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CHAPITRE XIV

LE ROMAIV

Les créateurs da Roman anglais an dix-haitième siècle. ~ Richardson.

Fielding, Smollett, Swift, Sterne.

Le roman véritable était né presque en même temps que la revue périodique. Ses destinées ne furent pas moins glorieuses. Cette épopée d'une époque bourgeoise commença, comme l'épopée héroïque , par se confondre avec rhistoire. Le caractère général des nombreuses fictions de Daniel de Foe, c'est la vérité apparente des faits. L'auteur était avant tout un calviniste zélé, un dissenter^ qui, après avoir employé vingt ans de sa vie à prêcher à l'Angleterre sa rigide doctrine, en passa vingt autres à l'étayer par de pieux mensonges. Tantôt il publia la Narration véritable de l'apparition d'une certaine M™" Veal, qui se montra le lendemain de sa mort à M"» Bargrave de Cantorbéry, le S septembre 1705; laquelle apparition recommande la lecture du livre de Drelincourt sur les consolations à Vheure de la mort. Ce récit est attribué à « un juge de paix de Maidstone, comté de Kent, homme très intelligenty et attesté par une dame très prudente et très intelligente, demeurant à Cantorbéry, à quelques portes de la maison de M"* Bargrave ». Tantôt ce sont les Mémoires ^j/'uu Cavalier^ partisan de CViaxW!**, «w^ç^^^^ ^'sx'is

Foe avec tant de vraisomblance, que Ghatam et toute son époque les ont regardés comme authentiques ; ou bien encore les Mémoires autographes de Dickory Cronke^ sourd et muet, sans rapport avec les hommes, et relégué dans une solitude du comté de Gomouailles, qui a deviné la religion chrétienne, le calvinisme, et la secte des dissenters. Ces mémoires étaient « ornés d'épitaphes, prophéties, généalogies, de gravures représentant l'ermitage, et d*au- . tographes ».

L'auteur indiquait ses autorités, invoquait des témoi- ! gnages, allait môme jusqu'à donner des adresses : rien ne manquait pour produire Tillusion. Son style était le plus beureux et le plus inimitable de tous ses mensonges. Exactitude, menus détails, redites, vulgarités, rien n'est épargné pour donner au récit l'apparence de la bonne foi la plus complète. On croit entendre la déposition naïve d'un témoin inhabile, qui se garde bien de choisir, de peur de rien omettre. Le roman, pour se glisser dans cette austère société calviniste, qui regarde encore toute fiction comme un emploi frivole de l'esprit, est contraint de revêtir les allures de la plus pure vérité.

Tel est aussi le caractère de l'ouvrage le plus célèbre de Foe, les Aventures de Robinson Crusoe (1719). Jamais roman ne fut moins roman. Tout paraît vrai ; incidents, conversations, personnages : rien n'est fardé, rien ne joue faux, c'est un trompe-rœil parfait*. Cette vérité du style, cette simplicité d'une narration où vous ne rencontrez pas un ornement, pas une description, pas une métaphore brillante, contribua puissanjment à la popularité du livre. Ce fut un journal de voyage, qui devint la lecture privilégiée d'un peuple de matelots et de voyageurs; tandis que '^grandeur philosophique de la pensée, l'heureuse idée

1. Voyez la belle étndc sur Damel de Foc dans Le dix-liuUlème ^vc,cXt ^fi Angleterre de M. Pliîlarèle Chasles.

de placer rhomme seul dans la création, face à face avec Dieu, et ramené à la vertu par la solitude, dut exercer une i séduction poétique sur tous les esprits. C'était déjà en germe la théorie de J. J. Rousseau : c'étaient les aspirations du dix-huitième siècle, corrompu et blasé, vers Téternolle jeunesse de la nature *.

Ce ne fut que vingt ans plus tard que le roman anglais osa s'avouer enGn lui-même comme une fiction destinée à plaire et à instruire. Richardson l'inaugura par trois ouvrages, dont le second est un chef-d'œuvre, Por mêla, Clarisse Harlov)e et Grandisson. Jamais la physionomie d'une société ne s'était empreinte plus profondément dans les œuvres de l'imagination. Richardson est THomère de la vie privée, le peintre délicat et minutieux des mœurs, dos événements et des passions de la classe moyenne. U reproduit admirablement l'esprit de puritanisme mitigé qui dominait alors en Angleterre. Ce n'est plus, sans doute, le fier et rude fanatisme des Pym et des Harrisson : il n'en est resté qu'une nuance générale de pruderie grave , une teinte d'ascétisme domestique. On reconnaît cette bourgeoisie moitié commerçante, moitié dévote, qui a formé, depuis cent cinquante années, la masse active et triomphante de la société anglaise*.

