L'AU^EMAONB
les souffrances, mais une issue vers la vérité, vers Tinfini qu'il appelle. Déjà la coupe de poison s^approche de ses lèvres, quand le son joyeux des cloches qui annoncent la fête de Pâques, les chants angéliques de la résurrection le rendent aux souvenirs de son enfance, à l'émotion religieuse, à la vie, mais non pas à la paix : la soif de savoir, le besoin de tout connaître brûle à jamais dans son cœur.
Gomme contraste à cette noble et douloureuse aspiration, le poète {>ose l'amusante figure de Wagner, le studieux famulus du docteur, espèce de Trissotin germanique, très fier de ce qu'il sait, très confiant en ce qu'il e&père savoir, dédaigneux du vulgaire illettré, et fervent adorateur des vieux parchemins^
Il place encore comme repoussoir et comme fond du tableau les plates et vulgaires jouissances de la foule, qui vit, qui s'amuse, qui aime, sans se préoccuper jamais des terribles problèmes dont l'âme de Faust est désolée.
Alors se présente la tentation sous la forme du diable, d'un diable élégant et ingénieux, Méphistophélès, lequel représente les instincts vicieux de notre nature, comme Faust ses nobles désirs. Un pacte est conclu, et le vieux docteur, rajeuni par le breuvage d'une sorcière, va s'élancer à la poursuite de toutes les jouissances du monde. Ce qu'il veut, c'est la vie sans limite et sans frein ; il demande, il exige, lui, être fini et borné, la possession complète de l'illimité, de l'infini.
« Si jamais, étendu sur un lit paresseux, j'y goûte la plénitude du repos, que ce soit fait de moi à Tinstant. Si tu peux me séduire au point que je me complaise à moi-même, si tu peux m'endormir au sein des jouissances, que ce soit pour moi le dernier jour; je t'offre le marché.
— Tope!
— C'est conclu! Si jamais je dis au moment : Attarde-toi, tu es si beau ! alors tu peux me charger de liens, alors la cloche des morts peut sonner ; que l'heure s'arrête, que l'aiguille tombe, et que le temps soit fini pour moi. »
Là est le centre, le germe vital du poème. Famt ne sera
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pas une tragédie particulière, mais la grande et universelle tragédie, le problème de la destinée humaine, l'insoluble contradiction d'une âme qui s'élance vers l'infini, et que son invincible nature ramène sans cesse à la terre.
Ainsi conçu, le plan du drame exigeait que le poète fît passer son héros par toutes les jouissances de la vie active. De là une succession indéfinie de tableaux, ou pour mieux dire de tragédies particulières, enchaînées par une même idée.
Il lui fait traverser d'abord la taverne grossière et bruyante d'Auerbach, peuplée d'étudiants de Leipzig, qui s'injurient et s'enivrent. Ce n'est qu'une variante médiocre de la Promenade du jour de Pâques, que Goethe composa plus tard, et inséra dans une scène précédente, sans toutefois supprimer celle-ci. Faust en sort dédaigneux et dégoûté.
Son guide infernal le livre ensuite aux séductions de l'amour, aux jouissances les plus enivrantes de la volupté. C'est ici que le grand poète se révèle, en dessinant l'impérissable figure de Marguerite (Gretchen). Gœthe a incorporé dans cette création ses souvenirs et ses émotions les plus délicieuses ; toutes les jeunes filles du peuple qu'il a connues et aimées (Marguerite de Frankfort, Annette Schœnkopf, Frédérique Brion, Charlotte Buff) viennent prêter leurs traits les plus purs à cette immortelle image. En lui laissant toute la simplicité de ses habitudes, toute la naïveté do sa pensée, Gœthe l'environne d'une radieuse auréole de poésie; il place en elle ce charme idéal, que la réalité offre si rarement, et que le grand artiste peut seul lui donner. <c Les femmes, disait Gœthe lui-même, sont des coupes d'argent dans lesquelles nous mettons des pommes d'or. »
Contraint ensuite de briser cette coupe que Faust a profanée, Gœthe la purifiera au moins par la souffrance, par le remords, par le supplice, par l'éternel pardon. Quelle
gradation douloureuse dans la rencontre au bord de la fontaine, dans la prière à la Vierge sur les remparts, dans la cérémonie funèbre de la cathédrale, enfin dans la scène déchirante du cachot, où Marguerite, qui a perdu la raison, conserve encore son amour, et refuse dans son égarement la liberté que son bien-aimé lui apporte et qu'elle ne saurait plus comprendre! Cette situation est sans contredit la plus dramatique que Gœthe ait jamais conçue, et Tune des plus pathétiques qu'un poète ait jamais mises en scène.
