‹ Histoire des littératures étrangères considérées dans leurs rapports avee le développement de la littérature frana̧iseChapitre 88 sur 107 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SCHILLER, PREHIÊllE PERIODE

La jeunesse de Schiller. — Ses premiers drames : Les brigands; Fiesque; Intrigue et amour; Don Carlos,

Nos lecteurs ont déjà entrevu, dans le chapitre précédent, la douce et sympathique figure du poète dont nous allons parler ici, de celui qui fut le rival, le complément, l'ami intime de Goethe, le grand et bon Schiller.

Né à Marbach, en Wurtenberg, le 10 novembre 1759, Jean-Christophe-Frédéric Schiller, fils d'un chirurgienbarbier de régiment, élève de l'éco/e, ou académie^ ou orphelinat militaire de Charles-Eugène, de Wurtemberg, voué par l'ordre du duc à l'étude du droit d'abord et ensuite de la médecine, ne se sentait, dès son enfance, de goût que pour les lettres et la poésie. II lisait en cachette et avec passion la Messiade de Klopstock^ VÈnéide de

Virgile, le Gœtz de Berlichingen de son futur ami, ce qu'il pouvait avoir de Shakspeare, ce qu'il pouvait comprendre de J.-J. Rousseau. G*était Tépoque d'insurrection morale et littéraire que nous avons désignée plus haut sous le nom de période d'assaut et dHrruption. Le jeune écolier contrarié dans ses goûts, irrité par le sentiment de sa dépendance et de sa pauvreté, livra son âme aux sentiments amers qui fermentaient alors dans toutes les jeunes têtes : il devint, comme Gœthe écrivant Gœtz et Werther, un poète de colère et de révolution.

Encore à l'école, en 1777, il commença son drame des Brigands, Il en prit l'idée dans un récit publié deux ans auparavant dans le Magasin de Souabe, et « offert au génie, disait Tauteur, comme un beau sujet de comédie et de roman ». Schiller accepta ce legs avec d'autant plus d'ardeur que l'auteur du récit, Schubart, poète plein de verve et hardi journaliste, lui semblait être, comme lui-même, une victime du duc Charles-Eugène. Attiré traîtreusement sur le territoire de Wurtenberg, Schubart s'était vu, cette môme année 1777, jeté dans le château fort d'Asperg pour y expier quelques mordantes et trop spirituelles épigrammes. Le poète de dix-huit ans se fît à la fois son héritier et son vengeur : la sympathie du jeune homme pour « ce martyr de la liberté » n'est sans doute pas étrangère à l'amère violence du drame. Le héros qu'il adopta, Charles Moor, est un fils de famille, un étudiant libertin, un véritable enfant prodigue, « au demeurant le meilleur fils du monde », plein d'honneur, de courage, de générosité. Il veut revenir à son père, implorer et obtenir son pardon. Un frère puîné, qui convoite son héritage, un égoïste, un hypocrite, doué en apparence de toutes les vertus, supprime ses lettres, le calomnie auprès de leur père, le jette dans un accès de désespoir où Charles se fait chef de brigands et champion armé de Vétat de nature, La pièce tout entière est une attaque contre les vices de la société,

une glorification de rindépendance aventureuse qui se soustrait à ses lois. Franz Moor, Thomme pieux et régulier, devient un meurtrier, un parricide ; Charles Moor, le brigand, le maudit, le déshérité, délivre son père et le venge.

Ce drame fermenta quatre ans dans la tête de l'écolier, qui de loin en loin en lisait à la dérobée quelques scènes à ses camarades, rassemblés en secret comme des conspirateurs. D'autres conceptions du même genre, des poèmes lyriques de la même inspiration jaillissaient en même temps de sa plume. Les études médicales allaient au petit pas au milieu de ces élucubrations fiévreuses ; elles conduisirent pourtant le poète au grade de chirurgien d'un régiment de grenadiers. On dit que Schiller traitait ses soldats comme ses drames, contre toutes les règles, et n'en réussissait pas moins à les guérir.

Ce fut alors, en 1781, qu'il imprima à ses fra;is, et sans nom d'auteur, sur gros et laid papier, sa tragédie des Brigands. Au milieu du repos profond de l'Allemagne le cri de révolte de Charles Moor éclata comme un coup de tonnerre et excita partout une vive fermentation. Le baron de Dalberg, qui avait fondé et qui dirigeait le théâtre de Manheim, demanda et obtint sans peine le droit de jouer Les brigands. Ils parurent pour la première fois sur la scène le 13 janvier 1782. L'affluence des spectateurs était si grande que l'auteur, venu de Stuttgart en secret et sans demander de congé, put à peine trouver une place. Les trois premiers actes ne produisirent qu'un effet modéré; mais les grandes scènes des deux derniers, surtout la lutte de Franz contre ses terreurs et ses remords, électrisèrent l'assemblée. Ce fut un triomphe, un enthousiasme comme on en avait rarement vu au théâtre. La pièce fut bientôt jouée à Hambourg, à Leipzig, à Berlin, et partout avec un succès éclatant. L'obscur chirurgien de Stuttgart était dès lors un poète célèbre.

La pièce n'en était pas moins, comme le dit si bien Hegel, ce un idéal non mûri, conçu par un jeune homme ». Schiller avoua lui-même dans la suite qu'il avait eu toTt de peindre les hommes avant de les avoir vus et étudiés. De là ce fracas dramatique, ces exagérations, ces subtiles et monstrueuses perversités, ce désordre, ce mélange mal fondu de tous les tons, du trivial impudent et de l'emphase déclamatoire. Cependant il y avait là de la vie, de la passion. Les brigands sont restés populaires en Allemagne, ils sont demeurés au théâtre; et l'on ne peut nier qu'un drame qui émeut, intéresse, captive successivement plusieurs générations, ne soit une œuvre sinon belle, au moins forte et puissante.

