CHAPITRE III
Imitation des troubadours.
Importance du milieu politique. — La ville de Florence.
Influence de la France du nord. — Brunctto Latini.
Les progrès nïêmes de l'instruction Cléricale retardèrent la ùaissance de la littérature italienne. Toute la sève du
dédiés à Charlcmagne. Il semble que dans certains manuscrits, aujourd'hui perdus, ces vers s'élevaient au nombre de 664, de 1096 et môme de 1639. Voir Tiraboschi, Storia délia lelter. itaL, III, p. I, p. 395.
1. Tiraboschi, t. V, p. 137, 160, et H. Hallam, Histoire de la littérature, 1. 1, p. 19 (trad. franc.).
2. L'une entreprise par les ordres de Frédéric II, l'autre sous la direction de saint Thomas. Une troisième traduction fut faite encore, en Italie, à l'époque de la Renaissance, d'après le vœu de Nicolas V.
3. « Utinam tu Averroim patiposses, disait l'un d'eux à Pétrarque,
talent se portait vers la langue latine, que les hommes instruits voulaient toujours, dans leurs regrets orgueilleux, regarder comme la langue nationale. La poésie ellemême, quand elle ne s'exprimait pas en hexamètres demibarbares, conservait encore ses dédains et ses préférences. Les chantres provençaux avaient pénétré en Lombardie par suite des relations politiques qui unirent la noblesse des deux pays. Les troubadours étaient accueillis et fêtés dans les cours féodales de Montferrat, d'Esté, de Vérone et de Malaspina : séduite par leur succès, la poésie italienne se prit à parler leur langue ; elle perdit un temps précieux à suivre cette mode étrangère : de plus elle contracta, à l'école de ces dangereux maîtres, ces funestes habitudes de faux goût et de fade galanterie dont elle put difficilement se débarrasser même dans ses plus beaux jours 4 .
Mais quoique entrée la dernière des contrées de l'Europe dans la carrière de la poésie, l'Italie semblait prédestinée à y devancer toutes les autres. La lumière de. la civilisation antique s'était moins éclipsée pour elle. Les invasions des barbares y avaient été moins sauvages ; le système municipal avait concentré la vie sociale dans le sein de ses villes, où la féodalité l'avait moins facilement atteinte. L'industrie, le commerce, y renaissaient rapidement, et en même temps l'opulence et l'activité. La longue lutte de l'empire et de la papauté, l'insurrection glorieuse de la ligue lombarde, Milan deux fois ruiné, deux fois renaissant de ses cendres, l'héroïque bataille de Legnano, la démocratie triomphant à la paix de Constance, les dissensions mêmes des vainqueurs, ces guerres intestines si
ut videres quanlo Me tuis his nùgaioribuè major ait, » Mém. de Pétr., tome III, page 750.
1. Nous prions le lecteur de vouloir bien se reporter, pour ce qui regarde la poésie des troubadours, au chapitre xn de notre Histoire de la littérature française.
déplorables pour la prospérité de l'Italie, si fécondes en grands caractères et en grandes actions, tout agitait profondément les âmes et les éveillait aux nobles pensées. D'ailleurs des souvenirs historiques, des ruines éloquentes entretenaient dans les cœurs une vague fierté, un retentissement lointain d'enthousiasme. Il y avait dans la race italienne une poésie latente, tenue pour ainsi dire en suspension dans les masses populaires. Il ne fallait qu'un homme de génie pour la précipiter. Joignez à cela l'éternelle poésie du climat, les fêtes splendides d'un beau ciel, les douces et enivrantes séductions de la nature du Midi, cette Gircé immortelle ! L'Italie, dont la tête se couronne des ombrages luxuriants de la Lombardie et des neiges imposantes des Alpes, baigne voluptueusement ses pieds dans les tièdes eaux de la Sicile, sous un soleil africain, au milieu des laves de volcans, parmi les aloès et les monstrueux cactus; on sent que l'Europe finit là, et que nous sommes sur la limite d'un autre monde.
Il appartenait à l'Italie d'adoucir dans une forme harmonieuse les aspérités sévères du moyen âge. Le spiritualisme du Nord n'y pouvait garder sa raideur ; le souffle de la Grèce avait jadis passé sur elle; Naples et la Sicile semblaient en frémir encore : les Arabes enfin y portèrent a.u moyen âge une inspiration orientale plus décisive, et joignirent le sensualisme de l'imagination à celui du climat. Tout semblait promettre à l'Italie une nouvelle jeunesse de poésie et de gloire.
