CHAPITRE IV
Alphonse X. — Ayala. — Le Passage honorable. — Don Quichotte dans la vie réelle.
Il est un genre de composition où les courtisans et les princes espagnols de l'époque qui nous occupe obtinrent un succès plus constant que dans la poésie, je veux parler des chroniques. Ici la gravité du sujet et le contact des choses réelles ne permirent pas aux écrivains de s'abandonner à de vains jeux d'esprit. Les événements qu'ils racontaient introduisirent nécessairement dans leurs ouvrages le sentiment national qu'avait dédaigné la poésie de cour. Les chroniques s'inspirèrent des chansons de geste et les continuèrent.
Les chroniques espagnoles sont un des monuments les plus curieux que puisse offrir une littérature. Nul autre ne révèle mieux le passage que franchit toute nation en allant de la poésie à la prose, la transformation graduelle de l'épopée en histoire. Nulle part ailleurs les chroniques composées dans le langage vulgaire ne forment un tout si complet, si imposant. Du treizième siècle au. seizième, d'Alphonse X à Charles-Quint, une suite non interrompue de récits naïfs et fidèles suivent pas à pas les luttes, les progrès, les agitations de ce grand et noble peuple. Ces récits eux-mêmes ont en quelque sorte leur croissance, comme lui : ils passent peu à peu du langage poétique des trouvères à la gravité simple des mémoires et enfin à l'éloquence étudiée des histoires antiques.
La première de toutes, en date comme en mérite, est l'œuvre d'une main royale que nous avons déjà appris à connaître. L'auteur des Siete Partidas, Alphonse X, fit recueillir diverses chroniques latines, composées par des évêques et des moines ; il s'inspira des chansons de geste que répétaient les jongleurs 4 , et rédigea lui-même une histoire de l'Espagne depuis la création du monde jusqu'à la mort de saint Ferdinand son père (1252). Les premières parties de cette chronique, résumé aride de la Bible et de l'histoire romaine, offrent naturellement assez peu d'intérêt; mais à la troisième, quand le narrateur sort avec Pelage des montagnes des Asturies, quand il nous dit les merveilleuses aventures de Bernard delCarpio, de Fernand . Gonzalez, des sept infants de Lara, quand il nous fait voir les miracles accordés par les anges à Alphonse le Chaste, et saint Jacques combattant en personne contre les infidèles, un souffle vivant anime sa parole, on reconnaît le génie guerrier et religieux de l'Espagne.
La quatrième et dernière partie renferme les exploits du Gid, tels qu'ils sont contenus dans le vieux poème que nous avons analysé. Là nous prenons sur le fait ,ce que nous ne pouvons que conjecturer ailleurs, l'intime parenté de ce récit en prose et des chants populaires qui en ont précédé la composition. Les faits, les idées, les expressions sont souvent les mêmes : nous voyons le poème so faire histoire, le chant devenir écriture 2 .
1 . L'auteur cite lui-même, dans son prologue les chroniques de l'archevêque Rodrigue et de l'évoque de Tuy : il allègue, dans sa troisième partie, ch. x et xin, l'autorité des Cantares de gesta.
2. Le lecteur en pourra juger en rapprochant du début en vers que nous avons cité plus haut quelques lignes d'une chronique en prose que nous allons traduire ici.
« Et lorsqu'il vit ses cours désertes et sans serviteurs, les perches
« sans faucons et les portes sans sièges pour rendre la justice, il se
. « tourna vers l'orient, s'agenouilla et dit : Sainte Marie, mère, et autres
« saints, priez Dieu qu'il m'accorde de vaincre tous ces païens, et de
Après Alphonse X, la chronique se tait pendant deux règnes, comme pour avoir le temps de se bien séparer de la poésie. En effet elle reparaît sous Alphonse XI avec un caractère nouveau ; l'imagination du trouvère a fait place à la sécheresse de l'annaliste. Son récit est empreint d'une solennité raide et froide qui s'est privée du charme de lalégende sans atteindre encore au mérite sérieux de l'histoire. La position personnelle du chroniqueur est désormais déterminée comme son style. L'auteur a une mission officielle : il est institué l'historien du roi : son livre est une fonction. Malheureusement le roi, en donnant le diplôme, n'a pu conférer le talent. Cette seconde chronique, dont l'auteur est inconnu et qui embrasse trois règnes (1252 — 1312), n'offre guère d'autre intérêt que celui des événements.
AveeAyala 1 le progrès est manifeste. Une riche matière s'offrait à sa plume. Le règne de Pierre le Cruel, la lutte sanglante des deux frères, des rois détrônés, rétablis, renversés encore, la France et l'Angleterre, Duguesclin et le Prince Noir élargissant l'arène et prenant l'Espagne pour champ clos ; l'époque presque aussi agitée de Juan I er , enfin lp règne tranquille et prospère de Henri III, tels sont les sujets qu'embrassait la nouvelle chronique, et qui semblaient devoir porter avec eux quelque chose de la dignité de l'histoire. L'écrivain à qui ils échéaient en partage n'était pas indigne de les rédiger. D. Pedro Lopez de Ayala fut, dit son neveu, « un homme d'aimables qualités et de bonne conversation ; il eut une conscience délicate et craignit beaucoup Dieu. Il aima aussi l'instruction et s'adonna à la lecture des livres et des histoires... Ce fut lui qui fit connaître en Castille beaucoup d'ouvrages inconnus jusqu'alors, tels que Titus Livius,... la Chute
« gagner de quoi faire du bien à mes amis et à tous ceux qui voudront « me suivre et me secourir. »
