Philarète Cimsles
fut frappée de cette noblesse héroïque de rimaginalion et du langage, qui contrastait ai fort avec ses prosaïques allures et même avec l'élégance efféminée de l'Italie, qu'elle avait jusqu'alors admirée. L'exagération, l'emphase, la pompe des images et des paroles furent peut-être une séduction de plus : on comprit mieux une leçon un peu forcée; un goût plus pur eut produit moins d'effet. Étudions les détails de cette influence littéraire ; suivons pas à pas la marche de cette invasion.
« Du jour où le territoire français fut enclavé dans l'empire de Charles-Quint, il n'eut plus une frontière qui ne lui parlât de l'Espagne. » Sous Philippe II, les armes et les intrigues espagnoles, à la faveur de nos guerres religieuses, pénétrèrent jusqu'au cœur du royaume. Pendant la ligue, l'Espagne règne en maîtresse à Paris ; les envoyés de Philippe II, Mendoza, Taxis, Moreo, tiennent en leurs mains le bas clergé, les moines, les prédicateurs, qui rattachent à sa cause la plupart des Seize et le menu peuple. Aux États-généraux de 1593, son ambassadeur, le duc de Feria, prend place sous le siège d'honneur, à côté du trône vide qui attend le roi à nommer. Sa fille aînée, l'infante Isabelle-Glaire-Eugénie, fut sur le point d'être proclamée reine de France.
Le sentiment national se révolta de tant d'audace. Le vainqueur d*Arques et d'Ivry chassa de France les Espagnols, mais n'effaça point Timpression profonde que leurs idées, leurs mœurs, leur langage avaient laissée dans les esprits. On ne voyait en France que « Français espagnolisés. » Le costume, la pose, le langage, tout rappelait les fiers soldats qu'on avait si longtemps combattus et admirés : barbe pointue, feutre à long poil, pourpoint et haut-de-chausses à demi-détachés, rubans aux jambes, fraises empesées, telle était la mise des gens comme il faut. Le vieux Sully s'irrite en vain à la vue de ces « cajoleurs de cour, » qui semblent n'y être que pour faire des
exclamations castillanes, « réitérer des Jésus-Sire ! » et crier en voix dolente : « Il en faut mourir! » Le bon Régnier, si sensé, si français, signale en Tain d'un ton moqueur cette conquête nouvelle, contre laquelle la bravoure ne peut rien*. La mode fut plus forte que Régnier, que Sully, que Henri IV lui-même, le plus français de nos rois, endossa bon gré mal gré le noir costume de Philippe II, et sur ses vieux jours il se mit, tout en grondant, à apprendre la langue espagnole.
Des circonstances étranges, un crime, une intrigue de palais, amenèrent à Paris un exilé qui devait y donner au goût et à l'imitation de l'Espagne la plus vive impulsion : Antonio Perez, secrétaire et confident de Philippe II, son rival en amour et son complice en assassinat', poursuivi par la vengeance du monarque irrité, fut accueilli avec empressement par Henri IV et par Elisabeth d'Angleterre, comme une victime et une diffamation vivante de leur ennemi. Perez, durant son exil, rédigea de curieux mémoires et écrivit des lettres non moins curieuses à différents titres. Sous le rapport du goût littéraire, le seul qui nous occupe ici, ces lettres servirent d'antécédents et de modèles aux épistoliers illustres de l'hdtel de Rambouillet; elles rattachèrent Voiture à Gongora.
ic Grave, légère ou galante, dit A. de Puibusque, toute la correspondance de Perez porte l'empreinte de ses habitudes. L'homme d'État s'est effacé devant l'homme du monde; mais l'homme du monde, c'est encore le courtisan, c'est le courtisan qui a cent maîtres à flatter au lieu d'un, et qui se multiplie pour les contenter tous.... Il cajole, il adule, il encense avec une emphase effrontée.
« Avant lui qui se serait avisé de traduire en hyperboles mystiques le formulaire de la civilité? Qui aurait