A horse I a horse! My kingdom for a horse
(Richard Ul, acle V^ scène v, vers 7.)
dont Shakspeare a égayé un certain nombre de ces pièces. On ne nous pardonnerait pas de passer sous silence les joyeux compagnons de la jeunesse du prince Henri, le gros chevalier Falstaff, cette masse de chair si spirituelle, ce type si accompli des bas côtés du caractère anglais, ce Sancho Pança d'outre-Manche, aussi sensuel, aussi poltron, mais bien plus ingénieux que celui de Cervantes, et, en outre, gentleman par sa naissance et par son éducation. « Tout homme, écrit M. Mézières, est à la fois un corps, une âme et un esprit. Ce qui fait Toriginalité de Falstaff c'est qu'il n'y a réellement chez lui que la partie bestiale et la partie intelligente qui subsistent. Il ne s'est jamais aperçu, et aucun de ceux qui le connaissent n'a jamais remarqué qu'il eût une âme. C'est un corps grossier servi par un esprit délié. » — « Falstaff, dit très bien M. Taine, a les passions des bêtes et l'imagination des gens d'esprit. Il a le ventre énorme, les yeux rougis, la trogne enflammée : il passe sa vie accoudé parmi les brocs de la taverne ; il no se réveille que pour blasphémer, mentir, se vanter et voler... Et ce qui est pis, il est vieux, chevalier, homme de cour et bien élevé. Ne semble-t-il pas qu'il doive être odieux et rebutant î Point du tout; on ne peut s'empêcher de l'aimer. Au fond, comme Panurge son frère, il est « le meilleur fils du monde ». Il n'y a point de méchanceté dans son fait ; il n'a d'autre envie que de rire et de s'amuser... S'il a des vices, il les expose si naïvement qu'on est forcé de les lui pardonner... Ce gros bonhomme ventru, poltron, cynique, braillard, ivrogne, est un des favoris de Shakspeare C'est que ses mœurs sont celleë de la pure nature, et que l'esprit de Shakspeare est parent de son esprit. » Falstaff est un type très populaire en Angleterre, qui ne s'est point complètement naturalisé chez nous, parce qu'il exprime, avec l'exagération nécessaire au théâtre, une certaine alliance de l'esprit et des grossières jouissances du corps, bien plus Iréfjucnte chez nos voisma çça^ dù^^x Tiwsai»
L'alliance du comique avec le sérieux est un des traits non pas constants^maisaccidentels des drames historiques, ; comme des autres compositions théâtrales de Shakspearc. Le poète ne semble pas avoir sur ce point de théorie générale : il admet la plaisanterie dans ses œuvres sérieuses, quand elle semble appelée par le développement des caractères ou des événements. Dans plusieurs drames elle est complètement absente (Richard II); dans d'autres elle tient peu de place (le Roi Jean, rôle de Falconbridge) ; dans quelques-uns elle se développe à loisir et monte presque au premier rang (Henri IV). Sur ce point comme sur tous les autres Shakspeare obéit, non pas à une doctrine préconçue, mais à la nature des sujets qu'il traite et à rimpulsion de son génie. Dans certaines pièces il refuse nettement à la partie grossière de ses spectateurs les bouffonneries déplacées que leur goût lui demande :
Quant à ceux, dit-il dans un de ses prologues {Henri VIll), qui viennent pour assister à une pièce gaillarde et orduriére, ou pour voir un drôle en longue robe bigarrée, bordée de jaune (costume des boufTons), ceux-là seront trompés dans leur attente; car sachez, auditeurs bénévoles^ que si nous mêlions la vérité historique avec des scènes de bouffonnerie, outre que ce serait ravaler notre intelligence et démentir notre réputation, nous nous exposerions à ce qu'il ne nous rest&t plus le suffrage d'un seul ami éclairé.
Quand au contraire il admet le mélange du plaisant et du sévère, il se sert du premier comme d'un contraste utile à Tessor du âecond. Il semble dire, de ses plaisanteries vulgaires, ce que son prince Henri dit de ses vulgaires compagnons.
Je vous connais tous, et je veux bien pour un moment me prêter à favoriser les folies de votre désœuvrement. En cela jMmiterai le soleil, qui permet quelquefois aux nuages jaloux de dérober au monde sa splendeur, afin que, quand il lui plaît d'être encore lui-même, il puisse, aux yeux qui le regrettent, briller avec plus de charme.
^e cbercbons donc point, dit tx^& bieii M. Mézières,
SHÂKSPEÂHE. SECONDE PÉRIODE. 61
les grandes beautés des drames historiques de Shakspeare là où elles ne sont pas, et où lui-même n'a pas voulu les mettre. Ce qui vivifie ces œuvres admirables, et ce qui leur assure une durée immortelle, ce ne sont pas les quolibets de Faistaff, mais ce sont au contraire toutes les qualités sérieuses d'un puissant esprit; c^est l'intelligence politique des événements; ce sont les aperçus profonds de l'observalcur, qui, malgré l'intervalle des temps, juge avec pénétration les hommes et les choses ; c'est l'étude poétique des caractères, la force de l'imagination qui, à l'aide de quelques traits épars dans d'arides chroniques, recompose les physionomies ; l'abondance des enseignements philosophiques que la réflexion dégage des faits en apparence les moins instructifs ; c'est enfin le patriotisme ardent qui éclate par intervalles, comme pour attester la nationalité de Fauteur et l'unité de ses inspirations ^ »