‹ Histoire des littératures étrangères condidérées dans leurs rapports avec leChapitre 92 sur 113 · DÉCADENCE DE L'ESPAGNE · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DE L'ESPAGNE

resses du royaume n'est en état de repousser une attaque. Les arsenaux sont vides; l'art de la construction navale est presque oublié et perdu ; les revenus publics^ perçus par anticipation, ne suffisent plus aux besoins ordinaires du gouvernement, parfois même au décorum de la table royale. Les ambassadeurs étrangers rougissent pour l'Espagne de la honteuse misère de sa cour. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire moderne d'une nation tombée en si peu de temps de la puissance de Gharles-Quint à la débilité de Charles IL

Quelle était la cause de cette décadence? Une terrible et inévitable nécessité. Les choses humaines ne sont pas le jouet du hasard : une nation tombe, comme tombe la pierre à qui manque son plan d'appui. Il est des lois pour la vie des peuples, comme pour celle des individus. L'homme qui cesse de respirer et de se nourrir, meurt inévitablement : la nation qui cesse de travailler, de cultiver le sol, de produire, d acheter et de vendre, de recevoir en échange de ses impôts l'ordre et la sécurité, de s'instruire, de penser, de comprendre et d'appliquer sans relâche à elle-même les conditions de la vie sociale, meurt aussi... ou se transforme. Le devoir d'un gouvernement quel qu'il soit, est d'exciter cette vie normale de la nation, ou du moins de ne pas l'entraver.

Or TEspagnedu dix-septième siècle était nécessairement vouée à un gouvernement incapable. La constitution politique se résumait dans l'adoration de la personne royale ^ Un homme seul, quelquefois un enfant, faible,

1. «On proclame dans la chaire les devoirs de Thomme à Tégard des deux majestés (Dieu et le Roi), et un étranger ne peut s'empêcher d'être surpris quand il entend dire à un Espagnol qu'il espère que Sa Majesté voudra bien lui accorder vie et santé pour quelques années de plus. » (LeUre de Doblado, citée par Ticknor, 2** période, chapitre zl.) Un conseiller de Philippe II, effrayé de cette idolAtrie monarchique, disait à Antonio Ferez, secrétaire du Conseil d'État : « Seigneur Antonio, je crains beaucoup, si les hommes ne se modèrent pas, et s'ils conti-

ignorant, corrompu, mal élevé, enivré de flatteries et de plaisirs, aveuglé par la superstition, était, par le seul fait de sa naissance, le maître, le souverain absolu d'un empire sur lequel le soleil ne se couchait pas. Il ne connaissait rien de ces lois inexorables qui dominent les trônes et les républiques; il ne songeait pas qu'il pût exister d'aufres lois que son bon plaisir. Sans guide légal, sans soutien, sans autre conseil que ses ignares favoris, ses femmes, ses maîtresses, ses moines, le Roi ne connaissait point d'obstacle à sa suprême volonté. Cependant Vob8tacle ignoré se dressait devant lui : c'était la loi des lois, la force des choses, qui l'arrêtait en le brisant. Il courait à toute vapeur, mécanicien aveugle, jeté à son poste par droit de naissance; il franchissait ravins et principes, traînant après lui un peuple vers Tabîme qui devait l'engloutir.

L'opinion publique, ce modérateur des pouvoirs, était elle-même étouffée ou corrompue. La lutte contre les Mores avait fait de la foi catholique la nationalité même de l'Espagne. Une institution terrible, l'Inquisition, c'està-dire la force de l'État, le glaive et le bûcher au service de la foi, avait été admise avec faveur par l'opinion du peuple, acceptée avec empressement par les pouvoirs publics^ Les deux despotismes s'étaient fondus ensemble

nuent & se faire dieux sar la terre, que Dieu ne se fatigue des monarchies, ne les bouleverse, et ne donne une autre forme au monde. » (Mignet, Antonio Ferez et Philippe II, page 337.)

1. « Tous les rois de la dynastie autrichienne, de Gharles-Qnint au dernier et au plus faible de ses descendants, se ressemblent en un point, le zèle avec lequel ils soutinrent pendant leur vie le Saint-Office^ et le recommandèrent dans leurs testameuts à la sollicitude et à la vénération de leurs successeurs. l.e premier acte de Philippe II, lorsqu'il vint des Pays-Bas pour ceindre la couronne d'Espagne, ce fut de célébrer un auto-da fé à Valladolid. Quand la jeune et gracieuse ftUe de Henri II, de France, arriva à Tolède en 1560, cette cité lui offrit un aulo>da-fé, comme une partie des réjouissances de ses noces. La même chose eut lieu à Madrid en 1623, lorsqu'une autre princesse française donna naissance à un héritier de la couronne. »

Toutes les classes de la société espagnole approuvaient, admiraient ces

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6t durcis encore par leur alliage. Il en résulta l'écrasement le plus complet de toute liberté, Tannulation la plus absolue de toute pensée indépendante, de toute recherche désintéressée du vrai.

