes ces intrigues. Ce sont des rubans de diverses couleurs qui se mêlent et se roulent en vingt nœuds éclatants; c'est un kaléidoscope que secoue la fantaisie du poète, et qui produit à chaque mouvement une combinaison inattendue.
Ailleurs, dans L'esprit follet (La dama duende)^ nous retrouvons presque les mêmes trucSy les mêmes suppositions; encore un jeune hôte logé chez un jeune frère; encore une jeune sœur, veuve cette fois et pourtant tenue à l'écart; encore une porte de communication entre les deux futurs époux, porte dissimulée cette fois, non par une tapisserie, mais par une armoire pleine de cristaux et néanmoins très mobile. Galderon sourit lui-même de toutes ses invraisemblances ; ici, par exemple, la jeune veuve ne peut s'empêcher de dire à sa suivante :
C'est un cas étraDge, qu'un homme arrivant à Madrid trouve, à peine débarqué, une dame qui le prie de protéger sa vie, an frère qui le blesse «t un autre qui lui ouvre sa maison. C'est trop singulier, en vérité, et quoique ce ne soit pas impossible, j*ai besoin de le voir pour le croire.
Une autre fois, dans un sujet tiré de l'histoire de l'ancienne Rome, un bouffon commencera ainsi l'histoire qu'il va raconter :
Un moine. . . mais non^ ce début ne vaut rien ; car il n'y a pas encore de moines à Home.
Ces licences dramatiques, ces invraisemblances dans le dessin général de la fable étaient sans doute acceptées avec indulgence et faveur. L'important était d'en tirer bon parti pour les effets comiques et les heureuses combinaisons.
CSalderon n'y manque jamais. Ses intrigues sont toujours compliquées, étincelantes, pleines de surprises et d'effets. Outre l'intérêt général de curiosité et d'émotion, elles
offrent de loin en loin d'ingénieux détails, des espièglerie» de situation et de dialogue qui donnent de l'esprit au hasard. Par exemple, deux amants successivement jaloux l'un de l'autre, viennent alternativement se disculper, et jouent tour à tour le même rôle. Don Félix, accusé d'infidélité par Laura (Maison à deux portes^ journée 1'% se. x)^ essaie de se justifier.
Jalouse oa mécontente, il faut pourtant que vous m'entendiez avani que je sorte d*ici. '
— Vous en irez-vous, si je vous écoute?
— Oui.
— Pariez donc et allez-vous-en.
— Vous nier que j'aie aimé Nise . . . •
— Pouvez-vous vous justiûer de cela?
— Sans doute.
(A part) — Qu'Amour le veuille 1
— Écoutez-moi, je vous prie.
— Et vous vous en irez?
— Oui.
— Parlez donc et aliez-voua-en.
A la fin de l'acte suivant, c'est à Laura de se disculper r Félix a cru apercevoir un homme dans sa chambre.
— Et si rien de cela n'était vrai? Si c'était tout le contraire?
— Comment?
— Ëcoutez-moi, vous le saurez.
— Si je vous écoute, vous en irez-vous?
— Oui.
— Alors parlez.
Ils parlent l'un et l'autre, et naturellement tout s'explique, à la satisfaction des deux intéressés et à celle des spectateurs.
Mille détails de dialogue, achetés par l'invraisemblance de l'intrigue, ne semblent pas payés trop cher.
Don Manuel, se croyant en bonne fortune chez une grande dame, est introduit la nuit par l'armoire ci-dessus mentionnée, dans sa propre chambre. Il se heurte contre
son propre valet, Gosme, occupé à se remémorer tous les tours diaboliques que Jes esprits follets lui ont déjà joué dans cette chambre ensorcelée.
GosMB (tout tremblant) : Qui va là? qui ôtes-vous?
D. Manuel : Silence^ qui que vous soyez, si vous ne voulez pas t&ter de mon poignard.
GosMB : Je serai aussi n:uet qu'un ^parent pauTre danis la maison d'un parent riche.
D. Manubl, à part : C'est apparemment quelque domestique qui sera entré ici par hasard. Il faut que je lui demande où je suis. Dis-moi, quelle est cette maison? et son maître, qui est-il?
CosMB : Le mattre et la maison appartiennent au diable, et puisse-t-il m'emporter. Ici demeure une femme qu'on appelle l'Esprit-FoUet, et qui est un vrai démon sous les traits d'une femme.