Cette couleur, en quelque sorte historique et locale, n'est qu'un mérite secondaire dans les romans de Richardson : sa véritable gloire, ce qui assure la durée de ses œu-

1. il est probable que Tidée première des Aventures de Robinson fut suggérée à de Foe par un passage du Voyage autour du Monde de Woodes Rogers, qui raconte l'histoire réelle d'un matelot nommé Selcraig ou Selkirk, relégué pendant plus de quatre ans dans Tlle déserte de Juan Feinandez. M. Ph. Chasles pense que de Foe connut personnellement Selkirk à Bristol.

2. Voyez Ph. C/iasIes, Etudes sur le dioc-huilicme&tèc(c en AnQfe/crrc

Ftelciing e£ Jiichardson.

rres, c'est la Conformité de ses créations aux traits immorels de la nature morale. Comme Shakspeare, quoique avec noins de largeur, il sait se transformer dans les personnages [u'il invente : il vit avec eux et en eux, et nous contraint L partager son illusion. Il est vrai que ce n'est pas comme ;e grand poète, par des traits rapides et impérieux qu'il lubjugue notre imagination; il Tenlace peu à peu par Dille nœuds inaperçus, mais indissolubles, dans tous les ils de sa longue trame. Paméla, Clarisse, Clémentine, ienriette Byron, deviennent pour nous des connaisi^ances ntimes, des amis. Puis quand l'écrivain s'est rendu maître de notre âme, avec quelle puissance il l'agite, la tourmente et quelquefois la déchire! Le talent de Richardson. lans ses scènes les plus tragiques, dit Walter Scott, n'a jamais été et probablement ne sera jamais surpassé.

Une circonstance, nous n'osons dire un défaut, enlève aujourd'hui à Richardson un grand nombre de lecteurs : c'est la longueur prodigieuse de ses ouvrages. « Il est crael, pour un homme aussi vif que je le suis, disait Voltaire, de lire neuf volumes entiers, dans lesquels on ne trouve rien du tout, et qui servent seulement à faire voir que mademoiselle Clarisse aime un débauché nommé monsieur de Lovelace. Quand tous ces gens-là seraient mes parents et mes amis, je ne pourrais m'intéresser à eux. » Cette longueur est une condition nécessaire du genre de Richardson. L'auteur n'est pas un peintre d'histoire dessinantà grands traits d'héroïques figures : c'est un portraitiste exact et fin qui poursuit dans tous leurs détails de mobiles physionomies, qui les fait poser sous tous les jours et sous toutes les attitudes, qui analyse et exprime fidèlement les nuances les plus légères. La forme épistolaire qu'il avait adoptée lui en faisait elle-même une loi. Chaque lettre étant écrite par un personnage intéressé, et au moment même où vient de se passer l'incident qu'elle raconte^ le ^mander do peut rien généraliser, Tien ^Tfe^^xiX^x Y^

masse. Son récit est une description faite à la loupe, où tout est vrai, mais* long.

Tout autre est le talent de Fielding, tant pour le style que pour Tesprit de ses œuvres. Son premier roman, Joseph Andrews est une piquante parodie de Pamék; son chef-d'œuvre, Tom Jones y est une franche et joyeuse attaque contre la rigide et méticuleuse morale que défendait Clarisse Harlowe. Richardson, réglé dans sa vie, enrichi par son travail, heureux dans sa famille, préconisait les principes d'ordre, de régularité, de décence que la bourgeosie puritaine avait pris plus ou moins sincèrement pour devise : Fiolding, fils d'une famille noble, mais ruiné, vivant dans l'insouciance et la dissipation, « manquant constamment d'argent, malgré les efforts de ses amis, et incapable de devenir plus riche, quand même son patrimoine se serait trouvé aussi inépuisable que son imaginatipn^ », appartenait à cette fraction du peuple anglais qui conservait les traditions des cavaliers de Charles II, et ne voyait rien de plus hideux que l'hypocrisie, ni de plus gênant qu'une austère morale. L'un avait montré dans Clarisse une jeune fille angélique perdue par une seule action imprudente ; l'autre fit voir dans Tom Jones un jeune homme étourdi, prodigue, débauché et pourtant plein d'âme, de générosité et d'honneur. Richardson penchait parfois au pédantisme, Fielding effleure souvent l'immoralité. Gomme écrivain, comme peintre do mœurs, Fielding est supérieur à Richardson : il est plus large et plus varié; toute la société anglaise, avec ses origînaux les plus caractéristiques, passe tour à tour sous ses yeux et sous sa plume. Né dans une classe élevée , tombé dans le^ tavernes et les habitudes vulgaires, il ne remonta sur 1^ tribunal de juge de paix du Middlesex que pour y troU'

A C'est ainsi que le représente Lad^ lioii\.ag>\«) %^ ^qm%vil<^.

