‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 4)Chapitre 90 sur 121 · Ge6okieklûekrDeut8ehm\ Lihmtur, UI> S · texte numérisé non relu

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TEurope, agitée par Je besoin et Teffroi d'une révolution. L'initiateur qui fit connaître et aimer Rousseau au jeune Herder, ce ne fut pas moins que le grand philosophe Kant, l'un de ses professeurs à Kônigsberg. Kant avait pour tout ornement, dans son cabinet de travail,- le portrait de Jean-Jacques. « La pensée du maître, écrivait un des élèves de Kant à Herder, en 1766, ne quitte plus l'Angleterre, depuis que Hume et Rousseau y demeurent. » A son exemple Herder, à cetle époque incertaine de sa vie, fit de Rousseau son inspirateur et son modèle. Une des poésies les plus remarquables de sa jeunesse se termine par ces paroles : « Viens, Rousseau, et sois mon guide. » Ce qui a fait le prestige irrésistible de l'écrivain français, le sentiment de la nature dans sa simplicité naïve , l'aversion pour les raffinements d'une civilisation corrompue, le besoin de remonter aux sources fraîches de la vie, agissait avec un attrait victorieux sur l'âme délicate et impressionnable du jeune allemand.

Mais dans un esprit original l'imitation n'est jamais une copie ; tandis que Jean-Jacques prenait pour objet de ses réformes l'État et la société, Herder, en véritable Allemand du dix-huitième siècle , restreignit les siennes à la poésie, à la religion, à l'histoire. Il sentait que pour atteindre un changement sérieux et durable, il ne fallait point partir, comme Rousseau, d'une idée abstraite de l'homme, mais chercher l'humanité où elle se tix)uve en effet, dans son histoire, dans ses premiers monuments, dans ses chants populaires, précieux vestiges de la vie des nations éteintes.

L'originalité véritable de Herder, l'idée dominante qui inspira tous ses travaux, fut cette conception de la poésie populaire, que personne avant lui n'avait eue au même degré. « J'ai étudié avec soin, écrit-il, la manière de penser des diverses nations ; et le résultat que j'ai obtenu, sans subtilité et sans système, c'est que chacune d'elles

se crée des documents primitifs d'après sa religion, ses croyances, les traditions de ses pères ; que ces documents ont apparu dans un langage poétique , sous une forme et un rythme poétiques. Tous les peuples de l'antiquité ont de pareils chants, dès que, spontanément et sans secours étranger, ils se sont élevés au-dessus de la barbarie. » Gœthe a repris et formulé cette idée de la poésie, si nouvelle , si étrangère aux critiques du dix-huitième siècle : « La poésie, dit-il dans ses Mémoires, n'est point le domaine personnel d'un petit nombre de lettrés : elle est bien plutôt une faculté universelle, une propriété commune de chaque nation. » Il y avait dans cette idée de Herder toute une révolution littéraire et historique.

Si l'inspiration première de Herder était venue de France, ce fut dans son voyage de France qu'elle prit son développement. En quittant l'école et la cathédrale de Riga (1769), Herder changea d'horizon comme de séjour. Il sentait le besoin de « renoncer à d'inutiles critiques, à des recherches stériles; de s'élever au-dessus de vaines disputes. » Il déplorait « la puérilité de son éducation, la servitude qui a pesé sur son enfance, la futilité du siècle, l'incertitude de sa carrière ». — « Malheureux, s'écriaitil encore, tu as consumé dans des forêts (Silves) inutiles et grossières le feu de ta jeunesse et l'ardeur de ton génie. A quoi t'occupes-tu, et à quoi devrais-tu t'occuper? Oh! qu'une Euménide ne m'est-elle apparue pour me faire reculer, pour me chasser à jamais du domaine de la critique*. »

Sur le navire qui, pendant un mois, l'emporta de Riga

à Nantes, dans la solitude de cette longue navigation

qui le séparait des petits hommes et des petites choses,

pendant les belles nuits d'été qu'il passa sur le pont, en

. pleine communion avec la nature, entre la mer et le ciel

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