‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 3)Chapitre 12 sur 138 · Delille, Les trois règnes, ch. 1 er · texte numérisé non relu

Delille, Les trois règnes, ch. 1 er

LA PREMIÈRE RENAISSANCE. r 9

Les invasions des barbares délivrèrent l'Italie, ainsi que les provinces, d'une centralisation qui les opprimait sans les protéger; elles détruisirent un gouvernement qui n'était plus en rapport avec les idées et les besoins des peuples. Elles firent plus : elles rendirent. à l'individu, avec la nécessité de pourvoir par lui-même à sa propre défense, le sentiment de sa valeur personnelle, l'habitude d'affronter le danger, enfin le besoin de s'unir avec ses voisins menacés comme lui, et de former ainsi ces associations plus intimes, plus étroites, où chacun est connu de tous et sent davantage la responsabilité de ses vertus et -de ses vices. Ainsi se reforma peu à peu l'homme et le citoyen. %

L'Italie surtout avait conservé plus que toute autre contrée l'instinct du gouvernement municipal, reste de ses habitudes romaines. La féodalité y jeta de moins profondes racines. Les cités si riches autrefois y retrouvèrent plus vite une certaine importance. Au neuvième et au dixième siècle elles obtinrent presque toutes des empereurs allemands le droit de relever, de défendre leurs murs. Bientôt même la ville absorba le château : on vit des marquis et des comtes, avides d'augmenter leurs forces par l'appui d'une de ces puissantes communes, descendre de leurs forteresses isolées et se faire inscrire comme citoyens des villes de Lombardie ou de Toscane. Avec eux entrèrent dans ces petites républiques les rivalités et les factions, mais aussi les sentiments de fierté et d'estime pour soimême qui sont la vie morale des associations.

C'est en général le commencement du onzième siècle que les historiens assignent pour date à la renaissance de la civilisation en Italie. Quand la fatale année (1000) dont la superstition populaire redoutait l'approche avec terreur, comme celle de la fin du monde, eut expiré sans catastrophe, on se livra avec joie à la sécurité que Dieu, comme les hommes, semblait vouloir accorder à la terre. Peu à peu

reparurent le bien-être et l'aisance, condition indispensable de toute culture de l'esprit ; an vit renaître le commerce et avec lui l'échange des idées. Venise et Amalfi, bientôt ensuite Pise et Gênes, renouèrent les relations de l'Italie avec l'Orient. Les croisades les rendirent plus fréquentes. L'usage de la boussole inspira l'audace aux navigateurs. D'intrépides voyageurs pénétrèrent dans la Tartarie, dans la Perse et jusqu'en Chine et au Japon.

Vers la fin du treizième siècle le vénitien Marco Polo enflamma l'imagination de ses compatriotes par ses merveilleuses descriptions des contrées les plus reoulées de l'Orient 4 , que son père, son oncle et lui-même avaient parcourues. Cependant deux Génois *, devançant Christophe Colomb, sortaient du détroit de Gibraltar avec deux galères, et allaient se perdre dans l'océan Atlantique en cherchant la route des Indes.

Quant à la culture intellectuelle, l'Italie, comme toute l'Europe au moyen âge, préluda à la civilisation générale de toute la nation par celle de l'.Église et du cloître. Avant d'avoir ses poètes et ses naïfs chroniqueurs en langue vulgaire, elle eut ses moines, ses prédicateurs, ses philosophes, ses théologiens.

Nous avons cherché à peindre, dans notre Histoire de la littérature française, la société cléricale de la France. Nous ne nous arrêterons point sur celle de l'Italie qui présente les mêmes caractères, ou plutôt qui n'en est pas distincte. La grande monarchie de l'Église n'était point limitée par les frontières des divers royaumes : elle était une, comme sa langue sacrée, universelle dans la majestueuse identité de ses études et de son administration. L'Europe du moyen

1. Maraviglie del mondo. On donna à Marco Polo le surnom de me88er Miglione, à cause des richesses fabuleuses qu'il était censé posséder ou qu'il' attribuait; dans son récit, au grand khan des Tartares.

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