‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avec le développement de la littérature française (volume 4)Chapitre 93 sur 121 · L'INSURRECTION LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

L'INSURRECTION LITTÉRAIRE

La période d'assaut et (Pirruption, — La jeunesse de Goethe. — Qoetx

de Berlichingen ; Werther.

Les grands écrivains et penseurs dont nous avons parlé, Klopstock, Lessing, Herder, avaient excité un entraînement universel et changé le goût du public. On se prit à dédaigner les sujets et les formes de la poésie jusqu'alors admirée en Allemagne; on abandonna les Gellert, les Haller, les Rabener : on voulut rompre avec les tradition^ et les règles factices, n'avoir d'autres maîtres que la nature et la vérité. Ce fut une révolution dans l'empire des lettres. On la désigne sous le nom de période d'assaut et dHrruption*^ ou de période de l'originalité du génie. (c L'année 1768, dit l'historien Gervinus, joue dans Thistoire de la littérature allemande le même rôle que 1789 dans l'histoire politique de la France. » Alors se terminait la Dramaturgie de Lessing, alors paraissaient les Fragments de Herder ; Goethe composait alors son Goetz et son Werther, De tous côtés se révélait une ardeur pleine d'espérance, de tous côtés se faisait entendre

L Sturm-und'Drangperiode, CeUe désignation est empruntée au litre d'un drame du poète Klinger, Sturm und Drang.

un cri de guérro et de triomphe : on moûtait à Vastuui^ on fftiBait irruption dans le camp enûemii

Qe qttl passion&ait ainsi la nouvelle génération, ce n'è-^ tait pas seulement l'ëmancipation de l'art d'édrire ; boub It. question littéraire s'agitait, comme toujours, un plttfe grave problème. L'instinct moral se réveillait dans les cœurs, et réagissait contre les froides analyses de l'âge précédent; le sentiment revendiquait ses droits contre le raisonnement. Rousseau, même en Allemagne, allait détrôner Voltaire.

Les disciples au philosophisme français, les partisans de YAufklaerung étaient descendus de négation en négation jusqu'au matérialisme le plus grossier, jusqu'au plus absurde athéisme» Le déisme ardent de Rousseau, sa parole émue et passionnée, excitèrent en Allemagne un enthousiasme immense» Les gens du monde le prêchaient aux savants; les femmes apprenaient le français pour lire VÉmUe dans Toriginal : elles prétendaient élever leurs enfants ce à la Rousseau »» LeSsing parlidt « aVee respeet » de cet homme qui défendait « la vertu Contre les préju^ gés 30 ; Kant avait pour lui un véritable culte.. Â Son exemple Herder en fit l'objet de ses études et de son admiration« Le charme ne fut pas moins irrésistible sur Gœthe : le futur poète de l'Allemagne était, nous apprend son ami Eeetner» sinon Taveugle adorateur^ du moins l'admirateur dôelarô de Jean Jacques; et, comme le remarque l'histofien Hettner, « sans Tinfluence de Rousseau^ Werther et peut» être même Fauêt n'eussent point été possibles* ^

Un autre ferment agita les esprits ; Shakspeare avait été pour Leising une puissante machine de guerre) les jeunes soldats de la période d^msauêèt d^irrvipiion s'abri« tèrênt aussi SoUs son nom. Seulement ils renoncèrent au paradoxe par lequel la Revue de Hambourg voyait en lui la réalisation la plus complète des règles d'Aristote. Les règles étaient passées de mode : il ne s'agissait plhd que

I/INSURRKGTION LITTÉRAIRE. 255

du génie* âôstenberg^ oontinuant Tœuvre de Herder^ publia dans quatre lettres un Essai sur les œuvres et le génie de Shakspeare, Il fit plus, et composa un drame prétendu Bhakspearien où il poussait le tragique aux dernières limites de l'horrible. Le sujet en était TUgolin de Dante, enfermé dans la tour de Pisô et livré avec ses enfants aux tourments de la faim. C'était la souffrance physique devenue la matière de Tart, c'était le Laocoon sorti de son marbre et venant mourir longuement sur la ^ scène.