D. Manuel : Et toi, qui es-tu?
GosuB : Un valet, un servileur, an domestique, qui sans savoir ni pourquoi, ni comment, suis la proie de ces enchantements.
D. Manuel : Et qui est ton mattre?
GosME. Un fou, un impertinent, un niais, un imbécile, un pauvre diable qui se perd pour cette femmo.
D. Manuel : Et il s'appelle?
GosMB : Don Manuel Enriquez.
D. Manuel.— Ah l tu es Gosme!
II est un peu étonnant qu'il s'en soit douté si tard, mais l'effet comique est produit, et le juge est devenu indulgent : Solventur risu tabulœ.
Le rôle du graciosOy rustre ou valet poltron, gourmand, naïf et vulgairement spirituel, est chez Galderon ce que nous l'avons vu chez ses prédécesseurs. Il jette sa gaieté un peu grossière à travers toutes les intrigues, aiguise le piquant des situations comiques et adoucit les émotions trop poignantes du drame. Toujours assez semblable à luimême, cet inévitable Sancho Pança était assuré d'un succès permanent.
L'un d'eux joue une fois à lui seul une jolie scène domestique. Son maître vient de lui faire cadeau d*un de ses .propres habits; Calebace (c'est le nom du valet) l'en remercie k sa manière, en lui expliquant les prodigieux
avantages d'un habit tout fait, par les ennuis inévitables qu'un tailleur inflige à ses clients^.
— Seigneur maître, combien d'aunes d*étoffe me faut-il? — Sept trois quarts. — Quifiones me fait un habit avec six aunes et demie. — Qa*il le fasse; mais s*il y réussit, je consens à m*arracher la barbe. ^ Et «ombien de taffetas?— Huit aunes. — Mettons-en sept! ~ Pas une ligne de moins de sept et demie. — Et de rouennerie? — \}uatre. — Oh ! —S'il en manque un doigt, je n'en puis venir à bout. — Pour la soie? — Deux onces, et trente de laine. — Le boucassin pour les bordures?— Une demiaune. — La serpillière? — Autant - Les boutons? — Trente douzaines? — Trente? — Vous pourrez les compter. II y aura ensuite les rubans, les poches, le fil . . Maintenant, allons chez monsieur, essayer tout •cela. Veuillez joindre les pieds, seigneur, tenez la tête droite, tendez le bras. — Seigneur maître, vous faites de moi un polichinelle. — Que ^:elte culotte sera gracieuse! Voyez; le pourpoint large des épaules, tombant sur le haut des bras, et arrondi à la ceinture. Noua avons oublié de compter la ratine pour les basques. — Mettez-la. — Volontiers. Ah ! j'oubliais encore une chose, le bouracan. — Prenez-le sur ce vieux manteau. — Je vais le couper à l'instant. — Et quand aurai-je cela? — Demain à neuf heures. — Il est déjà un heure. Oh I combien ce tailleur se fait attendre. . . Seigneur maître, vous m'avez tenu chez moi toute la journée. — Je n'ai pas pu mieux faire : j'ai dû finir un jupon qui n'en finissait plus, tant il y fallait d'étoffe. — Aht seigneur, que tout cela est sec! — Mouillez-le. — Ma culotte est étroite. — N'importe, c'est du drap, -cela prête. — Ce pourpoint est trop large. — N'importe c'est du drap, cela se retire. — Ainsi le drap s'élargit ou se rétrécit à la volonté d« tailleur.— Le manteau est bien court.— Il couvre plus de moitié de la jarretière. Aujourd'hui, on ne les porte plus longs. — Combien vous dois-je! — Peu de chose, autant dire rien : vingt réaux pour la culotte, vingt pour le pourpoint et ses manches, dix pour le manteau, trente pour les boutonnières. . • et enfin tant d'impertinences et pour ceci et |)our cela. Bref, me donner un uabit tout fait^ c'est me donner un vrai ibijou.
Une des choses qui jamais aussi ne manquaient de plaire aux spectateurs de Galderon, et qui aujourd'hui choquent notre goût, ce sont ces tirades lyriques où l'imagination •effrénée se donne libre carrière et prodigue à pleines mains les fleurs, le soleil, les étoiles, le bel esprit. Il est pro-
1 • Tel est le titre que nos tailleurs nous décernent aujourd'hui Ces ^messieurs devraient pourtant savoir ce que .c'est qu'un patron.
bable que le public applaudissait fort de pareils morceaux, et que les acteurs les exigeaient du poète comme des roulades d^éloquence ûù ils devaient briller. Ces passages caractérisent trop bien le théâtre espagnol, pour que nous n'en citions pas quelques exemples.
