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Édition latine 1595-1609 : édition espagnole

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Ainsi le lecteur est bien averti : il a affaire, non à un témoin véridique, non à un juge investigateur, mais à un habile écrivain, à un poète en prose, à un Tite-Live espagnol, qui jettera toute l'élégance de Tart sur les matériaux plus ou moins authentiques qui lui ont été transmis.

A ce point de vue, Mariana est sans rival. Ses narrations, c'est-à-dire la partie la plus considérable de son œuvre, sont belles, pittoresques et frappantes. Ses récits des guerres d'Annibal, dans le second livre ; ceux de l'invasion des Normands, qui commencent le cinquième; la conspiration de Jean de Procida, au quatorzième ; les dernières scènes de la vie agitée de Pierre le Cruel, au dix-septième ; la plus grande partie des événements du règne de Ferdinand et d'Isabelle, vers la fin de l'ouvrage, sont des modèles de l'art de raconter.

Les portraits des personnages éminents qui apparaissent de tenips en temps sur le premier plan de la scène, sont toujours courts, esquissés en quelques traits et de main de maître. Telles sont les figures d'Alvaro de Luna, d'Alphonse le Sage, de rinfortuné prince de Viane, où il serait difficile de renfermer plus de sens en moins de mots.

ce Si à toutes cts qualités vous ajoutez un style admirable, à la fois harmonieux et pur, d'une richesse incomparable, vous ferez de cette composition, sinon le plus digne modèle de la véracité historique, du moins le monument le plus remarquable où s'unissent le pittoresque de la chronique et la sobriété de l'histoire^ ».

La plupart des historiens espagnols qui succédèrent à Mariana embrassèrent des espaces moins vastes : en choisissant pour sujet une biographie, un événement isolé, un épisode restreint, ils pouvaient plus aisément réaliser leui idéal de beauté littéraire : en resserrant le cadre, ils donnaient au tableau plus d'ensemble. Us pouvaient aussi,

l. Ticknor, ?■• période, chapitre xxxvm.

par un choix prudent de l'époque, éviter les dangers de l'histoire générale.

Plusieurs se jetèrent, à la suite des conquérants espagnols, sur l'Amérique récemment découverte, et vivifièrent leurs récits au contact de ce monde nouveau.'

Antonio de Herrera (1559-1625) comiposdi ï Histoire des Indes. Il embrasse dans cet écrit la période qui s^écoula depuis la découverte de l'Amérique jusqu'en 1554. Le poète Bartholomé Argensola (1566-1631) publia, en 1609, une description des Moluques : les traditions naïves des indigènes, recueillies par les Portugais à l'époque do l'invasion, donnent à cette composition un intérêt puissant, que la rhétorique du poète ne parvient pas entièrement à détruire.

Llnca Grarcilaso delà Vega, né à Guzco en 1540, au milieu du tumulte de la conquête, envoyé en Espagne à l'âge de vingt ans, fut à la fois un Péruvien et un Espagnol. Il composa d'abord ï Histoire de la Floride y ou, comme il l'appelle lui-même, ['Expédition de Fernando de Soto. Dans sa vieillesse, sa pensée se rejeta vers ses premiers souvenirs : il publia ses Commentaires royaux du Pérou (1609-1617). On y trouve l'histoire des dix-huit premiers Incas, les traditions populaires du pays, ses institutions, ses mœurs, les détails de la conquête; tout cela d'autant plus attachant et plus vrai que l'écrivain est plus crédule. Garcilaso est à la fois un descendant des Incas et un catholique timoré : il essaie de concilier comme il peut scn double culte. Un de ses ouvrages antérieurs, la traduction des Dialogues d'amour^ du juif Abarbanel, avait été compris dans V Index expurgatoire.

Moncada (1^86-1635), gentilhomme de la première noblesse, gouverneur et commandant en chef des armées des Pays-Bas, fils d'un vice-roi de Sicile et d'Aragon, publia en 1623 son Expédition des Catalans et des Aragonais contre les Turcs et les Grecs. C'est le récit

romanesque et vrai d'un des événements les plus extraordinaires de la fin du moyen âge. U nous montre le chef d'une bande de mercenaires, Roger de Flor, successivement pirate, grand amiral et César de l'Empire d'Orient, assassiné à la table et par Tordre du même empereur qui l'avait promu à une si haute dignité.

Un autre gentilhomme, tour à tour militaire et diplomate, Carlos Coloma, marquis de Espinar (1573-1637), traducteur des Annales de Tacite,. écrivit le récit des onze campagnes de Flandre. Coloma a vu la plus grande partie des événements qu'il raconte; pour le reste, il a consulté les témoignages les plus fidèles. Son langage emprunte au sentiment personnel ou au voisinage des sources la chaleur et la vie.

L'histoire de la Rébellion catalane qui éclata sous Philippe IV, écrite par Manuel Melo, gentilhomme portugais, possède les mêmes mérites. L'auteur, qui imite évidemment Mendoza, embrasse, comme son modèle, une courte période , environ six mois ; il a vu lui-même, il a fait en partie ce qu'il raconte : son style a la vigueur et la vérité d'une impression sentie. Ces deux écrivains ne sont guère que des auteurs de mémoires.

Le dernier et le plus brillant historien de cette période est un poète lyrique et dramatique, D. Antonio de Solis*. Retiré du monde en 1667, et consacré exclusivement au service de la religion, il se sentit obligé, en conscience, par son emploi de chroniqueur officiel des Indes, à faire quelque chose pour justifier son titre et son salaire. D choisit pour sujet la Conquête de Mexico. La période qu'il embrasse ne s'étend pas au delà de trois années. Mais ces années sont remplies de si brillantes aventures et de crimes si atroces qu'on trouverait difficilement dans l'histoire une époque

1. Antonio de Solis, 1610-1680; première édition de la Conquistade Mexico^ Madrid, 1G84; in- fol.

plus intéressante. Solis la traita en artiste, en poète. II en fît la plus dramatique et la plus touchante tragédie. Quoique composé au point de vue purement espagnol, quoique favorable aux bourreaux, parce qu'ils étaient chrétiens, hostile aux victimes, parce qu'elles adoraient de « faux dieux » ce livre n'en a pas moins conquis un succès mérité et durable.

Quand nous parlons de succès, il est bon de comprendre quel sens avait alors cette expression. La publication du livre de Solis (1684) se fît par les soins et aux frais d'un ami. Elle trouva son auteur pauvre, et pauvre elle le laissa. Sur ce point sa correspondance contient de douloureux détails : « J'ai des créanciers, dit-il, qui m'arrêteraient dans la rue, s'ils me voyaient avec des souliers neufs. » Ailleurs il demande à un ami un vêtement chaud pour l'hiver. U se réjouit de l'accueil fait à son ouvrage, qui au bout d'un an s'était vendu à deux cents exemplaires. Tel était, à la fîn du dix-septième siècle, la faveur dont les lettres jouissaient en Espagne.

On le voit, toute l'intelligence s'était jetée avec ardeur dans la seule voie qui lui fût librement ouverte, celle de l'imagination. L'histoire s'était faite œuvre d'art; mais à la fin de la dynastie espagnole, l'art lui-même subissait un visible déclin. Toutes les facultés de l'âme sont unies par une vie commune : aucune d'elles ne peut longtemps survivre au dépérissement de toutes les autres.

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