Ce fut en Sicile que naquit la poésie italienne. Elle grandit à la cour élégante et presque asiatique de Frédéric II (1194-1250), au milieu des émirs dont il avait peuplé son palais. Malgré les agitations politiques de son règne et ses longs démêlés avec les papes, ce prince trouvait le loisir de fonder l'université de Naples, d'ouvrir, des écoles nombreuses, à Palerme et dans toute la Sicile, de protéger le célèbre enseignement de Salerne. « C'était
« un homme très généreux, dit un ancien auteur, il donce nait volontiers et faisait bonne grâce : quiconque avait « du mérite s'empressait de venir le trouver, qu'il fût « poète ou beau parleur *. » Lui-même faisait des vers : il nous reste encore une de ses canzoni. Ses fils Enzo et Manfred imitèrent ses goûts poétiques. Celui-ci, au dire de Matteo Spinello, « sortait souvent la nuit par les rues « de la jolie ville de Barletta, et s'en allait prenant le frais « et chantant des couplets d'amour, en compagnie de deux « musiciens célèbres de la Sicile '. »
Ici se révèle le caractère de toute cette poésie naissante. Elle ne fut qu'un» chant d'amour et de plaisir, une redite harmonieuse des chansons des troubadours. Les Siciliens lui donnèrent pourtant une forme plus parfaite : ils créèrent le sonnet, ce moule si savant, si régulier, où devaient couler au moins la moitié des inspirations lyriques de l'Italie, et dont nous aurons lieu de parler un peu plus loin.
Nous répéterons ici une observation que nous avons faite dans un autre ouvrage à l'occasion des troubadours. Les sujets qu'ont traités ces poètes ne souffrent guère de citations : rien de plus fade pour les personnes désintéressées dans la question, que des soupirs et des compliments ; les vers d'amour semblent exiger la même discrétion que le sentiment qui les inspire. D'ailleurs, les poésies des Siciliens et de leurs imitateurs ne reproduisent guère que les galantes frivolités des cours d'amour :
1. « La gente che aveva bontade veniva a lui da tutte le parti : e L'uomo donava molto volentieri e mostrava belli sembianti; e chi aveva alcuna spéciale bontà a lui Veniano, trovatori e belli parlatori ». Cento novelle antiche. Nov. XX.
2. Caotando strambotti e canzoni; ed iva pigliando il fresco, e con esso ivano due musici siciliani che erano grandi romanzatori. V. Muratori, Script, rer. ital., t. VII, p. 1095.
ils comparent leurs maîtresses au soleil, aux étoiles; ils ont de longues conversations avec leur cœur,
Et, toujours bien portants, meurent par métaphore 1 ;
mais ils rencontrent rarement un trait de passion ou de vérité. C'est là le péché originel delà poésie italienne, la faute que Dante reproche si nettement à ses prédécesseurs 8 .
Ce défaut est si choquant, quelquefois même si ridicule, il y a tant de fausseté et de froideur dans ces peintures d'un amour qui n'a rien de commun avec l'amour, que, pour disculper cette nombreuse école de poètes, un critique moderne s'est avisé d'un ingénieux et très bizarre système s. Selon lui ces expressions d'une passion idéale ne sont autre chose qu'une perpétuelle allégorie politique : c'est le langage d'une franc-maçonnerie italienne, dont se servaient les Gibelins pour se communiquer leurs vœux, leurs espérances et leurs douleurs antipapales. Si le vieux Sennuccio s'écrie que le peuple le persécute à cause de son amour, cela veut dire à cause de son parti; s'il prétend qu'il sera forcé de mourir, il veut parler de la nécessité
1. mon cœur, que ne te déchires-tu? Sors de peine et sépare-toi du corps. Car il vaut mieux mourir une fois que souffrir toujours.
Core, chè non ti smembri?
Esci di pêne, e dal corpo ti parti ; Chè assai val meglio un' ora Morir, cbe ognor penare.
Canzone de Enzo, fils de Frédéric II.
2. Et je lui dis: moi je suis ainsi fait, lorsque l'amour m'inspire, j'écris, et selon qu'il me dicte au dedans de moi-môme, je vais le répétant.