Les intelligences les plus hautes, les âmes lea plus saintes eurent à trembler devant Tlnquisition. Jean d'Avila, 'apôtre de l'Andalousie; Louis de Grenade, le religieux mystique; Louis de Léon, le grand poète que nous connaissons, le professeur de littérature sacrée à l'université de Salamanque, sainte Thérèse elle-même, et saint Jean de la Croix, son vénérable associé dans la réforme de l'ordre du Garmel, canonisés tous deux par l'Église, passèrent par les cachots de l'Inquisition, ou furent d'une manière ou d'une autre, soumis à sa discipline.

U arriva alors en Espagne ce que certaines circonstances atmosphériques produisent dans nos jardins : toute la sève qui ne peut former des fruits se transforme en feuillage. La pensée sérieuse étant interdite, les jeux de l'imagination envahirent sa place*. Toute œuvre littéraire fut poésie; non

royales abominations. « Lorsqu*en 1680 Charles II exprimait le désir de jouir avec sajenne épouse du spectacle d*un auto-da-fé, les ouvriers de Madrid s'offrirent volontairement en masse pour ériger le vaste amphithé&tre. Ils travaillèrent avec un tel enthousiasme qu'ils en terminèrent la construction en un temps incroyablement court. Ils s'animaient l'un l'autre au travail par de pieuses exhortations, et déclaraient que si les matériaux venaient à manquer, ils démoliraient leurs propres maisons pour terminer un si saint travail. La cérémonie conunenca à sept heures du matin, le 30 juin, et ne se termina que le lendemain à neuf heures. Le roi et la reine restèrent à leur loge quatorze heures consécutives. Quatre-vingt-cinq grands d'Espagne s'offrirent comme familiers spéciaux, pour relever l'éclat de la solennité. i.e roi mit lui-même, de sa propre main, le premier fagot qui devait allumer le bûcher. liO nombre des victimes s'éleva ce jour-là à cent vingt, dont vingt et une furent brûlées vives.. » Relacion,,, de este auto gênerai,,.,^ par Joseph del Olmo, familier du Saint-OfGce, qui en dirigea les préparatifs. — Cité par Ticknor, 2*« période, chapitre XL.

1. Pope exprime cette loi du balancement de nos facultés (mut une belle inuige :

As oa ihe laad wbile bere the Océan gains,

pas cette poésie de l'âme qui est la vue instinctire, la perception spontanée du yrai, mais celle qui, en dehors de toute émotion sérieuse, s'amuseà combiner des images, des incidents romanesques, celle qui fuit dans un monde fictif, par crainte de heurter les puissances ombrageuses du réel.

Telle est la cause de cette exubérance de la littérature dramatique de l'Espagne au dix-septième siècle. Cet embonpoint même est une maladie. A la mort de Galderon^ la passion pour les représentations dramatiques s'était tellement répandue dans chaque partie du royaume qu'il y avait à peine, nous dit-on, un village qui n'eût une sorte de théâtre. Les monastères mêmes empruntèrent aux scènes publiques leurs acteurs avec leurs pièces les plus mondaines.

Entre 1644 et 1649 le nombre des comédiens devint considérable : à Madrid seulement on ne comptait pas moins de quarante troupes. Qens sans aveu, bohème déréglée et vagabonde, les acteurs pauvres et mal payés, applaudis et méprisés par le public, poursuivis des anathèmes de l'Église, se recrutaient dans la foule des déclassés, toujours nombreuse dans une société pleine d'orgueil et de paresse. Le théâtre en Espagne était une mode : il passa comme passent les modes. Philippe IV l'avait protégé avec passion ; le triste Charles II l'abandonna, comme il abandonnait toute chose. Pour les fêtes de son mariage il ne fut pas facile de réunir trois compagnies de comédiens. Cinquante ans auparavant, dit Ticknor, vingt d'entre elles se seraient disputé cet honneur.

In other parts it leaTes wide sandy plains, Thus in iha souI, while memory proTails, The solid power of onderstanding fails.

De même que sur le globe, quand l*Océan gagne d*un côté, il abandonne de Tautre de vastes plaines de sable; ainsi dans l'esprit humain, quand la mémoire prévaut, la solide puissance de Tentendement faiblit.

Eêsay on Critidam, l, 54.

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