Croiislé, Lessing, etc., p
icinq ans après la conclusion du journal de Lessing, le pre- Tnier drame de Goethe, Goetz de Berlichingen était joué à Berlin (1773).
Lessing lui-même s'était efforcé, depuis longtemps, d'être le poète qu'appelait sa critique. Sans parler des es- 1^8 de sa jeunesse, il a laissé dans la littérature dramatique des traces profondes de son passage, une comédie sérieuse originale et bien allemande, Minna de Bam- Hehn ; des tragédies bourgeoises, Miss Sara Sampson) inspirée par les anglais Lillo et Richardson ; Emilia Gahttiy qui n'est que le sujet de Virginie et Appius transporté dans les temps et les mœurs modernes ; Nathan le Sage y son chef-d'œuvre, qui n'a guère que le tort d'être une thèse philosophique et par conséquent un peu froide. Ces productions, quelque estimables qu'elles soient, ne nous empêchent pas de regretter que l'auteur de la Dramaturgie n'ait point tenu sa gageure, et « refait avantageusement les meilleures pièces de Corneille ».
« Je ne suis pas poète dramatique », dit Lessing luimême dans le dernier numéro de sa Dramaturgie, Il avait presque raison : sa vraie gloire est d'être un critique philosophe, et son œuvre la plus importante n'est pas cette bruyante et batailleuse Dramaturgie de Hambourg^ înais un livre qu'il écrivait presque en même temps, une composition calme, sereine, philosophique, qui jette unevive lumière sur les principes généraux de l'art; je veui^ parler du Laocoon.
C'est cet ouvrage qui justifie pleinement la haute estime de Macaulay, et le titre de « Prince des critiques » qu'il décerne à Lessing. Le groupe sculptural du Laocoon en est le point de départ, et donne en conséquence son nom à l'œuvre entière. Le sujet légendaire, traité à la fois par le sculpteur et par Virgile, donne occasion au critique de préciser la différence de but et de procédé c[ui sépare les arts du dessin des arts de la ^atcA^. \^^\\ '^^
développent naturellement les idées de Lessing sur l'art en général, sur la beauté qu'il exprime, sur la manière dont chaque dialecte des arts peut et doit exprimer la beauté. Ces hautes questions , saisies et jugées avec une haute intelligence, sont exposées dans un langage simple, frappant, d'une clarté et d'une précision parfisûtes. Chez Lessing , nulle prétention à la métaphysique et à l'obscurité : il a vécu si longtemps, pour les combattre, avec ces odieux auteurs français, qu'il leur a dérobé leur style. L'effet de cette publication (1766) * fut immense, surtout chez la jeune génération qui devait être la gloire littéraire de l'Allemagne. Goethe était alors âgé de dix-sept ans. Ecoutons comme il parle, dans ses Mémoires, de l'impression que produisit en lui l'ouvrage du grand critique :
Je m'instruisais dans les arts, auxquels j'ai dû les moments les plus agréables de ma vie. Lorsqu'un jeune homme n'acquiert des connaissances qu'en courant et dans les entretiens des hommes int^truits, le plus difficile lui reste à faire : c'est de mettre en ordre dans sa tête ce qu'il n'a appris pour ainsi dire qu'à la volée. Nouk cherchions avec ardeur un flambeau dont la lumière pût nous diriger. Ce flambeau nous fut présenté par un homme à qui nous avions déjà de grandes obligations. Avec quelle allégresse nous saluâmes ce rayon lumineux qu'un penseur du premier ordre fit tout à coup jaillir du sein des nuages. Il faut avoir tout le feu de la jeunesse pour se représenter l'effet que produisit sur nous le Laor.oon de Lessing....
Lessing avait délivré l'Allemagne de l'imitation servile de la France, mais il ne lui avait pas donné une vie personnelle; il l'avait rejetée vers l'antiquité; il lui avait montré pour législateur Tinfaillible Aristote , que les Français avaient si mal compris; pour modèle le théâtre d'Athènes, Sophocle, Euripide , que les Français avaient défigurés en les corrigeant. Dans la route vers la liberté, c'était déjà beaucoup de changer de maîtres.
1 . Le Laocoon a été traduit en français par Ch. Vanderhourg, Paris, nenonnrd. J802. in-S°.
Dans cette résurrection de l'antique, il eut pour auxiiaire puissant un homme illustre (dont il fut sur certains »oint8 le contradicteur) Winckelmann (1717-1768). Jusu'à celui-ci, la science du beau, l'esthétique, créée en Alemagne par Baumgarten et Mendelsohn, ne s'était guère ccupée que de la poésie et avait négligé les autres arts : ATinckelmann élargit l'horizon avec ses Pensées sur Vimiation des œuvres grecques dans la peinture et la sculpure (1754)*: « Le seul moyen de devenir grand et, utant que possible, inimitable, écrivait-il, c'est d'imiter îs anciens, c'est-à-dire de suivre la voie où jadis se sont istingués Michel-Ange, Raphaël et Poussin. » C'est chez ts Grecs qu'il faut chercher « non seulement la plus belle iture, mais plus que la nature ». Winckelmann monait comment, grâce à un doux climat et à d'heureuses stitutions, les artistes grecs l'ont sentie et idéalisée, issi Lien dans la forme du corps et dans les draperies le dans la beauté calme des attitudes et de l'expression. i livre fît sensation et fut presque aussitôt traduit dans utes les laiigues; il remettait en honneur l'idée inconnue
oubliée du grand style : ce n'était rien moins qu'une volution dans la théorie de l'art^.
