‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 4)Chapitre 89 sur 121 · Gfouslé, Le««<n{)r, etc., pàfts · texte numérisé non relu

Gfouslé, Le««<n{)r, etc., pàfts

LA GRITIQUfe. 243

fcitiij ans apfès la conclusion du journigil de Lessing^ le premier drame dô Goethe^ Gôêla de Berlichingen était joué à Berlin {1773)i

Leasing lui-même «Mtait efforcé^ depuis longtemps, d'être le poète qu'appelait sa criti(}uei Sans parler ded esgais de sa jeunesse, il a laissé dans la littérature dramatique des tracée profondes de son passage, une comédie sérieuse originale et bien allemahde^ Minna d^ Bu^nh&lm ; des tragédies bourgeoises^ Ms« Smn Suntpseny inspirée par les anglais Lillo et Riehàrdson $ Émilm GalûHiy qui n'e«t que lé sujet de Virginie et Appius transporté dans lés temps et les moBtirs modernes ; Nûthrni h Stt^ej «on ôheM'teuvriB^ qui n'a guère que le tort d'être une thèse pldluK^phique et par eonséquënt un peu froide. Ges productions, quelque estimables qu'elles soient, ne nous empêchent pas de regretter que l'auteur dé la Dmmèttui'gié n*ait point tenu sà gageure, et « refait avaûtàgêU^ sèment les meilleures pièces de Qorneille »i

tt Je ne feui» pas poète dramatique «, dit Leasing luimême dans le dernier numéro de sa ÙràmatUr^giè. ïl avait presque raison 2 sa yraie gloire est d'être un Critique

philosophe, et sôtt œuvre la plus importante n'ëSt pa§

cette bruyante et tatailleuse bramaturgte de lïamhourg^ mais un livre qu'il écrivait presque en même temps, une composition calme, sereine^ philosophique, qui jette une vive lumière sur les principes généraux de l'art; je veux parler du Laocoon%

C'est cet ouvrage qui justifie pleinement la haute estime de Macaulayi et le titre de « Prince des critiques h qu'il décerne à Lessing. Le groupe sculptural du Laocoon en est le point de départ^ et donne en conséquence son nom à l'œuvre entière. Le sujet légendaire^ traité & la fois par le sculpteur et par Virgile, donne occasion au critique de préciser la différence de but et de procédé qui sépare les arts du dessin des arts de la parole» De là se

développent naturellement les idées de Lessing sur Tart en général, sur la beauté qu'il exprime, sur la manière dont chaque dialecte des arts peut et doit exprimer la beauté. Ces hautes questions, saisies et jugées avec une haute intelligence, sont exposées dans un langage simple, frappant, d'une clarté et d'une précision parfaites. Chez Lessing, nulle prétention à la métaphysique et à l'obscurité : il a vécu si longtemps, pour les combattre, avec ces odieux auteurs français, qu'il leur a dérobé leur style. L'effet de cette publication (1766)* fut immense, surtout chez la jeune génération qui devait être la gloire littéraire de l'Allemagne. Goethe était alors âgé de dix-sept ans. Écoutons comme il parle, dans ses Mémoires, de l'impression que produisit en lui l'ouvrage du grand critique :

Je m'instruisais dans les arts, auxquels j'ai dû les moments les plus agréables de ma vie. Lorsqu'un jeune homme n'acquiert des connaissances qu'en courant et dans les entretiens des hommes instruits, le plus difficile lui reste à faire : c'est de mettre en ordre dans sa tête ce qu'il n'a appris pour ainsi dire qu'à la volée. Nous cherchions avec ardeur un flambeau dont la lumière pût nous diriger. Ce flambeau nous fut présenté par un homme à qui nous avions déjà de grandes obligations. Avec quelle allégresse nous saluâmes ce rayon lumineux qu'un penseur du premier ordre fit tout à coup jaillir du sein des nuages. Il faut avoir tout le feu de la jeunesse pour se représenter l'eiTet que produisit sur nous le Laonoon de Lessing....

Lessing avait délivré l'Allemagne de l'imitation servile de la France, mais il ne lui avait pas donné une vie personnelle; il l'avait rejetée vers l'antiquité; il lui avait montré pour législateur Tinfaillible Aristote, que les Français avaient si mal compris; pour modèle le théâtre d'Athènes, Sophocle, Euripide , que les Français avaient défigurés en les corrigeant. Dans la route vers la liberté, c'était déjà beaucoup de changer de maîtres.

1. Le Laocoon a été traduit en français par Ch. Vanderbourg, Paris, Renouard. 1802, in-S".

Dans cette résurrection de Fantique, il eut pour auxiliaire puissant un homme illustre (dont il fut sur certains points le contradicteur) Winckelmann (1717-1768). Jusqu'à celui-ci, la science du beau, Testhétique, créée en Allemagne par Baumgarten et Mendelsohn, ne s'était guk^ occupée que de la poésie et avait négligé les autres arts : Winckelmann élargit Thorizon avec ses Pensées sur Vimitalion des œuvres grecques dcms la peinture et la sculpture (1754)*: « Le seul moyen de devenir grand et, autant que possible, inimitable, écrivait-il, c'est d'imiter les anciens, c'est-à-dire de suivre la voie où jadis se sont distingués Michel-Ânge, Raphaël et Poussin. » C'est chez les Grecs qu'il faut chercher « non seulement la plus belle nature, mais plus que la nature ». Winckelmann montrait comment, grâce à un doux climat et à d'heureuses institutions, les artistes grecs Tont sentie et idéalisée, aussi bien dans la forme du corps et dans les draperies que dans la beauté calme des attitudes et de l'expression. Ge livre fit sensation et fut presque aussitôt traduit dans toutes les langues ; il remettait en honneur l'idée inconnue et oubliée du grand style : ce n'était rien moins qu'une révolution dans la théorie de l'art ^.