— frère, je vois maintenant, dit-il, le nœud qui nous retient, le notaire, Guittone et moi (Buonagiunta),endeçàdecedoux style nouveau que j'entends.
Je vois que vos plumes s'en vont pressées après celui qui vous dicte (l'amour)j ce qui certes n'arriva pas aux nôtres. (Puro;., XXIV, 51-60.)
3. Gabriele Rossetti, Sullo spirito antipapale che produsse la Riforma. Londra, 1832, in-8.
où il va être de se faire guelfe. Les amants que le poète invite à pleurer avec lui sont les partisans de l'empire ; les dames auxquelles il s'adresse sont les chefs du parti; l'amour c'est le parti lui-même.
Il suffit de jeter les yeux sur l'histoire des villes d'Italie, de voir la violence des luttes intestines, la franchise des haines, la licence des actions et des paroles, pour savoir à quoi s'en tenir sur cette dissimulation prudente qui se serait enveloppée de si étranges voiles. D'ailleurs ces fadeurs prétendues platoniques sont antérieures aux partis guelfes et gibelins; les troubadours en avaient donné l'exemple, et les plus anciens poètes siciliens les reproduisirent avec une malheureuse docilité. L'invention du système de M. Rossetti prouve du moins combien ce délire erotique et universel des poètes italiens du treizième siècle semble aujourd'hui inexplicable et ridicule.
Nous choisirons parmi les débris de leurs œuvres, pour les citer ici, quelques fragments qui semblent faire exception à ce caractère trop général.
Le meilleur des vieux poètes siciliens est le notaire Jacopo de Lentino (l'ancien Leontium). Voici comme il termine une de ses chansons, en lui adressant à elle-même la parole, selon l'usage des Provençaux. .
Ma chansonnette polie, Vole, vole ce matin Vers la fleur la plus jolie Qu'ait Amour en son jardin.
Et vous, plus blonde qu'or fin.
Donnez votre amour si chère, Madame, au pauvre notaire, Au notaire de Lentin.
Mia canzonetta fina * Muoviti la mattina
1. Nous croyons nécessaire, pour garantir la fidélité de nos traductions en vers, de les faire suivre par le texte.
Davanti alla più fin a Fiore d'ogni amoranza.
Bionda più che auro fino, Lo vostro amor da caro Donatelo al notaro Ch'è nato da Lentino.
Le même auteur a mis une naïveté assez piquante dans un de ses sonnets que nous allons reproduire tout entier :
Je m'étais mis de cœur à servir Dieu, Afin qu'un jour, au bout de ma vieillesse, Il voulût bien me loger au saint lieu Où sont toujours, dit-on, ris et liesse.
Mais si devais ne plus voir au ciel bleu Celle qui porte œil vif et blonde tresse , Au paradis aime mieux dire adieu ; Car ne pourrais vivre sans ma maîtresse.
Point ne vous dis que j'ai le projet noir Faire là-haut de peccadille affreuse !
Oh non! voudrais tout seulement y voir
Son doux regard, sa marche langoureuse ; C'en est assez : mon cœur, sans nul espoir, Serait heureux en la voyant heureuse.
lo m'aggio posto in core a Dio servira Corne io potesse gire in paradiso, Al loco santo c'aggio audito dire Ôve si mantiene sollazzo, gioco, e riso ;
Senza la mia donna non vi vorria gire,
Quella c'a la bionda testa e'1 claro viso, Chè senza lei non porzeria gaudire Estando da la mia donna diviso.
Ma non lo dico a taie intendimento, Perché peccato ci volesse fare, Se non vedere lo suo bel portamenlo
E lo bello viso e'1 morbido sguardare;
Che lo mi tiria in grand consolamento Veggendo la mia donna in gioia stare.
L'Italie continentale ne tarda pas à imiter la Sicile. Le treizième siècle est comme le printemps de la poésie ita-
lienne : les chants mélodieux s'éveillent de tous côtés à la fois. Bologne, Pérouse, Florence, vingt autres villes, rivalisent ensemble par le nombre, sinon par le mérite de leurs poètes. Le premier nom qui brille sur cette liste est celui du fondateur des frères mineurs, Giovanni Moriconi, d'Assisi (1182-1226), qui dans la suite s'appela François à cause de la prédilection qu'il avait pour la nation et la langue françaises. Outre quelques autres compositions poétiques, il nous reste de saint François d'Assise un cantique admirable où, à l'exemple du Psalmiste, il invite toutes les créatures ses sœurs à s'unir à lui pour louer leur père commun.