LE ROMAN. r6b

▼er encore un oLscrvatoire commode. Aussi est-il inimitable pour la Térité, la force et l'originalité des caractères. On ne saurait trop louer chez lui l'idée ingénieuse du plan, rheureux développement de l'intrigue. Il est vif et lapide dans sa narration ; le lecteur qu'il entraîne ressemble à un voyageur voguant sur la surface d'une rivière large et profonde, qui ne se détourne dans son cours qu'autant qu'il le faut pour contempler les beautés variées de ses rives. U unit sans disparate la raillerie et la tendresse, les mouvements sensuels et les passions généreuses, et fond les nuances les plus diverses avec un art merveilleux. S'il s'élève rarement jusqu'aux situations pathétiques, il touche souvent, il intéresse et amuse toujours.

Walter Scott lui décerne un titre qu'il pouvait seul lui disputer : il le proclame le premier romancier de l'Angleterre.

Smollett* suivit, comme romancier, la même veine que Pielding. Roderick Random et Peregrine Pickle marchent à la suite de Tom JoneSy mais se rapprochent davantage du genre que les Espagnols appellent picaresque. L'auteur a moins de goût dans le choix de ses caractères, et moins d'art dans la conduite de l'intrigue. Rarement il fait naître la sympathie et la pitié. En revanche, il possède une invention inépuisable, et l'emporte même sur Fielding par l'immense variété de personnages et d'aventures qu'il a imaginés.

Nous n'oublierons pas de signaler en passant le seul

roman de Goldsmith, Le pasteur de Wakefieldj une des

I plus délicieuses fictions qu'on ait jamais inventées. La sim-

I plicité de ce livre charmant rend plus durable le plaisir

(lu^il procure. C'est un tableau de famille, où les senti-

i' ^éea 1720, mort en mi.

136 L'ANQLETERRB.

ments les plus vrais sont animés par des scènes tour à tour gaies et touchantes. C'est le côté aimable et affectueux de la société puritaine. Le RtisseUtëf roman unicpe aussi de Johnson, en est le revers. Ce triste livre n'est guère qu'une suite de dialogues moraux sur les vicissitudes de la^ie humaine, sur ses folies, ses craintes, ses espérances et ses vains désirs. Johnson, critique redouté , espèce de dictateur littéraire de son époque , n'avait pas le génie de la narration. Son roman, composé d'ailleurs dans la solitude et dans un moment de deuil, n'est qu'un grave sermon. Chose étrange, cette sombre conception a une analogie avec le Candide de Voltaire. Johnson lui-même convenait que si les auteurs de ces deux ouvrages s'étaient communiqué leurs manuscrits, on aurait pu accuser chacun d'eux de plagiat. Rasselas et Candide se ressemblent comme Heraclite et Démocrite.

En terminant cette revue rapide du roman anglais au dix-huitième siècle, nous devons nommer encore deux hommes célèbres, dont les principaux ouvrages, sans être des romans proprement dits, se rattachent néanmoins à ce genre de fiction, et marquent leur place dans la littérature par une originalité profonde et une incontestable supériorité. Nous voulons parler du doyen Swift et du pasteur Laurent Sterne.

Swift (1667-1745) est un satirique plutôt qu'un romancier. Affligé par la nature d'un caractère méchant et d'un cœur égoïste, trompé dans son ambition et condamné à la solitude de son décanat de Dublin, après avoir été le soutien d'un parti et le protecteur hautain d'un mi&istère, les rancunes de Thomme d'État fermentèrent dans son âme avec les sentiments haineux du misanthrope ; et comme ce misanthrope avait infiniment d'esprit, il sortit de ce mélange des ouvrages pleins de verve, de mordant, de Cfuisme, d'une gaieté qui à la fin aUi*\^l^^x\^\\.Tûal, ^mk^

