Essay on engliih poetry^ part II
traverser un large pont, aux deux côtés duquel se tenaient les dieux de la foile, Sylvain, Gérés, Bacchus, Pomone, Neptune, Mars, Phœbus, qui tous déposèrent leurs offrandes aux pieds de la royale visiteuse. Les jeux de toute sorte se succédèrent sans cesse avec plus de variété que de goût : c'étaient des combats d'ours, des tours d'adresse de jongleurs italiens, des luttes comiques de paysans, une noce rustique, des danses, des courses, des concerts, des festins. Pendant une chasse, U cour rencontra un sauvage vêtu de mousse et de lierre qui dialogua avec Echio en l'honneur de la reine. Au retour, on vit apparaître sur la pièce d'eau un triton porté sur un monstre marin, et Arion chevauchant son classique dauphin, dont les flancs recelaient des musiciens invisibles chantant les louanges de la puissante, de la belle, de la chaste souveraine d'Angleterre.
C'était la mythologie en action, la féerie jouée par des grands seigneurs : faut-il s'étonner si les poètes l'écrivirent? Aussi pendant que le neveu de Leicester, Philip Sidney, homme de cour et homme d'action, à la fois savant et brave, destiné à mourir jeune et comme un héros, écrivait une Arcadie pour Tamusement de sa sœur là comtesse de Pembroke, un poète, le plus grand du temps, si l'on excepte Shakspeare, Edmund Spenser composait La reine des fées^.
Ce poème, de soixante-quatorze chants, divisés en sept livres, et qui d'après le plan de l'auteur devait en avoir douze, semble nous reporter par son sujet en plein moyen âge. Nous y retrouvons le prince Arthur, si cher à nos trouvères, élevé, comme chez eux, par l'enchanteur Merlin, et partant, en vrai chevalier errant, pour chercher par le
1. Faerie queen, London^ 1590-1596, in-4*. — Edmund SJ)enser, né à Londres ou dans le voisinage de Londres vers Tan 1553, mourut dans la même ville en 1599.
monde Gloriana, la reine des fées, qu'il a vue en songe et qu'il aimô comme doit aimer un chevalier. Gloriana tient une cour plénière : tous les preux qui Tentourent demandent et obtiennent d'elle une entreprise à accomplir, et les voilà qui s'élancent chacun de son côté à la conquête d'une terre enchantée, laquelle se transforme et s'idéalise sous leurs pas. C'est le monde de Tristan et de Lancelot du Lac; ce sont les aventures de Roland et d'Astolphe, des géants et des nains, des princesses dépossédées, des damoiselles fugitives, des châteaux magiques, des monstres inouïs. Toutes ces formes, toutes ces aventures, foisonnent et pullulent dans La reine des fées avec une fécondité incroyable. Spenser imagine sans cesse; « c'est là son état naturel : il n'a qu'à clore ses paupières pour éveiller les apparitions ; elles affluent en lui, elles surabondent, elles s'entassent; on se dit qu'il aura beau les prodiguer, elles regorgeront toujours, plus amples et plus pressées* ».
Ne vous fiez pas à la surface. Nous ne sommes plus au treizième siècle : toutes ces fantaisies charmantes ou terribles qui agitaient l'imagination de nos aïeux ont besoin d'avoir pour appui une crédulité naïve que le seizième siècle ne peut plus leur ofi'rir. L'Arioste y avait suppléé par la grâce du sourire : de toute sa fantasmagorie chevaleresque, il ne prenait au sérieux que les charmes de ses héroïnes et la passion de leurs chevaliers. Spenser, qui sourit peu et qui n'a guère de passion, a recours à un autre expédient, l'allégorie. Regardez-y de près : ces héros, ces fées, ces princesses ne sont pas des paladins et des héroïnes, mais des vertus, des vices, ou pis encore, des courtisans de Windsor idéalisés par la flatterie. Leurs noms mêmes déchirent à chaque instant le voile transpaent de la fiction. Gloriana c'est la gloire, mais c'est aussi