‹ Histoire des littératures étrangères condidérées dans leurs rapports avec leChapitre 93 sur 113 · DÉCADENCE DE L'ESPAGNE · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DE L'ESPAGNE

La poésie en général devint un vain cliquetis de paroles et d'images. Le bel esprit frivole, toujours prêt à percer dans les œuvres castillanes, triompha alors d'une manière éclatante. Les grands poètes dont nous avons parlé, les Lope de Yega, les Galderon nous en ont déjà donné de tristes avant-goûts : leur fantaisie s'égare souvent, nous l'avons vu, au milieu des plus choquantes puérilités. Mais vers la fin de la dynastie autrichienne il se constitua de vraies écoles de mauvais style. L'abus le plus elTrcné de la métaphore, la prodigalité la plus ridicule de l'emphase, du bel esprit, de l'obscurité voulue et recherchée devinrent une mode, une fureur.

Un gentilhomme de Gordoue, Louis de Oongora (1561- 1627) fut le chef delà nouvelle secte; un jésuite, Bal thazar Grracian (1601-1658) en devint le législateur. Dans son art d'avoir de l'esprit [Agvdezay artede tn^enio) il rédigea, le code du style cultivé [estilo culto) ; il se fit le Boileau da mauvais goût. Les pensées ingénieuses, conceptos^ sont, d'après lui, le but suprême de l'écrivain. « Si celui qui sait les comprendre est déjà un aigle, dit-il, celui qui peut les produire est un ange ; c'est une occupation dignedes chérubins et au-dessus de l'humanité : elle nous élève à une classe supérieure des êtres. » Il est impossible, dit Bouterwek en parlant de ce livre, de lire un ouvrage où le bon goût et le bon sens soient maltraités avec plus d'art et de méthode.

Une troupe nombreuse d'admirateurs se rangèrent sous les drapeaux de Gongora et ne jurèrent que par son nom. On leur donna le nom de cultistes et de concoptistes.

L'un, chantant les beautés de sa dame, en exaltait le? yeux, <c grands comme sa douleur et noirs comme son infortune ». Il prétendait que l'amour avait « chiffré son sort avec ces deux zéros animés. » Un autre racontait com^ment sa maîtresse aperçut un jour à sa porte un « villageois qui ne méritait pas, il est vrai, de Tadarer, mais

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bien de souffrir pour elle. » Il explique que cela s'est passé a un soir qui était un matin, puisque Taurore souriait et montrait des perles blanches au milieu d'un carmin enflammé 3f>. Il ajoute que <k son ange s'amusant à embraser ce qu'il éclairait, tomba du ciel de lui-môme », c'est-àdire a du ciel qui était lui-même '• p

1. Citons, comme un spécimen du genre , le texte même de cette ingénieuse folie. Elle est de Félix Arieaga, prédicateur de la cour, mort en 1633.

Ce miracle d'Amariilix, Cet ange à la beauté suprême, Qu'appellent du nom de phénix L'amour et la vérité même.

Un jour vint à considérer Un laboureur sous sa fenêtre, Qui, sans mériter d'adorer, Méritait de souffrir peut-être.

Ce soir-là c'était un matin, Puisqu'on voyait rire l'aurore, Et, sous ses flammes de carmin, Ses dents, blanches perles, éclore.

Elle s'amusait à brûler

De ses feux celui qui les aime;

Et l'ange se laissa couler

Da ciel, c'est dire de lui-même.

Los miraglos de Amariliz, Aquel angel superior A quien dan nombre de fenix La verdad y la pasion,

Miraba a su paerta un dit En la corte un labrador, Que si adorar no merecié Padecer si mereciô.

Una tarde que es mailana.

Pues el alva se rié, Y entre carmin encendiiin Candidas perlas mostré;

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On comprend que de pareils efforts de la pensée ne pouvaient alarmer ni l'absolutisme royal ni les susceptibilités de l'Inquisition.

Au reste le gongorismôy qui se naturalisa si bien dans la littérature toute d'imagination des Espagnols, était, comme l'élégance de Boscan et de Garcilaso, une importation italienne. Presque en même temps que le chef des cultistes espagnols, naissait à Naples le fameux Marini, le phénix du mauvais goût italien. Des rapports fréquents et une touchante intimité unisssLient à travers la Méditerranée les deux écoles du bel esprit. Les Italiens mettaient la Jérusalem du Tasse au-dessous de celle de Lope de Vega; de leur côté les Castillans pour ne pas rester en arrière de compliments et de flatteries, prétendaient que Marini était au Tasse ce que le soleil est à l'aurore. Marini était le Grongora italien.

Le gongorisme des deux Péninsules avait été produit par des circonstances semblables. L'absence de liberté et d'intérêts sérieux : l'imagination, exclue du domaine de la pensée, était contrainte à rouler sans cesse sur elle-même et à s'amuser de ses jeux. Rien n'est plus vrai que cette remarque du chancelier Bacon : « Si l'esprit humain agit sur la réalité extérieure, contemplant la nature et les œuvres de Dieu, il reçoit de son sujet son mouvement et sa mesure : mais s'il se borne à tourner sur lui-même comme une araignée qui tisse sa toile, alors il n'a plus rien qui le modère : il produira un tissu admirable, si l'on veut, par la ténuité des fils et la délicatesse de l'ouvrage, mais tout à &it frivole et vain au point de vue de l'utilité. iy

Divirtiése en abrasar A los mismos que alumbrô, Y del cielo d^ si misino El ançel hello cayo.

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