c'est Voltaire dans ses mauvais jours, Voltaire sans son amour de l'humanité, et aussi sans l'universalité brillante de son génie.. Il étudiait encore à l'université de Dublin, que déjà il avait formé et exécuté en partie le plan de son fameux conte du Tonneau. C'était Touvrage le plus hardi, le plus ingénieux et le plus singulier qui eût encore paru * dans la controverse religieuse. Swift y traitait fort cavalièrement les différentes églises chrétiennes, dont il entremêlait bizarrement la satire de digressions moqueuses sur les écrivains de son temps. Aujourd'hui nous trouvons la plaisanterie de. Swift un peu lourde et un peu monotone. Voltaire semble avoir imité cette boutade humoristique dans son Pot-Pourriy de même que dans Micromégas il pijit pour modèle l'ouvrage le plus spirituel de Swift , les Voyages de Gulliver.

Cette dernière fiction de Swift a pour objet de briser l'harmonie de nos préjugés, par un simple déplacement dans le point de vue. Il présente à l'espèce humaine un miroir qui la montre tour à tour sous les formes les plus exiguës et les plus colossales. Il conduit successivement son héros chez un peuple de pygmées et chez une race de géants, et fait jaillir de ces combinaisons diverses une foule d'effets comiques et de contrastes inattendus. Les actions humaines deviennent souverainement déraisonnâmes, grâce à quelques changements dans la conformation des acteurs. Les intrigues et les tracasseries politiques, qui sont la principale occupation des gens de cour en Europe, ne sont plus que des folies ridicules à Lilliput, dans une cour de petits hommes de six pouces de haut ; tandis que la légèreté des femmes de notre monde, que l'auteur met sur le compte des dames de Brobdingnag, devient monstrueuse et dégoûtante chez une population d'une effrayante stature. On pense bien que les travers de la nation anglaise et de l'administration des whigs, adversajres politiques de i'autcur, ne sont pa.» m(iXi\y.%^% ^\iXL^

cette peinture. Walpole est représenté dans la personne du premier ministre des Lilliputiens; il ne pardonna jamais à Swift la ressemblance de son portrait ; les factions rivales sont désignées par les partis des talons hauts et des talons bas; et le prince de Galles, qui partageait ' sa faveur entre les whigs et les torys, se reconnut en riant dans l'héritier présomptif qui portait par impartialité deux talons de diverses hauteurs.

L'idée d'un pareil voyage n'était pas une nouveauté, sans doute. Lucien, Rabelais, Cyrano de Bergerac, l'avaient conçue avant Swift. Le grand mérite du satirique anglais, c'est d'en avoir effacé la puérilité sous le sel de ses allusions, et d'avoir donné aux événements les plus incroyables un air de réalité, par le caractère et le style du narrateur. Toute la personne de Gulliver est décrite avec tant de vérité, qu'un matelot anglais soutenait l'avoir bien connu : et un docte prélat disait qu'il y avait dans ce livre certaines choses qu'il ne pouvait pas prendre sur lui de croire.

On a dit avec raison que l'esprit sert à tout, mais ne suffit à rien. L'absence de toute sympathie, ou plutôt la haine de l'humanité perce dans cette longue et amère plai' sauterie. On sent que Tauteur s'attaque moins aux vices qu'à la nature de l'homme. La Rochefoucauld était, comme il le disait lui-même, « son auteur favori, parce qu'il y re^ connaissait son caractère tout entier ». C'était calomnier le moraliste français. La philosophie de Swift est encore plud chagrine et plus désolante. On peut juger de l'esprit de sa critique par l'aveu qu'il en fait lui-même dans une ào ses lettres.

Le principal but qae je me propose dans tous mes travaux est de

vexer le monde entier, plutôt que de le divertir; et si je pouvais remplir

mon dessein sans faire de tort à ma personne ou à ma fortune, je serais

Técrivain le plus infatigable que vous ayez connu de votre vie... Voilà

Jajg roDdo base do misanthropie sur laqueWe V^^ ^\es^\^à[\^^^^<b\&&«

Voyages, et je n'aurai jamais de repos que tous les honnêtes gens ne soient de mon opinion.