Un gentilhomme et son valet suivent, au sortir d'un jardin publie, une jeune dame et sa duègne.
—Cavaffen, dit la dame, ii vous faut retourner sur vos fias. Vous ne pouvez noes suivre plus loin. Car si vous vous proposez ainsi de savoir qui je sait, c*est vouloir que je ne revienue plus une autre fois. Si coUe raison ncrvous sufDt pas, retournez sur vos pas, parce que je vous prie de le faire.
Le gentilhomme répond :
Le loleil, madame, obtiendrait difficilement que la fleur du tournesol ne suivit pas sa splendeur. L*étoile da nord, fixe et brillante lumière, voudrait en vain que i*aimant cessAt de la regarder; et Taimant demanderait inutilement que Tacier lui obétt et le quittât. Si votre éclat est le soleil, ma destinée est le tournesol; si votre volonté estrétoile du nord, ma douleur est une pierre d'aimant; si votre rigueur est un aimant, mon ardeur opiniâtre est un acier. Gomment donc pourrais-je m'arréter, quand je vois partir mon soleil, mon étoile du nord, mon aimant, moi qui suis fleur, pierre et acier 1
Molière n'inventait donc pas tout à fait le compliment de Thomas Diafoirus à Angélique. Chez Galderon toutefois, il y a un sourire sous le jeu d'esprit du cavalier : la dame le renvoie de la même sorte, à l'aide d'un galimatias ingénieux :
A votre fleur gracieuse et belle le jour fuyant donne un repos; de même à votre pierre mobile l'étoile polaire peut en accorder un. Si le jour et rétoile s'absenlent, excusez-moi de m'absenter. Dites à votre passion, fût-elle pierre, acier, tournesol, que pour le soleil il est nuit, et qu'il est jour pour l'étoile. Demeurez donc ici...
La comparaison d'une femme ou même d'un prince au soleil, est, sur l'ancien théâtre espagnol, une politesse
reçue et en quelque sorte indispensable ; c'est une espèce de bonjour, qu*il faut dire quand on a de réducation, et tourner ingénieusement, quand on a de Tesprit; on est presque grossier quand on l'omet. Ainsi dans « La vie est un songe », Âstoife, en Moscovite bien élevé, salue le prince polonais Sigismond par un compliment de ce genre ;
Heureux mille fois le jour où tous vous montrez, 6 prince, soleil de Pologne, et remplissez de splendeur et d'allégresse ces horizons embrasés d'une divine clarté ; car vous sortez comme le soleil du sein des montagnes (Sigismond avait été nourri sur une montagne déserte). Levez-vous donc, et quoique si tard votre front se couronne du laurier resplendissant, qu'il le garde longues années *.
A quoi le brusque et fantasque Sigismond, Tenfimt du désert, se contente de répondre : «Dieu vous garde! ». Mais cette simple réplique est prise pour une offense par Télocpient Astoife.
Vous ne me connaissez pas encore; c'est là votre seule excuse pour m'honorer si peu. Je suis ^tolfe, par ma naissance duc de Moscovie et votre cousin. Qu'il y ait donc entre nous égalité.
Sigismond lui-môme, quoiqu'il n'ait pas étudié à Salamanque, trouvera à la première apparition d'une femme toutes les agudezas du « style cultivé » :
Écoute, femme, arrôte-toi. Ne joins pas l'occident et l'orient en fuyant dès les premiers pas. Si tu réunis l'orient et l'occident, la lumière et l'ombre froide, tu seras indubitablement la syncope du jour.
