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CHAPITRE XVIII L'mSTOIEE

Transformation et la Chronique. — Obstacles qui entravaient Thistoire. Mendcoa; Mananai Uerrera; Meloj Solis.

L'Espagne du moyen âge avait produit, nous Pavons vu plus haut, d'admirables chroniques. II semblait que l'histoire devait naturellement éclore de ce germe fécond ; mais, plus que tout autre, ce genre de composition a essentielle^ ment besoin de liberté : son code se résume en deux devoirs faciles à exprimer, sinon à remplir : ce témoin des temps^ comme Gicéron Tappelle, doit dire toute la vérité et rien que la vérité : ne quid falsi audeat dicere^ ne quid veri non audeat ; or, que peut être l'histoire sous un monarque absolu et dans un pays d'Inquisition?

Au seizième et au dix-septième siècle, le temps des pures chroniques était passé. Gharles-Quint crut utile à la dignité de la monarchie d'avoir, comme ses prédécesseurs, dâs choniqueurs officiels; mais les relations qu'il commanda à leurs plumes, ne furent jamais entreprises ou ne se terminèrent jamais. L'un de ces écrivains, Florian de Ocampo, commence la chronique de Gharles-Quint par le déluge de Noé. Il mourut en 1555, Tannée même où abdiqua l'empereur, et laissa deux beaux volumes qui conduisent le récit jusqu'à l'époque des Scipions. Deux autres chroniqueurs chargés par le même prince de raconter les événements de son règne, Ginez de Sepulveda et Pero Mexia, poussèrent plus loin leurs récits, mais ne les publièrent point. Il en fut de même d'un quatrième,

Antonio de Gruevara : toute sa chronique ne parut pas à ses contemporains digne des honneurs de Timpression. Il laissa au moins aux fonctionnaires futurs un exemple assez peu suiyi : étant resté une année entière sans rien écrire de sa chronique, il fit reporter au trésor impérial ses appointements de cette année.

Si Guevara se montra chroniqueur peu diligent, il n^en fut pas moins un écrivain très populaire en d'autres genres. Évèque et prédicateur de la cour, il composa, sous le titre d'Horloge des princes^ une vie romanesque de Marc-Aurèle, espèce de Gyropédie ou de Télémaque, qui eut de nombreuses éditions en Espagne, fut traduite dans toutes les langues de l'Europe et réimprimée en France un grand nombre de fois^ Ses Épîtres familières^ désignées généralement sous le nom à'ÉpUres dCor^ ne justifient ni l'un ni l'autre titre : la plus grande partie de ces lettres sont des dissertations morales ou de pures fictions. Elles n*en furent reçues qu'avec plus d'empressement par le public du seizième siècle. Traduites, comme VHorloge^ dans les principales langues de l'Europe, elles servirent de type et d'inspiration à notre Balzac'.

Les œuvres de Guevara eurent une bonne fortune plus honorable encore : c'est de sa Vie de Marc-Aurèle que La Fontaine tira son admirable récit : le Paysan du Danube.

Les pères de l'histoire espagnole, entièrement distincts des vieux chroniqueurs, sont Jérôme de Zurita et Âmbroise de Morales. Zurita (151^1580), élu par le libre suffrage des Certes à la fonction d'historiographe du royaume d'Aragon, ne se montra pas indigne de cette dér signtttion. Muni d'une autorisation royale, il parcourut la

1. Ânt. de Guevara, mort en 1544; première édition : Marco Aurelio con el relox de principes^ Valiadolijâl^ Nie. Thierri, lô29| in-fol. goth.

2. Voir noir» HUtoire de Içl lUiéfuture françai9ei ^page 36$.

plus grande partie de l'Espagne, pour rechercher les documents nécessaires à son travail; il consulta, coordonna Timmense dépôt national de Simancas ^ Le résultat de ses recherches fut la publication des Annales (T Aragon, depuis rinvasion des Arabes jusqu'en 1516. Cet ouvrage est, pour l'histoire d'Espagne, l'œuvre la plus importante qui eût paru jusqu'alors. Zurita était un homme du monde, initié par lui-même et par son père à toutes les grandes affaires du royaume. Attaché à la cause de la liberté et des anciens privilèges de TAragon, il osa les défendre, même sous les yeux du sévère monarque de qui dépendait sa fortune. Ses principaux défauts sont une longueur excessive et une grande négligence de style. Le goût du public n'exigeait pas encore les qualités contraires.