On s'étonne peu que Thomme qui a écrit ces lignes et qui en faisait le principe de ses ouvrages, ait eu l'affreux malheur de survivre à sa raison, et de passer les neuf dernières années de son existence dans un état d'imbécillité de plus en plus complète. Sterne (1713-1768) est un écrivain aussi bizarre, mais

:: dW bizarrerie aimable et affectueuse. U connaissait le public auquel il avait affaire, et savait que l'originalité, même entachée d'affectation et de recherche, était le meil-

;: leur moyen d'attirer son attention. Personne n'avait remarqué les deux sermons qu'avait publiés le modeste pasteur de Stillington. Il fit paraître les deux premiers tomes de Tristra/m Shandy^ et tout le monde voulut lire deux

" volumes de sermons qui les suivirent et qu'il donna 80U8 le nom d'Yorick. Deux autres volumes de Tristram servirent encore de précurseurs à quatre volumes de sermons. Ainsi'marchait ce moderne Rabelais, entre un pieux discours et un récit licencieux; il avait trouvé, dans la bibliothèque d'un seigneur voisin de son presbytère, une foule de vieux et joyeux ouvrages qu'il sut habilement piller et refondre. U mit largement à contribution son confrère français, le curé de Meudon ; puis il accueillit avec la même faveur Agrippa d'Aubigné et son Baron de Féneste^ puis bien d'autres ouvrages anglais, assez inconnus de son temps, et dont les expressions bizarres passèrent longtemps pour les saillies heureuses de son hunieur. U est surtout redevable au livre curieux de Burlon, VAnalomie de la mélancolie. Au reste, ses emprunts sont faits avec tant d'art, qu'on ne saurait les soupçonner quand on n'en a pas la preuve. Sterne est à la lois le plus plagiaire et le plus original des écrivains, U noiiid tout Je monde et ne ressemble k pei&oiiiL^*

Tristram Shandy n'est pas une histoire, mais un tissu de scènes, de dialogues , de récits plaisants ou touchants, en un mot de toutes les idées, de tous les souvenirs d'un esprit cultivé et ingénieux, subtil et naïf, gros^ sier et délicat. L'oncle Tobie, son fidèle serviteur le capo-.ral Trimm, et le gai, le ^irituel, l'insouciant Torick, qqi^ n'est autre que Sterne lui-même, sont des figures tracéenj avec tant de charme qu'elles suffisent, en l'absence it\ toute intrigue, pour assurer à l'auteur l'un des premiers; rangs parmi les romanciers. L'attrait particulier de ce livre et du Voyage sentimental qui le suivit, c'est l'effusion des plus tendres sentiments de l'âme. Nul n'a sur-* passé cet auteur dans la peinture des émotions délicates; et, malgré l'afTectation ordinaire de son langage, il trouve les paroles les plus simples et les plus pénétrantes pour aller au cœur. On peut blâmer souvent le cynisme et les excentricités de Sterne ; il est impossible de ne pas aimer sa personne.

Sterne a exercé sur la littérature française une influence incontestable, mais non rapidje : notre dix-huitième siècle, si hardi à l'égard des idées et des choses, respectait trop profondément les formes du langage et le développement méthodique de la pensée. C'est de nos jours que, pour réveiller la curiosité fatiguée, on a eu recours aux mêmes artifices que le pasteur anglais. On lui a emprunté sa marche capricieuse , ses longues digressions , le laisser aller prétentieux et la nonchalance calculée de ses causeries. Si Sterne avait hardiment pillé ses devanciers, nos feuilletonnistes le lui ont rendu au centuple. Mais il était plus facile de singer son manque de méthode, que de reproduire la finesse de ses observations et la délicatesse tou' chante de ses sentiments.

On nous pardonnera, sans doute, de nous être arrêt6s longuement sur le roman anglais ou roman de mœurê. Ce genre de iittéralure, qui àcNail Tcriç,ç>\iVc^Y tant de sym-

Lthie dans les temps modernes, est tout entier d'origine iptentrionale. Les littératures néo-latines avaient ou le oème, le conte, le récit héroïque ou burlesque, dans ^uel la nation, la cité, la classe d'hommes, tiennent plus e place que l'individu, la personne, le caractère. Chez 3s peuples du Nord, l'originalité personnelle se développe ilus librement : leurs fictions aiment à la reproduire, mies analysent avec soin les singularités , les physiononies, les accidents, les nuances morales. Elles rendent à l'individu toute la valeur que les littératures méridionales effaçaient volontiers au profit de l'ensemble. Celles-ci créaient des types généraux; celles du nord s^attachent aux caractères particuliers. Les premières atteignaient plus facilement le beau , les secondes se préoccupent surtout du vrai. Au fond, la différence n'a rien d'essentiel. Car le vrai, et même le réel, est la matière que doit transformer le génie de l'artiste.

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