« Très haut, très puissant et bon Seigneur, à toi les louanges, la gloire, l'honneur, à toi toute bénédiction.
« Elles conviennent à toi seul, et nul homme n'est digne de te nommer.
« Sois loué , ô Dieu mon Seigneur, avec toutes les créatures, spécialement pour monseigneur le Soleil, notre frère, qui fait le jour et luit alors à nos yeux. Il est beau et rayonne d'une grande splendeur ; il porte, Seigneur, le signe de ta puissance.
« Sois loué, ô monSeigneur, pour notre sœur la lune et pour les étoiles ; tu les as formées dans les cieux brillantes et belles.
« Sois loué, mon Seigneur, pour notre frère le vent, pour Pair tantôt nuageux et tantôt serein, par lesquels tu soutiens toute créature.
« Sois loué, mon Seigneur, pour notre sœur Peau ; elle est utile et louable, précieuse et chaste.
« Sois loué, mon Seigneur, pour notre frère le feu, par lequel tu illumines la nuit : il est beau et agréable, vigoureux et fort.
« Sois loué, mon Seigneur, pour notre mère la terre, qui nous soutient et nous gouverne ; elle produit les fruits, les herbes et les fleurs diaprées. »
Grâce à l'émotion religieuse qui l'animait, le pieux auteur a mis plus de vraie poésie dans cet hymne qu'on n'en trouve dans les sonnets de la plupart de ses contemporains. On ne peut s'en étonner, quand on connaît sa vie si enthousiaste et si poétique, ses visions gracieuses et tendrea, les extases de ses prières, l'éloquence entraînante de ses discours, enfin la vive et profonde sympathie
dans laquelle il embrassait toute la création. La légende de saint François d'Assise est un poème populaire plein de naïveté et de charme.
Bologne, la ville savante, la cité du Studio (Université) , fut l'une des premières à recueillir l'héritage des chantres siciliens. Ses poètes chantent aussi l'amour, mais ils impriment à leur poésie un cachet particulier. Le voisinage d'un docte enseignement, les habitudes d'esprit d'une éducation scolastique, donnent à leurs vers quelque chose de moins frivole, de plus ferme, mais aussi de plus recherché et de plus pédantesque. Écoutez le plus célèbre d'entre eux, Gruido Guinizelli. Le trait de l'amour, pour aller à son cœur, passe par ses yeux, comme le tonnerre qui entre parla fenêtre d'une tour, et qui «fend et met en pièces tout ce qu'il trouve au dedans. «Je reste, dit le poète, comme une statue de bronze où il n'y a ni âme ni vie, si ce n'est qu'elle imite une figure d'homme. »
Ailleurs il met aux prises son cœur avec ses yeux. « Le cœur dit aux yeux : C'est par vous que je meurs ; les yeux disent au cœur : C'est toi qui nous as perdus. »
La recherche devient plus choquante quand il compare les attraits de sa dame à la force magnétique du pôle. « Dans les régions placées sous l'étoile du nord se trouvent les montagnes d'aimant qui donnent à l'air la vertu d'attirer le fer ; mais comme elles sont éloignées, elles ont besoin du secours d'une pierre de même nature pour le faire agir, et diriger l'aiguille vfcrs l'étoile polaire. Mais vous, madame , possédez les montagnes de mérite d'où se répand l'amour : l'éloignement n'en détruit pas la force ; car elles agissent de loin et sans secours. »
Les lecteurs pardonnaient volontiers à cette affectation de la pensée en faveur de la noblesse du style. Nous voyons par un des ouvrages de Dante De vulgari eloquio, que la grande affaire poétique de l'époque c'était la formation d'un langage noble, commun à toutes les provinces de l'Italie.
Dans cette préoccupation, on était bien plus choqué d'un mot vulgaire et d'un idiotisme local que d'une pensée froide ou d'une image forcée. Aujourd'hui, placés à un point de vue différent, nous n'en jugeons peut-être pas ainsi. Nous citerons donc sans scrupule quelques poètes au langage grossier et plébéien (goffo e plebeo), de préférence à d'habiles artisans de ce beau style qu'il s'agissait alors de créer. A ce titre, nous allons traduire quelques stances de Fra Jacopone, ce moine fou et poète, espèce de Triboulet populaire, enfermé par les ordres du pape Boniface VIII 1 . Il va lui-même justifier doublement notre citation, par le mérite de ses vers et par l'opinion qu'ils expriment :
Sache bien dans la poussière Prendre un joyau précieux , Et d'une bouche grossière, Un langage gracieux ; Tire d'un fou la sagesse , Et la rose d'un buisson ; Une bête est ta maîtresse, Si tu sais prendre leçon.