Et quand Rosaura, voulant dissimuler* se donnera pour une suivante de l'infante Estrella (étoile) ,
1. Aujourd'hui eacore, dans la plus prosaïque conversation, un Espa* gnol qui veut vous remercier dira : « Que Votre Seigneurie vive mille
Ne dis pas cela, s'écrie Sigismond; dis plutôt que tu es le soleil à la flamme duquel vit cette étoile ; car c'est de tes rayons qu'elle reçoit sa t^plendeur. J'ai vu, dans le royaume des parfums, au milieu d'un escadron <ie fleurs, présider la divinité de la rose. Elle était leur impératrice, parce que c'était la plus belle. J'ai vu parmi les pierres fines le diamant préféré à toutes : il était leur empereur, parce qu'il était le plus brillant , Dans les cours splendides do la mobile république des étoiles, j'ai vu au premier rang l'astre du malin briller comme leur roi. Et dans les sphères parfaites, quand le soleil appelait à sa cour les planètes, je l'ai vu qui îeur commandai^; comme le plus grand oracle du jour. Gomment donc, si parmi les fleurs, parmi les étoiles, les pierres fines, les signes, les planètes, ce sont les plus belles qu'on préfère, as>tu servi une fenime d'une moindre beauté, toi qui étant plus belle, 68 soleil, astr^ du matin, •étoile et rose!
On peut remarquer ici un protoédé de style assez ordinaire à Galderon dans ces morceaux où l'imagination sans contrôle accumule les comparaisons les plus luxuriantes, en même temps que les moins nouvelles. Après en avoir développé à loisir un certain nombre, avec une abondance prolixe, il les résume toutes à la fin du couplet en quelques vers, dont la précision habile serre vivement la pensée jusqu'alors diffluente. Nous en avons déjà vu ci-dessus un premier exemple (page 331); nous allons en citer encore un autre d'un goût plus piquant et plus détestable «ncore.
Dans une scène avec sa dame, un cavalier se disculpe d'avoir porté une écharpe qu'une autre lui a donnée.
— Gomment pouvez-vous me nier ce que je vois de mes yeux?
— En niant que vous le voyiez.
— N'avez-vous pas été dans la cour l'ombre de sa maison?
— Oui.
— L'aube ne vous a*t-elle pas trouvé comme uue statue de sa terrasse?
— C'est vrai.
— Ne lui avez-vous pas écrit?
— Je ne nie pas lui avoir écrit.
— Gette écharpe ne lui appartientrelle pas?
— > Elle lui a appartenu, je pense.
— Kli bien donc, qu'est-ce? si voir, si parler, si écrire, si porter son
334 L'£SPÂGN£.
écharpe au coa, si suivre, si veiller ce n'est pas aimer, je tous le demande, Henri, dites-moi comment tout cela s'appelle. /
— Qu'an exemple vous réponde. L'astncieux chasseur, qui dans la rapidité du vol fait d'un atome de plume (d'un petit oiseau) le but fugitif du succès, ne vise pas l'endroit où est son gibier, remarquant que pour que le vent devienne son tributaire, il lui importe de tromper le vent. Quand le marin ingénieux sait imposer un joug et un frein à la mer emportée et farouche, monstre de la nature, ce n'est pas vers le port désiré qu'il dirige sa proue : il court des bordées sur les vagues, trompe leur colère et s'empare du port. Le capitaine qui cherche à gagner une forteresse sonne la charge contre une autre, et par le fracas de la guerre, il trompe le pays qui l'attendait, mal prévenu du danger. La mine qui dans les entrailles de la terre, en étreignait le centre, volcan superficiel, Mongibel inventé, ne produit pas son effet à l'endroit où dans son sein fécond elle cache d'immenses abtmes d'horreur; parce que, trompant le feu lui-même, elle conçoit ici, elle en&nte là-bas ; là-bas est la foudre, et ici le tonnerre. Eh bien, si mon amour est un chasseur dans les plaines du vent, un inconstant marin dans la mer des aventures, s'il est capitaine victorieux dans les guerres de sa jalousie, s'il est un feu irrésistible dans la mine de tant de cœurs, est-il étonnant que tant de sentiments affectueux soient trompés en moi ? Que cette écharpe en soit un témoignage. Car volcan, marin, capitaine et chasseur, dans le feu, l'eau, la terre et le vent, j'obtiens, je possède, je conquiers, je prends mine, gibier, triomphe et port.
Ces cliquetis d'esprit, ces feux d'artifice de la fantaisie ne viennent chez Galderon que quand la situation drama* tique est assez détendue pour accorder au spectateur la liberté de s'y amuser. Ge sont des espèces de points d'or* gue, où l'action se suspend, où le personnage fait place à l'acteur et le laisse déployer tout le luxe d'images dont le poète a bien voulu enrichir sa mémoire.