C'est surtout après son voyage d'Italie, quand il lui eut é donné de contempler tant de chefs-d'œuvre antiques, le Winckelmann atteignit au plein développement de sa ►ctrine. Il n'étudia pas seulement les ouvrages de l'antiilté, il en devint en quelque sorte le contemporain; il se ; antique et païen lui-même, et reprit possession de cette patrie de l'humanité. » C'est alors qu'il écrivit ses Letes sur les découvertes d'Herculanumy son traité De la 'âce dans les œuvres d'art, ses Remarques sur Varchi-
1. Gedanken ûber die Nachahmung der griech, Kuntwerke^ Dresde,
a4, in-4*.
l. Hcttner, Literalurgeschichtedes achtsenten JaJirhufideH8^iw^k\2.
teclure des anciens^ et enûn, en 1764, le grand ouvrage où il a concentré, comme en un foyer brillant, le résultat de ses études et de ses obserrations, son HUtoire de Varl chez les anciens^ « une des productions, dit Hettner, les plus originales et les plus puissantes de Tcsprit humain ». On avait écrit, dans l'antiquité et au seizième siècle, des vies d'artistes, mais on n'ayait point encore essayé de faire Thisloire de Tart lui-même. C'est la gloire de Winckelmann de l'avoir entteprise et réalisée. Il a fait plus : non content de raconter dans l'ordre de leur succession l'histoire des diverses écoles, il a joint la théorie au récit, et écrit ainsi une philosophie de l'art.
Après Lessing et Winckelmann^ restait à résoudre cette question : l'art antique est-il le but suprême vers lequel doivent se diriger à jamais les artistes et les poètes de l'avenir? La vie de l'humanité doit-elle s'arrêter au siècle de Périclès et au pied du Parthénon? Les Allemands doivent-ils être des Grecs? Bien plus, la question littéraire est-elle la grande, la suprême question? La solution qu'elle doit recevoir ne dépend-elle pas d'autres solutions plus graves? La religion, les mœurs, la politique d'une nation n'impriment-elles pas leurs caractères sur ses lettres et ses arts ? Herder se chargea de donner une réponse à ces problèmes.
Né à Mohrungen, petite ville de la Prusse orientale (1744-1803), fils d'un pauvre maître d'école, Herder se fit à lui-même son éducation, au milieu et en dépit des enseignements élémentaires qui prétendaient l'instruire. Du moins ses maîtres et protecteurs lui ouvrirent-ils leurs bibliothèques, que le jeune étudiant dévora avec avidité. Ensuite quelques penseurs le lancèrent dans la route : à Kônigsberg, il eut Kant pour professeur ; il s'attacha au mystique et humoriste Hamann, mélange bizarre de génie et de déraison, espèce de Bonald germanique, plus poéti-
h A CRITIQUE. 247
que et plus amusant que le nôtre. Fixé d*abord à Riga comme professeur et prédicateur, à côté des travaux de sa profession, qui Tintéressaient peu, Herder continua ses études littéraires, lisamt toujours la plume a la main, composant en prose, en vers, écrivant dans les journaux de Riga, de Berlin, faisant de la critique fugitive, bataillant contre les auteurs du temps, concevant chaque jour un projet d'ouvrage, entassant plan sur plan, commençant beaucoup et achevant peu. Il produisit pourtant alors deux livres qui fondèrent sa réputation , les Fragments sur la littérature allemande^ et les Silves ou Mélanges critiques (Kritische Wàlder). A cette époque, Tesprit de Herder était encore dans i un état de fermentation confuse qu'il avoue lui-même dans ses lettres, et que Wieland caractérise avec une juste sévérité : « Je n'ai jamais connu de tête, écrit celui-ci, dans laquelle la métaphysique, la fantaisie et l'esprit, la littérature grecque^ le bon goût et le caprice fermentent d'une manière plus aventureuse que celle de Herder... J'espère, ajoutait-il, qu'une fois le vertige dissipé, Herder, quand il aura appris à penser et à écrire humainement, sera un homme supérieur* ».
Il le fut, en effet; et la France eut peut-être, dans Fëclosion de son talent, la principale part.
« Le véritable maître, le guide le plus influent qui dirigea Herder, dit M. Hettner', ce ne fut point, comme on le dit, Hamann, mais J.-J. Rousseau. » Les circonstances de sa vie prédisposaient le jeune Prussien à recevoir les inspirations du philosophe genevois. Pauvre comme lui, froissé comme lui par les dédains d'une société ou l'hérédité primait le mérite, Herder lut avec avidité et médita longuement en silence des écrits que dévorait alors toute