C'est surtout après son voyage d'Italie, quand il lui eut étd donné de contempler tant de chefs-d'œuvre antiques, que Winckelmann atteignit au plein développement de sa doctrine. Il n'étudia pas seulement les ouvrages de l'antiquité, il en devint en quelque sorte le contemporain ; il se fit antique et païen lui-même, et reprit possession de cette « patrie de l'humanité. » C'est alors qu'il écrivit ses Lettres sur les décou/oertes d'Herculanum, son traité De la grâce dans les œuvres d'arty ses Remarques sur Varchi-

1 . Gedanken iiber die Nachahmung der griech, Kuntwerke^ Dresde, 1754, in-4».

2. Hettner, Literaturgeschichtedes achtzenten JahrhundertSyiv^kl^,

246 L'AUtBMÀGNf:.

teoiupe de» anciens^ ei enfin, en 1?64^ le grand ou¥imge où il a concentré, comme en un foyer brillant, }e H^ sultat de ses études et de ses observations, son Hi»-^ teire de fart ehe^ ks anciens, « une des productions, dit Hettner, les plus originales et les plus puispant^ de Teaprit humain ». O9 avait écrit, dan^ Tantiquité et au seifième siècle, des vies d^artistes, mi^is on n'avait point encore essayé de faire Thistoire d^ l'art lui^joaême. G^est la gloire de Wlnckelmanti de l'avoir entreprise et ré^ilisée. Il a fkit plus : non content de raconter dan» Tordre de leur succession Thistoire des diverses écoles, il a joint la théorie au récit, et écrit ainsi une philosophie de T^^rt.

Âpres Les&ing et Winckelmann, restait à résoudre cette question : IVrt antique est-^il le but suprême vers lequel doivent se diriger à jamais le» artistes et le» poètes de l'avenir? La vie de Phun^anité doit«elle s'arrêter au siècle de Périclès et au pied du Parthénon? Les Allemands doi^ vent-ils être des Gtrecs? Bien plus, la question littéraire est-elle la grande, la suprême question? La solution qu^elle doit recevoir ne dépend-ellQ pas d'autres solutions plus graves? La religion, les mœurs, la politique dhine na*-tion nHmprimept-elles pas leurs caractèi^es sur ses lettres et ses arts ? Hei'der se chargea de donner une ré« ponse à ces problèmes.

Né à Mohrungen, petite ville de la Prusse orientale (1744-1803), fils d'un pauvre m^tre d'école, Herder »e fit à lui-même son éducation, au milieu et en dépit dea ensei-> gnements élémentaires qui prétendaient l'instruire. Du moins ses maîtres et protecteurs lui ouvrlrentsils leura bibliothèques, que le jeune étudiant dévora avec avidité. Ensuite quelques penseurs le lancèrent dans la route : à Kônigsherg, il çut Kçint pour profeaçeur ; il s'attacha au mystique et humoriste Hamann, mélange bizarre d<^ i^XÀ^ et de déraison, espèce de Bonald germanique, plus poéti-

LA caiTIQUE. • 147

qu6 et plus amusant qua le nôtre. Fixé d'abord à Riga oomiQe profesaeuF et prédicateur, à eôté dea travaux de aa profesdou, qui rintéressaieut peu, Herder continua ses études littérairea, liaaftt toujours la plume a la malu^com** posant en prose, en vers, éorivant dans l^a journaux de Riga, de Berlin, faisant de la critique fugitive, b&taiUant contre les auteurs du temps, concevant chaque jour un projet d^ottvrage, entassant plan sur plan, commençant l^eauooup et achevant peu. Il produisit pourtant «tlors deux livres qui fondèrent sa réputation, les Fragmmt8 »ur ta Ktiéraiuvê e^Uemande, et les Silvoê ou MélangetI eritiques {Kriiisehe Wàldop). A cette époque, i'osprit de Herder était encore dans un état de fermentation confuse qu'il avoue lui-même dans aea lettrei, ©t que Wieland caractérise avec une juste sévérité : << Je n'ai jamais connu de tftte, écrit celui-ci, dans laquelle la meta** physique, la fantaisie et Pesprit, la littérature grecque^ le bon goût et le caprice fermentent d'une manière plus aventureuse que celle de Herder... J^espère, ^]outait«il, qu'une fois h vertige dissipé, Herder, quand il aura appris à penser et à écrire humainement, sera un homme supérieur* ».

Il le futj en effet; et la France eut peut-être, dans rëolosion de son talent, la principale part.

« Le véritable mattre, le guide le plus influent qui diri* gea Herder, dit M. Hettner*, ce ne fut point, comme on le dit, Hamann, mais J.-J. Rousseau. » Les eirconatax^ees de sa vie prédisposaient le jeune Prussien à recevoir les inspirations du philosophe genevois. Pauvre enmme lui, froissé comme lui par les dédains d*une société ou l'hérédité primait le mérite, Herder lut avec avidité et médita longuement en silence des écrits que dévorait aloi^i toute

' t. Gruber, Wieiancts Leben, 1,523.

Page 1