Galderon se moqua quelquefois lui-même de ces étranges métaphores, de ce style maniéré que lui imposait la coutume. Une spirituelle prima donna répond au cavalier qui l'a comparée à Faube au • doux sourirey à V aurore aux- brillantes kirmes^ au soleil à la vive lumière, etc. :
Quoique je dusse tous remercier d'un discours si galant, je veux me plaindre, et avec raison, d'une si flatteuse offense. Nous ne sommes pas ici dans la sphère dont les nobles faites fatiguent la colère du vent, mais dans un modeste logis où l'exagération même de vos paroles vous
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rend suspect à mes yeux. Je ne suis pas Vaube, puisque au milieu d'un si vif contentement, le wurire me manque ; ni V aurore^ puisque mes larmes ne vous montrent point ma douleur; je ne suis pas le soleil^ puisque ma lumière ne dévoile pas la. vérité que j*adore. J'ignore donc ce que je suis : tout ce que je sais, c'est que je ne suis ni l'aube, ni l'aurore, ni le soleil, car je n'éclaire, ni ne souris, ni ne pleure. Et ainsi, je vous prie de dire de moi, seigneur don Manuel, que je suis et fus une femme que vous seul pouviez obliger à faire ce que je fais ici.
« Le style et la versification de Galderon ont un mérite éminent, dit M. Ticknor, quoiqu'il y mêle parfois les défauts de son pays et de son siècle. Ses vers nous charment toujours par leur mélodie : toujours le poète s'abandonne à la riche variété de mètres que lui offraient la poésie espagnole et la poésie italienne : octaves, tercets, sonnets, silves, lires, les différentes formes de redondillas^ les romances avec leurs assonnances et leurs consonnances. Il montre toujours une connaissance profonde du langage, gui s'élève parfois jusqu'au ton sublime du drame national, et qui d'autres fois, pour capter la faveur popu« laire, se laisse aller à des jeux de mots, à des plaisanteries tout à fait indignes de son génie.
« Galderon ne réalisa et n'essaya même pas de grands changements dans la forme du drame espagnol. Il ne mo* difia pas beaucoup celle que Lope de Vega avait établie et consacrée; mais il montra plus d'exactitude dans la combinaison des incidents, il disposa chacun des éléments avec plus d'habileté pour Teffet de la scène; il donna à Tensemble une couleur nouvelle, et, à certains égards, une nouvelle physionomie. Son drame, plus poétique par le. ton et par les tendances, respire moins cet air de réalité qu'on sent dans les pièces de son grand prédécesseur. Dans les parties les mieux réussies, et qui sont rarement répréhensibles par leur moralité, il semble que nous sommes comme transportés dans un autre monde plus magnifique, où la scène est illuminée par une splendeur inconnue et surnaturelle.... C'est en cela que triomphe
Galderon.... Quand il réussit, sod succès n'a rien de vulgaire. Alors il ne met sous nos yeux que des modèles de beauté idéale, cpi'un monde où ne peuvent entrer que les éléments les plus élevés du génie national. Là, le fervent mais grave enthousiasme du vieil héroïsme castillan, les chevaleresques aventures de l'honneur moderne, de l'honneur de cour, les généreux dévouements de fidélité individuelle, les sacrifices d'un amour plein de réserve, mais aussi plein de passion, qui, dans une société où il devait si rigoureusement échapper aux regards, était devenu une espèce de culte secret du cœur, tout semblait avoir trouvé sa place naturelle.... Alors il met devant nous le grandiose spectacle d'un drame idéalisé, reposant sur les éléments les plus purs et les plus nobles du caractère national espagnol, un drame qui, avec tous ses défauts incontestables, est assurément un des phénomènes les plus extraordinaires de la poésie moderne ^ »
Nous ne pouvons quitter le théâtre espagnol sans dire quelques mots des conditions matérielles de la représentation, qui, mieux que nos commentaires, feront comprendre le mérite et les défauts nécessaires des auteurs dramatiques de l'Espagne.
A l'époque de Galderon, la scène espagnole ressemblait encore à celle qu'avaient connue à Paris, un siècle auparavant, Jodelle et Larrivey ; une cour divisée en deux parties formait le parterre et la scène ; les maisons à plusieurs étages qui entouraient la cour, étaient le balcon et les loges. Les représentations avaient lieu le jour et sans flambeaux. Une voyageuse française, Mme d'Aulnoy, qjxi visitait l'Espagne dans la seconde partie du dix-septième siècle, s'amusa beaucoup en racontant à ses amies que le soleil était fait de papier huilé, et qu'elle avait vu, dans une comédie, les diables grimper tranquillement aux