Morales (1513-1591), ami et contemporain de Zurita^ nommé en 1570 chroniqueur de la couronne de Castille, avait soixante-sept ans quand il commença son travail ; il vécut onze ans de plus et ne put conduire son récit que jusqu'à la réunion des couronner de Gastille et de Léon, qui eut lieu en 1037. Son continuateur, Sandoval (1560- 1620), la prolongea jusqu'à la mort d'Alphonse VII, en 1097. Morales lui-même continuait Ocampo, en le surpassant. Mais, bien que supérieurs aux chroniqueurs leurs devanciers, ni Morales, ni Zurita ne possédaient encore le don de l'exposition, le talent d'écrire, qui seul assure une vie durable aux œuvres de l'histoire.

Ce mérite appartint pour la première fois à un écrivain que nous connaissons déjà comme poète, comme romancier, comme homme d'État, au vieux politique D. Diego Hurtado deMendoza Son histoire de la Ouerrede Grenade est enfin une œuvre d'art. Né à (jrenade, au foyer même de la grande insurrection qu'il raconte, initié dès l'enfance à la

1. Petite ville à 11 kilom. de Valladolid, et dont Tantiqne et imposante forteresse renferme les archives générales dn royaume.

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langue et aux mœurs des Arabes, mêle aux plus importantes affaires de son temps, ambassadeur à Venise, gouverneur de Sienne, envoyé de l'Empereur au concile de Trente, Mendoza était de plus un homme de lettres, un habile écrivain, un lecteur passionné des auteurs classiques. Dans sa Guerre de Grenade^ il prit Salluste et Tacite pour modèles.

L'inspiration de l'antiquité s'annonce dès la première phrase :

Mon but, dit le vieux soldat, est de raconter la guerre que le roi catholique d*Espagne D. Philippe II, fils de rinvincible Empereur D. Carlos soutint dans le royaume de Grenade contre les rebelles nouvellement convertis, événements que j'ai vus en partie, que j'ai appris en partie de personnes qui y avaient mis la main ou Tesprit.

Le célèbre tableau où Tacite nous montre Germanicus rendant aux guerriers de Varus les derniers devoirs, est reproduit de la façon la plus heureuse par l'auteur espagnol, quand il dépeint Fexpédition du duc d'Arcos visitant le champ de bataille où avait péri avec sa troupe, soixante-dix ans auparavant, Alonzo de Aguilar.

Il partit de Gasares, dit Thistorien espagnol, en éclairant et assurant les passages de la montagne... On commença à gravir la sierra où les corps étaient restés, disait-on, sans sépulture; spectacle et souvenir de tristesse et d'horreur*. Parmi ceux qui les contemplaient, il y avait des petits-fils, des descendants des soldats morts, ou des personnes qui, par ou!-dire, connaissaient déjà ces lieux infortunés. D'abord ils rencontrèrent l'endroit où s'arrêta Tavantp-garde avec son capitaine, surpris par l'obscurité de la nuit, lieu assez étendu et sans autre fortification que celles de la nature, entre le pied de la montagne et le campement des MorAS. Là blanchissaient des crânes d'hommes et des ossements de chevaux, entassés ou épars, selon la place et la manière où ils s'étaient arrêtés; ici des fragments d'armes, des freins, des restes de harnais Plus loin, ils virent le fort des ennemis, dont les vestiges paraissaient peu nombreux, bas et rompus* Ils marchaient signalant les places

1. Incedunt mœstos locos, viauque ac memoria déformes, etc. Tac. Ànn, I, 61.

où étaient tombés les officiers, les capitaines, les soldats... Le général ordonna de donner un pieux souvenir aux morts, et les soldats présents prièrent pour qu'ils reposassent en paix, incertains s'ils priaient pour des parents ou pour des étrangers, circonstance qui augmenta leur •colère et leur désir de trouver un ennemi sur qui ils pussent se venger*.