Depuis un demi-sièole les revues abondaient en Allemagne : toute école nouvelle avait eu la sienne. Un centre s'était formé vers 1772 à Gôttingue autour d'une publication intitulée VAImanach des Muses, Boie et Gotter^ qui la dirigeaient, avaient groupé autour d'eux quelques jeunes écrivains, jet leur avaient donné pour chef et directeur Jean^Henri Yoss, un maître d'une pauvre école, mais un de ces maîtres éminents, tels que l'Allemagne a le privilège d'en compter. Ces jeunes gens formèrent entre eux une société intime qu'il appelèrent Union d'amitié^ poé$ie ei vertu ; on la désigne généralement sous le nom d'Union poétique ds Oôttingue^ Ou Union du Bosquet^ à cause du lieu où ils avaient coutume de s'assembler. Les principaux associés réunis autour de Yoss se rattachaient par leurs doctrines à l'école littéraire de la période d'as-^ saut et dHrruption : c'étaient Holty, les deux Stolberg, Leisewitx, etc. Bûrger, le poète des ballades populaires, Tau** teur de Lénore et du Farouche chasseur; GlaudiuS| le poète des Lieder religieux et humoristiques, sans faire précisément partie de la société, ne laissaient pas de lui être favorables. Leur antipathie la plus profonde était Wieland; leur modèle et idéal fut Klopstock, qui, âgé alors de près de soixante ans, ne dédaigna pas de s'affilier à leur société.

Toute la jeunesse allemande se jeta dans le parti de

V assaut et de V irruption. L'Allemagne littéraire de 1768 présenta le même spectacle que la France de 1828, la France des Romantiques. On ne parlait que de la royauté naturelle et de la divinité du génie/ dont le droit et le devoir étaient de jouir de toute la plénitude de la vie; et comme chaque individu avait la prétention d'être lui-même ce génie royal et divin, chacun s'arrogeait le privilège de ne reconnaître d'autres lois dans sa vie et ses mœurs que l'instinct de ses passions et de sa fantaisie. La prétention au génie fut le passeport de toutes les excentricités et de toutes les aberrations. La poésie en fut pleine : le théâtre devint le point d'attaque et la place d'armes. Le théâtre apparaissant comme 1q monde féerique de la fantaisie fut recherché avec passion par tous les jeunes esprits. C'était l'asile de l'idéal contre les résistances et les oppressions de la réalité, le seul lieu qui satisfît le désir, ailleurs inassouvi, de jouir de toutes les émotions de la vie humaine.

« Parmi ceux qui agitent le thyrse, tous ne sont pas remplis du dieu. » Un grand nombre de ces assaillants et irrupteurs ne purent jamais s'élever au-dessus de la fermentation confuse et maladive des premiers jours. Les vrais génies y réussirent : après avoir payé leur tribut à la fièvre commune, et marqué de leur forte empreinte, par leurs premières œuvres, la période d* assaut et d'irruption j ils parvinrent, par la force de leur nature, à la sérénité du vrai génie. De ces hommes privilégiés Gœthe et Schiller furent les plus grands. Leur vie littéraire se divise en deux parties que nous allons parcourir successivement : d'abord celle de la jeunesse inquiète et troublée, comme la jeunesse de leurs contemporains; puis celle de la maturité calme et puissante, des œuvres belles et pures qui signalent la période classique de VA llemagne.

Le 27 août 1749 naquit, dans la ville libre de Francfort-

l'insurrection littéraire. 257

8ur-le-Mein, un enfant dont la longue vie, qui devait atteindre jusqu'à nos; jours (22 mars 183?), allait être la plus brillante efflorescence du génie allemand et du génie moderne. Jean-Wolfgang Goethe eut pour père un jurisconsulte distingué de Francfort, Gaspar Goethe, qui avait le titre de conseiller impérial; pour mère, une jeune et charmante femme, moins âgée de vingt ans que son mari. L'enfant sembla hériter des qualités diverses de ses parents : de son père une haute stature, une forte santé et la direction sérieuse de sa vie ; de sa mère un joyeux tempérament d'artiste et de poète*. Il grandit et s'éleva, comme notre Montaigne, avec une grande liberté d'études. Le conseiller, malgré la sévérité do son caractère et ses prédilections de jurisconsulte, voulait avant toutes choses que son iils apprît beaucoup; quant à Tordre et à la méthode de renseignement, il semblait s'en inquiéter assez peu. Le jeune Wolfgang respirait à pleins poumons cette précoco indépendance : musique, peinture, langues anciennes, langues modernes, il étudiait avec une curiosité ardente tout ce que le hasard jetait sous sa main. Il en conserva toute sa vie deux propensions dans l'épanouissement de son génie, l'amour d'un travail continuel, incessant, et le besoin non moins impérieux de la variété dans le travail. Pour lui l'étude se confondit avec la vie : l'une et l'autre

Page 1