GALDERON DE LA BARCA
rement à l'horizon, il y a une grande croix formée de deux débris de chêne que l'outil du charpentier n'a pas même équarris. C'est un de ces paysages aux couleurs tranchées, qui s'accordent avec toutes les pensées terribles et toutes les fureurs de l'âme; là doivent se réfugier les bandoleros, là des ennemis acharnés doivent commencer et finir un combat mortel.
N'allons pas plus loin, dit l'un d'eux. Tirez votre épée : vous êtes gentilhomme, sans doute; il faut vous battre.
— Très bien ! et pour vous répondre avec le fer, il suffirait que vous m'eussiez conduit ici. Mais quelle est votre plainte? que voulez- vous de moi? J'ai besoin de le savoir avant de nous battre.
— Me plaindre ! Oui, j'ai à me plaindre : c'est un outrage trop grand pour que je le dise. Ma voix s'y refuse; je voudrais le taire, je voudrais l'oublier, vous le redoublez en me le rappelant. Connaissez-vous ces lettres?
— Jetez-les à terre, je les ramasserai. '
— Les voici ... Eh bien ! vous avez pâli ; vous êtes troublé. •
— Misérable, cent fois misérable quiconque fie ses secrets au papier.
— Vous connaissez ces lettres?
— Elles sont de moi toutes, je ne le nie pas.
— Eh bien! moi, je suis le fils de Lisardo Crucio, gentilhomme; vous étiez mon ami; vous avez séduit ma sœur Julia. Vous êtes pauvre et n'aurez jamais ma sœur. Demain, pour que la pureté de mon nom ne soit pas ternie, elle sera consacrée à Dieu ; par volonté ou par force, elle sera religieuse. Quant à vous, rendez-moi raison. Que l'un de nous meure, et qu'il meure ici. Si c'est vous, ma sœur ne sera 'pas votre maîtresse : si c'est moi, je ne le verrai pas.
— Je vous ai écouté, je me suis contenu. Lisardo, modérez-vous de même et entendez ma réponse. Il faut que l'un ou l'autre tombe sur cette place. C'est bien ; mais sachez quel personnage est devant vous : un homme qui ne craint rien, et qui se sent conduit par une main invisible. Ma vie s'est passée dans les prodiges. Répétez au monde ce que je vais vous dire, si vous me voyez mourir; et qu'un oubli éternel ne couvre pas ces étranges, ces grands et sublimes miracles. Je ne sais quel fut mon père; je ne l'ai jamais connu. On m'a dit qne j'étais né au pied d'une • croix, le ciel pour dais, une pierre pour berceau. Trois jours je pleurai, trois jours les bêtes féroces errèrent autour de moi sans toucher à l'enfant abandonné. Je ne mourrai pas de faim, car je suis né au pied de la croix. Un berger, errant dans les âpres solitudes de ces monts, à la recherche de sa brebis égarée, me recueillit par miséricorde. Son nom était Eusôbc : il m'appela Eusèbe de la Croix.
Suit la longue énumération des prodiges par lesquels la croix Ta constamment protégé, malgré ses désordres et ses vices. Eusèbe a échappé à l'incendie, au naufrage, au feu de l'ennemi, toujours par l'influence, par la protection évidente du signe sacré.
— Je suis mystérieusement prédestiné,Lisardo ; ne vous attaquez pas à moi. La mort ne voudra pas de moi, vous dis-je. Les murs d'un couvent ne protégeront pas votre sœur. Je suis prêt à vous satisfaire ; car apprenez que nul n'a des passions plus terribles, qui n'a plus soif de sang, nul n'est plus éloigné de craindre, que cet homme qui est devant vous, Eusèbe de la Croix.
— Eusèbe^ que la langue se taise ; c'est au fer de parler,
Est-ee là poser assez flèrenient ses acteurs? Et quel effrayant mélange de sang, de foi, de cruautés ! Ce paysage, ces routes sombres, ces bandits, cette croix au milieu, ce duel à mort, cette main invisible d'un Dieu qui, pour quelque raison inconnue et profonde, guide et protège Eusèbe le meurtrier, homme de volupté et de sang, l'harmonie des idées, des faits ? des passions et des caractères, tout est complet.
On conçoit l'indignation d'un moraliste contre de pareils tableaux; leur influence sur l'opinion d'un peuple est dé» testable. Un des personnages de la pièce en fait lui-même la remarque sous une forme plaisante ;
Las devociones Nunca faltan. del todo a los ladrones 1 .
Mais au point de vue de l'art, rien n'est plus frappant et plus magnifique. La fatalité d'Eschyle et de Sophocle était loin d'être aussi terrible. Séparons la question d'art de la question de philosophie. L'idolâtrie du symbole, voilà Je texte (Je Calderon. Le sujet donné, il est impossible d'en
Un filet de dévotion Ne manque jamais au larron.