1. Né en 1332, mort en 140T. Sa chronique commence à Tannée 1350, et va jusqu'à Tan 1396.
des princes [De casibus Principum de Boccace), les Éthiques de saint Grégoire, Isidore de Summo bono , Boèce, et Y Histoire de Troie (de Guido de Golonna). » Une circonstance non moins favorable, c'est qu'il prit luimême une part active aux révolutions et aux faits politiques qu'il raconte. Cette combinaison de qualités diverses, cette union de la science d'un clerc et de l'expérience d'un homme d'État dnt produire une chronique d'un genre nou- , veau, non moins différente de la sécheresse des annales de Sanche le Brave et de Ferdinand IV, que de la crédulité naïve et poétique d'Alphonse X. On s'aperçoit que l'auteur a lu et étudié Tite-Live ; il en imite quelquefois jusqu'aux dramatiques discours. En général son style est simple, grave et même sévère. Il n'exprime aucune émotion, mais il en fait naître. Il raconte froidement des crimes atroces, mais il les montre si fidèlement dans leurs détails, qu'on en conçoit toute l'atrocité. Quel drame plus frappant, par exemple, que la catastrophe de l'infortunée Blanche de Bourbon, la jeune et belle épouse que Pierre^ le Cruel délaissa deux jours après son mariage et sacrifia i sa pas*sion pour Maria de Padilla! L'historien noua montre (l'abord la reine mariée solennellement dans l'église de Tolède, et ensuite gémissant dans sa prison à Médina Sidonia ; il nous laisse voir le mécontentement des nobles, l'indignation de la famille et de la mère même du roi. Puis il nous conduit pas à pas, avec son impassible exactitude, à travers une longue série de meurtres et d'atrocités, jusqu'au dénouement fatal de cette sanglante tragédie, devant lequel D. Pedro a hésité pendant huit ans. Il y a dans cette longue succession de faits, dans ce patient et minutieux- procès-verbal, une puissance de pathétique qu'aucune expression générale n'aurait pu atteindre. Ni la poésie ni l'éloquence ne peindraient le caractère cruel de ce prince avec une vérité plus terrible. Ici point de jugements, point de formules collectives : tout est détaillé, mis
en scène : c'est la manière de Froissart; à la naïveté un peu puérile- du narrateur français tout occupé du spectacle extérieur des événements, se substitue chez le chroniqueur espagnol la sagacité pénétrante de l'homme d'État, qui découvre et révèle les passions et les projets des princes. Si Ayala raconte comme Froissart, il pense déjà comme Philippe de Gomines *.
Après lui la chronique continue à se transformer en histoire. Celle de Jean II, rédigée par Fernan Perez de Gusman, renferme un grand nombre de documents contemporains et authentiques, qui lui assurent, comme autorité historique, une grande supériorité sur les chroniques précédentes. Alonzo de Palencia, élevé en Italie par les Grecs de Constantinople, introduit dans le récit du règne agité de Henri IV un style qui vise à l'élégance antique et n'arrive le plus souvent qu'à l'emphase et au mauvais goût. Enfin Fernan del Pulgar, conseiller d'État et annaliste officiel des rois Ferdinand et Isabelle, sans être un bon historien, n'est plus un chroniqueur. Les divisions artificielles de son récit, ses réflexions, son style, les discours qu'il attribue à ses personnages, tout annonce que l'imitatiopi plus ou moins intelligente des historiens classiques a remplacé pour jamais en ^Espagne la simple et candide exposition qui faisait le charme des chroniques du moyen
âge-
Outre ces annales officielles, qui se succédaient comme les rois dont elles racontent la vie, la littérature espagnole de la même époque nous offre des récits épisodiques de quelques événements particuliers, qui, comme peintures de mœurs, ont peut-être encore plus d'intérêt. Nous n'en citerons qu'un seul exemple. En 1434, sous le règne
1. On a encore d' Ayala un poème didactique, Rimado de palacio, espèce de traité sur les devoirs du prince et de ses conseillers, entremêlé de satires sur la cour et les diverses classes de la société.
de Juan II, eut lieu une passe d'armes accompagnée des circonstances les plus singulières, qui sembleraient ne pouvoir trouver place que dans les aventures du héros de Cervantes. Un seigneur de la cour, Don Suero de Quinones, s'établit pendant trente jours à la tête du pont d'Orbigo, près de la ville de Léon, à l'époque où la route était le plus fréquentée par les chevaliers qui se rendaient en pèlerinage a Saint-Jacques de Compostelle. Le jeudi de chaque semaine, il portait au cou une chaîne de fer, en l'honneur de sa. dame, et il avait fait vœu de ne la point quitter, avant d'avoir brisé contre tout venant un nombre déterminé de lances. Neuf champions ou mainteneurs partageaient avec le chevalier enchaîné Phonneur de garder le passage ; et le roi protégeait de son autorité souveraine cette étrange provocation. Soixante-huit chevaliers y répondirent. Six cent vingt-sept assauts furent livrés pendant les trente jours; soixante-six lances volèrent en éclats : un chevalier aragonais fut tué, plusieurs furent blessés, entre autres Quinones lui-même et huit de ses neuf compagnons. Delena, un des secrétaires du roi, rédigea sur le lieu même la première esquisse du récit de cette aventure, sous le titre du Passage honorable {El passo honroso) . Elle fut depuis abrégée par Juan de Pineda et publiée sous le même titre en 1588, telle que nous Pavons aujourd'hui. On voit que si la chronique tendait une main vers l'histoire, elle semblait, grâce aux mœurs de l'époque, présenter l'autre au roman de chevalerie.