CHAPITRE XV
TERSIFICATION ET POËSIE
U perfection du rythme; Pope.— Les précurseurs de la rénovation poétique : Young; Thomson; Macpherson; Chatterton.
Le roman avait été la vraie poésie de l'Angleterre bourgeoise et commerçante, telle que l'avait faite la révolution ie 1688. Toutefois la poésie en vers ne lui fit pas défaut; '6 fut même alors que la versification atteignit son plus laut degré de précision et d'élégance. Mais on s'attend )ien à y trouver plus d'esprit que d'enthousiasme, plus ymâanihe que de iaaidicsso.
Quelques mois avant la mort de Drydcn (mai 1701), un enfant de douze ans, épris de la beauté des vers de ce poète, obtenait de quelques amis de sa famille la faveur d'être conduit au café de Will, oùDryden allait chaque jour, afin de le voir et de Tadmirer au milieu de la société littéraire qu'il semblait présider. Cet enfant précoce était Alexandre Pope* qui devait continuer et perfectionner^ l'art de Dryden. Déjà, à cette époque, il était poète lui-même : car, comme il le dit, il 1 égaya en vers ; il avait écrit son Ode sur la solitude. A quatorze ans, il traduisit le premier livre de la Thébaîdey mit, comme Dryden son modèle, en anglais moderne quelques morceaux du vieux Ghaucer; composa, à l'imitation de Denham et de Waller, une partie de son poème sur La forêt de Windsor; écrivit une comédie, une tragédie, un poème épique, qu'il eut plus tard le bon esprit de brûler; enfin, à seize ans, il entrait décidément dans la carrière d'homme de lettres en communiquant aux poètes et aux critiques du temps ses Pastorales, qui furent imprimées cinq ans plus tard.
Un poète de second ordre, auquel il avait fait lire cet ouvrage, contribua à fixer sa vocation : Walsh lui montra qu'il restait une supériorité à acquérir dans la poésie anglaise, celle de la correction, négligée par ses prédécesseurs. Le jeune Pope suivit cette direction où le poussait déjà son caractère et son tempérament. Petit, contrefait, malade, toujours mourant pendant les cinquante-six années de sa vie, il chercha et sut trouver tous ses plaisirs dans les lettres et dans la conversation. Pour lui vivre ce fut étudier, écrire, jouir dans les salons des triomphes de son amour-propre. A vingt et un ans, il publiait V Essai sur la critiquey œuvre inférieure, comme ensemble, à L'art poétique de Boileau, mais étonnante d'esprit, de vivacité,
/. Né à Londres en 1688, de parcnls catholiques^ Pope resta fidèle à hurfoi ci mourut en 1744 dans sa maisoi^ de *! V\çV.«i\s\vwa.
VERSIFICATION ET POÉSIE. * WiS
de concision sensée et moqueuse. Aucun écart de goût, aucune inexpérience de jeunesse : Pope est, dans cet ouvrage, ce qu'il sera désormais. Son talent n'eut point d'cnbnce.Les mômes préoccupations littéraires lui inspirèrent d'autres écrits satiriques, dont le succès fut moins durable, parce que le sujet en était plus local, comme sa Dunciade {Epopée des «ote), imitation du Mac-Flecnoe de Dryden; ses SatireSy en partie originales, en partie imitées d'Holace, de Donne, de Rochester; son Traité de Vart de ramffr et son Ma/rtin ScribleruSy tous deux en prose. Toutes ces compositions, où Ton reconnaît l'influence de son ami ' le doyen Swift, en blessant mille rivaux et flattant la malignité du public, donnèrent à leur auteur les deux conditions de la célébrité littéraire, des lecteurs et des ennemis. Pope conquit les suffrages des gens du monde et surtout des femmes par son épopée badine, L'enlèvement de la boucle de cheveux {The râpe of the lock)^ élégante plaisanterie, où il se retrouve le rival de l'auteur du Lutrin. Mais nous pensons qulci encore Boilcau a l'avantage. Le plan, la conduite et surtout les caractères du poème français nous paraissent très supérieurs. La plaisanterie, franche et de bon aloi dans Le lutrin, est, dans L'enlèvement de la houcley coquette, fine et un peu minaudière comme le sujet. C'est quelquefois le ton galant du madrigal, à peine sauvé de la fadeur par une intention moqueuse*. Le style & plus d'éclat chez Pope que chez Despréaux. On n'y
!• « La nymphe nourrissait pour la destruction du genre humain deux lK)ucles de cheveux qui pendaient gracieusement par derrière en cercles ^^ux et s'entendaient à merveille pour couvrir d'anneaux brillants l'ivoire poli de son cou. L'amour, dans ses labyrinthes, retient ses esclaves, et de puissants cœurs sont arrêtés par de faibles chaînes. Nous Rompons les oiseaux avec des lacets de cheveux (de crin), de minces ''gnes de crins surprennent dans les eaux la gent couverte d'écaillcs : ^6 belles tresses enlacent la race impériale de l'homme, et la beauté ïious entraîne captifs avec im seul cheveu. »
PopQ, The râpe of ihe loclc, c\vaiuU "S«t%V^.
« peut méconnaître la richesse des images, la délicatesse du dessin, la vivacité piquante du récit, une foule de menus et gracieux détails, rendus avec un singulier bonheur. On peut dire de Pope, comme du sylphe de son poème, «qu'il trempe ses ailes dans les couleurs de rarc-en-cieP».
C'est avec ces antécédents, cette éducation, ce genre de succès et ce genre d'esprit que Pope osa entreprendre de traduire Homère. Dryden avait traduit Virgile : Pope continuait à suivre et à surpasser son maître. Dégagé dans ce travail du souci de Tinvention, dont la nature ne semblait pas lui avoir accordé le génie, il n'avait qu'à se livrer au soin de l'expression, où son talent avait toujours briilô avec tant d'éclat. Mais pour bien rendre Homère, il faut avant tout bien le comprendre, bien le sentir; or il est pcrniis de douter que Pope et ses contemporains, nourris dans les goûts d'une société brillante mais artificielle, fussent placés au point de vue convenable pour apprécier cette « aimable simplicité du monde naissant. »
Au dix-huitième siècle, il était trop tard ou trop tôt pour traduire Homère. Aussi, bien que ce soit cette traduction qui ait surtout contribué à fonder la gloire de Pope, et, sans prétendre infirmer l'opinion des critiques anglais qui trouvent dans cet ouvrage un trésor d'éloquence poétique, nous pensons, avec son savant contemporain Bentley, que Tlliade de Pope n'est pas du tout celle d'Homère*. Quant à l'Odyssée de Pope, elle n'est pas même celle de Pope*.