Nous voyons qu'une main vile Trace un élégant tableau ; Du sein d'une informe argile Sort un vase utile et beau.
Aux sales vers on sait prendre La soie aux longs filets d'or; Le verre vient de la cendre, • Et des sous font un trésor.
La souris la plus petite Peut délivrer un lion;
1. Jacopone était un jeune avocat de Todi : dans une fête à laquelle il assistait, il vit la jeune fille qu'il allait épouser écrasée tout à coup par la chute d'un plafond. En recueillant son corps, on s'aperçut que, sous ses riches vêtements, elle portait un cilice. Jacopone , frappé d'un tel malheur, perdit la raison, et n'en recouvra quelques lueurs que pour embrasser la vie monastique dans Tordre des frères mineurs. Il mourut en 1306.
Googk
Le taureau se précipite Quand le pique un moucheron L'avis que je veux te dire, C'est de ne rien mépriser; Souvent un objet peut nuire S'il ne peut favoriser.
Avec toute seigneurie
Fuis la contestation ;
On te vole, on t'injurie
A la moindre occasion,
Et tout le monde s'écrie :
« Monseigneur a bien raison ! »
Ne réponds pas du navire Avant qu'il ne soit au port *, N'adore pas le martyre, Avant que le saint soit mort; Car souvent le fort chavire, Et le droit devient le tort.
Sappi ben délia polvere Tor pietra prezîosa, E da uom seaza grazie Parola grazioza :
D'al folle sapienzia E da la spina rosa, Prenda esempio da bestia Chi a mente ingeniosa.
Vediamo bella imagine Falta con vili deta :
Vasello bello ed utile Fatto è di sozza creta :
Pigliam da laidi vermini La preziosa seta, • Vetro da laida cenere, E da rame moneta.
Se puole picciol sorice Léon disprigionare, Se puo la mosca piccola Il bue precipitare^ Per mio consiglio donoti Persona non sprezzare Chè forse ti puo nocere Si non ti puo giovare.
Con signore non prendere, Se tu puoi, quistione; Ch* el ti ruba ed ingiuria Per picciola cagione ;
E tutti gli altri gridano :
« Messe re ha la ragione. »
Non sicurar la nave Finchè non giunta in porto ; Santo non adorare Innanzi chè sia morto ; Chè il forte puô cascare, E'1 dritto farsi torto.
J'avoue que c'est avec bonheur que je trouve un langage si franc, une phrase si nette parmi les flammes et les soupirs des poètes italiens du treizième siècle.
Plusieurs circonstances préservèrent la poésie italienne de l'épuisement prématuré qui avait atteint la muse provençale, son dangereux modèle.
La formation des républiques lombardes donna de la gravité aux intérêts et aux pensées : les poètes furent en même temps des hommes et des citoyens. De sérieuses études se mêlèrent à leurs chansons légères et les tirèrent de cette fatale ignorance où se plaisait la paresse des troubadours. Le plus élégant des lyriques italiens avant Pétrarque, Guittoncino Sinibaldi, plus connu sous le nom de Gino da Pistoia (1270-1337), fut un jurisconsulte distingué ; il publia un commentaire sur les neuf premiers livres du Gode. Il professa le droit à Trévise, à Pérouse, à Florence et eut pour disciple le célèbre Bartole (1315-1356) . Veut-on prendre sur le fait l'influence que ces travaux sérieux exercèrent, au moins quelquefois, sur son talent de poète ? Au milieu de ses poésies d'amour, qui ressemblent . trop à toutes celles de ses contemporains, on lit le sonnet suivant, qu'un troubadour n'aurait certes jamais écrit :
A quoi bon, superbe Rome, tant de lois faites par tes sénateurs , ton peuple, tes jurisconsultes? A quoi bon tant d'édits et de décrets, si tu ne gouvernes plus, comme autrefois, le monde? Lis, malheureuse, oui, malheureuse, lis les vieux exploits de tes fils invincibles, qui te firent jadis gouverner l'Afrique et l'Egypte. Maintenant, c'est' toi qu'on gouverne, et tu ne gouvernes plus rien. Que te sert aujourd'hui d'avoir dompté les autres contrées, et mis le frein aux nations étrangères, si
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ta gloire est désormais morte avec toi ? Pardon, mon Dieu, d'avoir mal employé mes jours à étudier des lois injustes et vaines, au préjudice de ta loi que chacun porte écrite dans son cœur.
