‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 3)Chapitre 53 sur 138 · Virgile, Enéide, VI · texte numérisé non relu

Virgile, Enéide, VI

méprisèrent les armes. L'héroïsme militaire, chose sérieuse et admirée des autres peuples, fut pour les Italiens un sujet de risée. Ils dédaignèrent même la morale, le sentiment du devoir, la vertu. Fiers de précéder l'Europe dans la route de l'intelligence, ils eurent dans l'intelligence une foi exclusive ; « mais l'intelligence n'est pas l'homme tout entier : quand on la cultive seule, elle produit à la fois ses bons et ses mauvais fruits. Les prêtres, les hommes d'État, les écrivains, les artistes, en un mot les Italiens du seizième siècle, sont tout intelligence, dépourvus d'affections nobles, de sentiments religieux, et, qui pis est, de morale. Ils voient, mais ne sentent pas les maux de leur patrie; ils voient, mais n'abhorrent pas lacorruption rehhgieuse; bien plus, ils la considèrent comme une splendeur. Aussi font-ils des œuvres brillantes par l'esprit, mais sans émotion. Ce siècle est une lumière sans chaleur, une lumière qui naît de la pensée, non un feu qui embrase l'âme 1 . » De là trois effets étonnants dans leur réunion : l'asservissement de la nation, la corruption de l'Église, et l'éclat momentané des arts. Mais cet éclat, que rien ne pouvait plus soutenir, s'éclipsa bientôt lui-même. Le beau, comme dit Platon, n'est que le rayonnement du vrai ; le sublime, comme dit Longin, n'est que le son d'une grande âme.

En attendant que de nouvelles idées, que de nouvelles mœurs pussent rendre l'originalité aux œuvres littéraires, ce fut vers la science que se tournèrent la plupart des grands esprits du dix-septième siècle. La pensée, exclue du domaine de la politique et de la philosophie, se réfugia dans le sein de la nature et des vérités qui la régissent. Les grands noms de Galilée, de Torricelli, de Gassini, plus tard ceux de Galvani et de Yolta, montrent que l'Italie

1. Luigi Settembrini, Lezioni di letteratura Ilaliana dettcUe neU Vuniversità di Napoli, 1868, volume II, page 3.

INFLUENCE DE i/lTALÎE SUR LA FRANGE. 151

n'avait fait que changer de gloire. Les savantes académie? des Lynceik Rome (1603), del Cimento à Florence (1657), contrastent honorablement avec la puérilité de leurs sœurs littéraires, et devancent les académies des sciences de Londres (1660) et de Paris (1666). Bientôt les études historiques produisent d'immenses travaux: Muratori et Scipion Maffei rivalisent d'érudition avec nos savants bénédictins de France; tandis qu'un professeur obscur de Naples, Jean-Baptiste Vico découvre dans l'histoire une Science nouvelle et mérite d'être appelé le Dante de la philosophie.

Avec le dix-huitième siècle, une ère nouvelle s'ouvrit à la littérature italienne. L'étude des langues étrangères, le spectacle des grandeurs littéraires de la France, avaient excité au delà des monts une généreuse pudeur; Racine fit naître Métastase, Molière produisit Groldoni. C'est encore la France que regarde Alfieri, quand il s'efforce de réagir contre elle, et compose ses austères et sèches tragédies, harangues de tribun plutôt qu'œuvres de poète. Il y a dans l'éternel monologue de cet éloquent. déclamateur quelque chose de la morgue hautaine et amère de Jean- Jacques. Grozzi introduit sur le théâtre de Venise la fantaisie allemande. Gesarotti retrempe la poésie italienne aux sources fraîches et sauvages que Macpherson vient d'ouvrir avec son Ossian, et traduit en même temps Y Iliade et les tragédies de Voltaire, Mahomet, la Mort de César, Sémiramis. Le souffle de la philosophie française a franchi la cime des Alpes, les souverains eux-mêmes en ont ressenti l'influence. La maison d'Espagne ne pèse plus sur la Lombardie; Milan, Mantoue, Pavie, se relèvent sous Marie-Thérèse et Joseph II ; Parme et Plaisance obéissent à des Bourbons. Les princes de Lorraine font connaître à la Toscane un gouvernement doux et éclairé, et le Saint- Siège lui-même reçoit l'ennemi, le destructeur des jésuites, le pape Clément XIV. Beccaria publie, sous les auspices

du sage Léopold, son célèbre ouvrage Des délits et des peines (1764); les encyclopédistes, la société du baron d'Holbach, l'invitent et l'accueillent avec transport. Morellet traduit, Voltaire commente, d'Alembert exalte «l'immortel petit livre. »Filangieri porte sur toute la législation l'esprit d'examen que Beccaria avait concentré sur les lois criminelles, et mérite d'être appelé le Montesquieu de l'Italie. On sent que la Péninsule est entraînée dans le mouvement général de l'Europe.

La poésie éprouva l'heureux effet du réveil des âmes. On se prit à relire, à admirer les mâles terzine de Dante: sous ses auspices une nouvelle génération quitta avec mépris les ridicules traditions des Marinistes et des Arcades. A la tête de cette réaction marchèrent Cesarotti, Parmi, Alfieri et Monti. Plus près de nous encore brillent Manzoni et le touchant Silvio PelliGO « immortalisé moins par ses tragédies [Francesca da Rimini, A delghise) que par ses malheurs, par sa pieuse résignation et par l'admirable livre qui en est le tableau et le fruit, Le mie prigioni; enfin le grand et désolé poète, « sombre amant de la mort », le pessimiste Giacomo Leopardi (1798-1837). L'histoire littéraire de l ? Italie doit une juste attention à ces noms plus ou moins célèbres: l'écrivain qui, comme nous, renferme dans un cadre des plus étroits la carte générale de la littérature de l'Europe, peut et doit peut-être se contenter de les citer. L'Italie contemporaine reçoit l'impulsion et ne la donne pas. Dans le système universel de la littérature, elle n'est encore qu'un brillant satellite.

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