Avec elle finit la Première partie de Faust, Mais le sujet n'était pas épuisé. « Marguerite est jugée I — Marguerite est sauvée ! » Son séducteur doit lui survivre et traverser bien d'autres épreuves avant d'arriver, lui aussi, au pardon. Mais où trouver désormais un intérêt aussi puissant? Que nous importent les Cours, les empereurs, les mythes, les symboles, l'Hellade tout entière et même sa divine Hélène? Ces images surabondantes et confuses échappent à toute unité. Ce sont des tableaux, et (jui pis est, des allégories : ce n'est plus un drame. Schiller, malgré son admiration pour l'œuvre de son ami, signalait lui-même ce grave défaut à mesure qu'elle grandissait sous ses yeux. « J'éprouve le vertige, écrit-il, quand je songe à un dénouement... Ce qui m'inquiète surtout, c'est que, d'après son plan, le poème de Faust exige une grande quantité de matières, pour qu'à la fin l'idée puisse paraître complètement exécutée; or, je ne connais pas de lien poétique assez fort pour contenir une telle masse d'événements. » — « Vos remarques sur Faust^ répondait Goethe, s'accordent parfaitement avec mes projets et mes plans. Je vous dirai seulement qu'avec cette composition barbare je compte me mettre à mon aise... Je tâcherai que les parties soient agréables, amusantes, et puissent donner à penser : quant à l'ensemble, ce ne sera toujours qu'un fragment. »
Tel fut le sort de la plupart des œuvres de Gœthe, des
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plus longues surtout : la pensée surabonde et fait éclater la forme; le philosophe gâte le poète. Ses deux ouvrages les plus importants, le poème de Faust et le roman de Wilhelm Meister sont les plus défectueux par la disposition générale. C'est surtout dans les œuvres courtes, spontanées, improvisées ou coulées d'un seul jet, comme ses poèmes lyriques, comme son Hermann et Dorothée^ qu'éclate sa supériorité. S'il est plus grand ailleurs, ici il reste plus parfait, plus immortel.
Si dans notre rapide revue des littératures nous n'admettons en général que les grands noms, dans les grands écrivains eux-mêmes nous ne pouvons signaler que les œuvres principales. Gœthe, ce roi intellectuel de son siècle, ce Voltaire de l'Allemagne, si différent du nôtre, lui est comparable pour sa longue vie et son inépuisable fécondité. Privé par la mort prématurée de Scl^iller d'une tendre et utile amitié, il reprit seul et avec courage la route que, pendant quinze années, ils avaient parcourue ensemble. Gœthe avait alors cinquajtte-quïUre ans^; il continua d'être un esprit de premier ordre, un savant, un penseur, et même un grand poète, comme le prouvent ses Sonnets, son Divan orient-occidental^ son Retour de Pandore, son roman des Affinités électives, ses continuations de Faust et de Wilhelm Meister, etc. ; seulement ce grand esprit, obéissant à la loi inviolable du temps, avait, non pas décliné, mais changé* La première sève de l'imagination avait donné toutes ses fleurs : la pensée, la réflexion mûrissait maintenant ses fruits. Les œuvres d'art n'étaient plus que le voile léger de ses idées. L'allégorie, le symbolisme, prédominaient dans ses écrits sur la naïve peinture, comme la philosophie envahissait dans l'auteur le domaine de l'imagination. Le poète se transformait en penseur : Gœthe était trop vrai, trop sincère dans son style pour que ses compositions n'accusassent pas cette transiorination. D'ailleurs Schiller n'était plus là pour l'avertir : une
longue habitude d'admiration imposait au public tous ses caprices; TAllemagne Técoutait avec reconnaissance ; ITEu-^ . rope entière prononçait son nom avec respect. Napoléon, en 1808, l'avait retenu pendant une heure, à une époque où les souverains de TAllemagne sollicitaient comme une faveur quelques minutes d'audience. « Vous êtes un homme », lui avait dit l'empereur, et il avait placé, sur la poitrine du poète allemand, la croix de la Légion d'honneur.
Pour entrer de plain-pied dans la gloire, Goethe n'avait plus qu'à mourir. U mourut, ou plutôt 8*endormit dans son lauteuil le 22 mars 1832, à l'âge de quatre-vingt-trois ans*