De toutes les villes de la Péninsule, Florence offrit à la culture des lettres le sol le plus fécond et le plus généreux. Cette cité avait eu des origines obscures, une lente et forte croissance. Ville secondaire de l'Étrurie, éclipsée par le voisinage de la puissante Fésules, elle devint colonie romaine, puis duché sous les Lombards, comté sous les Carolingiens, et fit enfin partie du domaine des marquis de Toscane, si riches et si puissants au onzième et au douzième siècle. Florence, dans sa vie politique, eut le bonheur de n'être point précoce. Elle s'éveilla plus tard que les autres villes de l'Italie aux agitations et aux luttes de la liberté ; mais elle se présenta dans l'arène avec toute sa force. Au douzième siècle, elle fut des dernières à s'ériger en commune et à posséder des consuls ; au commencement du treizième, elle réclama des dernières les droits régaliens ; des dernières aussi elle connut les divisions des Guelfes et des Gibelins, des plébéiens et des nobles. Les autres cités d'Italie avaient accompli leur révolution populaire avant que le développement de leur civilisation leur permît d'en tirer des conséquences fécondes: elles avaient passé brusquement de l'enfance à la yirilité. Florence eut une belle et florissante jeunesse s tous les arts, toutes les sciences du temps, présidèrent à la naissance de sa liberté, et formèrent autoûï* de son Iront une brillante couronne. La peinture, la musique, l'architecture, y prirent un soudain essor; La poésie Surtout y jeta un vif éclat. A la fin du treizième siècle, quand les passions politiques déchiraient déjà la plupart des cités voisines, Florence ; à la veille de s'y livrer tout entière, jouissait enccire, au Sein- de ses institutions républicaines, des mœurs les plus douces et les plus élégantes. Un chant de Caselk, un sonnet de Gavalcanti, une fête du m'ois de mai, excitaient un intérêt public parmi ce peuple
né pour les arts. « Il y avait dans ce temps à Florence (1282), dit G. Villani, plus de trois cents cavaliers qui donnaient à leur réception de splendides banquets, et beaucoup de compagnies de cavaliers et de damoiselles qui soir et matin tenaient une riche table, avec beaucoup d'hommes de cour distribuant à Pâques un grand nombre de robes fourrées. Aussi on voyait accourir de Lombardie et de l'Italie tout entière des jongleurs, des bouffons, et des hommes de cour qui se rendaient à Florence, et tous étaient reçus avec plaisir ; et il n'y passait pas un étranger de renom, et digne d'être honoré, qu'il ne fût à l'envi invité et retenu par lesdites compagnies, et conduit à pied et à cheval par la ville et par le pays, comme il convenait *♦ »
De telles mœurs supposent la richesse et la culture de l'esprit : Florence était riche et intelligente. Elle fabriquait de belles étoffes de laine, avait inventé les lettres de change et faisait le commerce par terre, comme Pise et Venise
1. Jean Villani nous transmet de précieux détails sur )a prospérité de Florence dans la première partie du quatorzième siècle. Le revenu de la République montait alors à trois cent mille florins, somme qui, eu égard à l'avilissement des métaux précieux, équivalait au moins à quinze millions de francs. Le travail de la laine employait à lui seul deux cents manufactures et trente mille ouvriers. La vente des draps pro* duîsait en moyenne, chaque année, douze cent mille florins, dont la valeur d'échange était de plus de soixante millions. On frappait annuellement quatre cent mille florins. Quatre-vingts banques conduisaient les opérations commerciales, non pas seulement de Florence, mais de toute l'Europe, et leurs opérations s'élevaient quelquefois à une importance digne d'étonner même nos banques contemporaines. Deux maisons florentines avancèrent à Edouard III d'Angleterre plus de trois cent mille marcs, à une époque où le marc contenait plus de soixantedeux francs d'argent, et où la puissance de l'argent était plus que quadruple de ce qu'elle est aujourd'hui. Le prêt en question équivalait donc à plus de soixante-quinze millions. La ville et ses environs contenaient cent soixante-dix mille habitants. Dans ses diverses écoles dix taille enfanta apprenaient à lire, douze cents étudiaient l'arithmétique, àix cents recevaient une éducation littéraire. — Ce résumé de Villaùi est dû à l'historien Mâcaulay, Crilical and historicat Essays y tome I, page 60; édition de Leipzig.