Ailleurs c'est Galgacus qui sert de modèle à Fernando de Yalor'. Mendoza imite les harangues de Tacite et de Tite-Live, si dramatiques et si vraies dans leur infidélité matérielle. Son récit, comme ceux des historiens grecs et latins, prend les formes et l'intérêt d'une œuvre d'art.

Le succès de ce livre donna le ton à tous les écrivains de talent qui abordèrent plus tard, en Espagne, la composition historique. De plus en plus gênés par les soupçons du pouvoir, ils cherchèrent dans le mérite du style une compensation à la liberté du récit. Mais Mendoza luimême n'est pas atteint par le reproche qu'implique cet éloge. Malgré son entière sympathie pour l'Espagne, il rend généreusement justice aux ennemis abhorrés de son peuple et de sa religion. Aussi son livre ne put-il être pu* blié que plusieurs années après sa mort, en 1610, lorsque les infortunés Morisques eurent été définitivement expulsés de la péninsule.

Le plus grand historien de cette période est le Père Juan de Mariana (1536-1624), jésuite, qui vécut successi-

1. Ce tableau, tracé avec talent, laisse voir cependant les dangers de rimitation. Tacite avait dit : « Igitur romanus qui aderat exercitus, sextum post cladis annum, trium legionum ossa, nullo noscente, aliénas reliquias,an suorum, humotegeret, omnes ut conjunctos, ut consanguineos, aucta in hostem ira, mœsti simul et infensi con^ebant. » Ce trait final est aussi vrai que touchant. Mais comment les Espagnols du duc d'Arcos peuvent-ils ignorer s'ils prient pour des parents ou pour des étrangers? et comment, après un intervalle de soixante-dix années, cette prière incertaine peut-elle exciter dans leur &me la colère et la vengeance?

2. Tacite, Vie d*Agr%eola zv, ibid. xzx. ^ Mendoza, Guerra de Gr^ nada^ lib. L

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vement en Sicile et en France, et, de retour dans sa patrie, se fixa dans une maison de son ordre, à Tolède, où il passa ses quarante-neuf dernières années. Il consacra aux travaux littéraires celte longue période. Un de ses ouvrages : De rege et régis institutione, fut condamné aux flammes par le parlement de Paris, qui crut y trouver dos doctrines régicides. En Espagne même, deux autres de ses livres furent condamnés par l'Inquisition : Tauteur, âgé de soixante-treize ans, fut soumis à l'emprisonnement et plus tard à une pénitence sévère. Mariana, outre ses erreurs dogmatiques, avait osé soutenir, dans un autre de ses écrits, que tout n'était pas irréprochable dans la Société de Jésus : Discursus de errorïbus qui in forma gubemationis Societàtis Jesuoccurrunt.ïi mourut à l'âge de quatre-vingt-huit ans.

La grande occupation de sa vie avait été son Histoire d'Espagne. Publiée d'abord en latin, puis par lui-même en castillan', cette hisîoire commence àTubal, fils de Japhet et se continue jusqu'à la mort de Ferdinand le Catholique et à l'avènement de Charles-Quint. A cet ensemble Mariana ajouta plus tard un court abrégé des événements survenus jusqu'en l'année 1621, où Philippe IV montasur le trône.

Le premier des devoirs de l'historien, celui de rechercher la vérité et de la distinguer de l'erreur^ préoccupe médiocrement l'écrivain jésuite. Lui-même le confesse ingénument dans sa préface : « Quelquefois, dit-il, j'ai trébuché ,dans des erreurs; mais c'est en suivant les traces de ceux qui marchaient devant moi. » Et ailleurs : « Mon intention n'a pas été d'écrire l'histoire, mais de mettre en ordre et en style ce que d'autres avaient rassemblé comme des matériaux pour mon édifice, et sans m'astreindre à en vérifier tous les détails. Personne donc ne peut exiger de moi plus que n'en exige ma propre volonté. »

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