par eau. Son dialecte était le plus pur de l'Italie : on n'avait presque qu'à l'écrire pour avoir une langue littéraire. Les besoins du gouvernement communal avaient rendu vulgaire le talent de parler en public. Les poètes n'étaient pas seulement des troubadours; c'étaient des savants, des lettrés, presque des philosophes. Nous avons entendu des * vers du professeur de droit Cino da Pistoia; Guido Gavalcanti, ami intime de Dante et poète alors célèbre, passait pour se livrer à des recherches métaphysiques, et même assez peu orthodoxes : quand on le voyait marcher par les rues de Florence, la tête baissée et l'air abstrait, les médisants prétendaient qu'il cherchait des arguments pour prouver que Dieu n'existait pas. Enfin le maître de Dante, Brunetto Latini, a laissé, comme poète et comme prosateur, des ouvrages dont l'Italie moderne n'avait encore vu aucun modèle.
Brunetto forme le lien qui, au treizième siècle, unit Paris avec Florence. Banni de sa patrie, à la chute du parti guelfe (1260), il vint chercher un asile en France. C'était l'époque où notre poésie, fatiguée déjà d'une longue et brillante carrière, riche de ses chansons de geste et de ses fabliaux, commençait à se faire savante et allégorique. Guillaume de Lorris, l'auteur de la première partie du Roman de la rose 1 , venait de mourir (vers 1260); son œuvre, qui devait exercer une si longue influence, était alors dans toute sa vogue. Le goût public tournait aux œuvres ency^ clopédiques : saint Thomas écrivait son admirable Somme; Jean de Meung, continuateur de Guillaume, devait donner à la suite du Roman l'apparence d'une compilation scolastique, et rédiger de plus un autre ouvrage sous le nom de Trésor. Le troubadour Pierre de Gorbiac avait déjà appelé Trésor une pièce où il exposait l'ensemble des connaissances qui avaient fait l'objet de ses études. Ge
1. Voyez notre Histoire de la littérature française , chap. xi, p. 119.
fut sous le même titre que le réfugié florentin composa à Paris et en langue d'oïl son plus important travail. Luimême nous en dévoile .ainsi le but et le plan :
« Ce livre est appelé Trésor ; car comme le sire qui veut en petit amasser chose de grand vaillance, non pas pour son délit (plaisir) seulement, mais pour accroître son pooir (pouvoir) et pour son état assécurer en guerre et en paix, met les plus chères choses que il peut trouver selon soli intention ; tout autresi (ainsi) est le corps de ce livre compilé de sapience. Si comme celui qui est extrait de tous les membres de philosophie brièvement en une somme. »
L'auteur annonce ensuite qu'il divisera son œuvre en quatre parties traitant l'une de la philosophie théorique, à laquelle il joint très sagement l'histoire, la seconde de la morale, les deux dernières de la rhétorique et de la politique. « Et si aucun demande pourquoi ce livre est écrit en roman, selon le patois de France, puisque nous sommes Italien, je dirai que c'est pour deux raisons. L'une est parce que nous sommes en France, l'autre si est parce que françois est plus délitauble (délectable) langage et plus commun que moult d'autres. »
L'influence française est peut-être plus frappante encore dans un autre ouvrage que Brunetto fit avant le Trésor et écrivit en italien, je veux parler du Tesoretto, comme on l'a depuis appelé pour le distinguer de l'ouvrage écrit en français. Ici on ne peut méconnaître une imitation du Roman de la rose : comme le poème de Guillaume, le Tesoretto est écrit en petits vers de huit syllabes, rimes deux à deux, à la manière du cycle d'Arthur 1 , avec une facilité négligente et diffuse : comme l'auteur français, le Florentin a une vision ; il s'égare dans une forêt, il y voit la nature qui lui parle de Dieu, de la création, des facultés de l'homme, des éléments, des plantes, et lui ordonne de