Dans la même année 1782, Schiller publia l'Anthologie^ mélange étonnant de lyrisme et de déclamation, de naturel et d'enflure, de hardiesses heureuses et excessives. On y remarque déjà des pièces entières bien voisines de la perfection, pour l'ensemble comme pour les détails, par exemple la ballade du Comte Èberhard, et La bataille , ce drame lyrique si entraînant, qu'on croirait composé au milieu de la mêlée. Schubart, du fond de sa prison, applaudit à cette verve plus déchaînée encore et plus puissante que la sienne. Mais le duc ne goûtait guère plus l'une que l'autre; il signifia au jeune poète l'ordre de ne plus rien imprimer, sinon des œuvres médicales. Schiller, ne pouvant se soumettre à. cette contrainte, s'enfuit du Wurtemberg, et alla chercher sur d'autres terres allemandes la pauvreté, le dur travail et la liberté de son génie.

Pendant de longues années, presque toute sa vie, il eut à lutter contre la misère ou la gêne. Il n'échappait aux exigences tracassières d'un petit souverain que pour se livrer tour à tour à la hautaine protection d'un directeur de théâtre, aux spéculations égoïstes des libraires, aux

nécessités épuisantes de renseignement public. Marié et père de famille, il fut condamné à faire le rude métier d'homme de lettres, à vivre de sa plume, lui et les siens, à une époque où la plume était le plus ingrat des outils. A force d'énergie et d'intelfigence, Schiller gagna à la fois son pain quotidien et sa gloire, mais il y perdit la santé et la vie.

 la première époque des compositions de Schiller, à sa période (Tassaut et d'irrupiion^ appartiennent encore deux œuvres dramatiques, la tragédie de Fiesque et le drame bourgeois Intrigue et a/mour, Eiesquey imprimé en 1783, joué Tannée suivante à Manheim et à Berlin, marque déjà un progrès sur Les brigands. Le poète s'y place sur un terrain plus solide : ce n'est plus une romanesque et impossible aventure, c'est une action fondée sur l'histoire. Les faits et les noms historiques spnt ici un frein qui limite les écarts de l'inspiration première. Schiller a voulu faire une tragédie républicaine, jeter feu et flamme contre les princes et les rois; et le voilà qui, forcé par l'histoire, devine et révèle le vrai caractère de ses conjurés, leur égoïsme, leur ambition, l'hypocrisie de leur patriotisme. Cette clairvoyance nuisit à l'effet du drame. Le parterre voulait des conspirateurs qu'il pût aimer jusqu'au bout. Le directeur força Schiller à changer son dénouement, à démentir l'histoire, à glorifier les conjurés et à faire réussir la conspiration.

Dans cette seconde tragédie, le poète ignore encore une portion essentielle de la réalité qu'il veut peindre, « Téter nel féminin )>. Il le dégrade et le calomnie dans le rôle choquant de sa Julie; mais déjà quelques traits charmants se dessinent dans celui de Léonore. L'enflure juvénile des Brigands se complique ici d'afféterie et de préciosité, mélange insupportable en lui-même, mais qui laisse entrevoir pour Taveuir l'espérance d'un style dégagé d'emphase et de déclamation.

Trois mois après Fiesque^ la troupe de'Manheim joua la tragédie bourgeoise qui a pour titre IntrigxAe et cmiov/r. C'était encore une œuvre révolutionnaire, une critique violente des petites cours d'Allemagne, de ce régime des maîtresses souveraines, des ministres rampants et despotes, prêts à tout pour parvenir et rester au pouvoir. L'antagonisme des classes, de la noblesse qui s'avilit et opprime, et du peuple qui mérite et souffre, y éclatait en ardente satire. Un contemporain, un ami de Schiller, nous apprend que ce drame était une galerie de portraits tirés presque d'après nature de la cour ducale de Stuttgart. Il va sans dire que le public applaudit à outrance. Le poète, comme dans ses œuvres précédentes, n'avait épargné ni la déclamation, ni l'enflure : ici toutefois les caractères sont plus vrais ; dans la plupart on sent que l'idéal et le naturel tendent à se fondre dans une juste mesure. Le rôle du musicien Miller, particulièrement, est parfois admirable de vérité et d'énergie.

Quelque succès qu'aient pu obtenir ses premiers essais dramatiques, Schiller parvenu plus tard à la maturité de son génie, ne les regardait plus qu'avec une véritable répulsion ; il s'opposait autant qu'il était en lui à ce qu'on les remît sur la scène. Ils appartiennent (deux des trois au moins) à ce genre de tragédies qu'on a justement appelées pathologiques y où la lutte dramatique est produite, non par le jeu naturel des vraies passions, des instincts éternels du cœur, mais par des événements exceptionnels, par des circonstances accidentelles et fortuites. Une lettre supprimée, un lillet mal interprété devient le ressort principal du drame. Les intrigues y sont grossières et maladroites ; les scènes [mal motivées, la plupart des personnages en dehors de la nature et de la vraisemblance. Ses méchants sont des monstres; les hommes tombent dans la brutalité, les femmes dans Taflectation. Schiller manquait de cette grâce naturelle, de ce sentiment naïf du beau qui

caractérise même les débuts de Goethe; et personne dans son honnête et modeste entourage ne pouvait suppléer à cette lacune par de délicats et sévères avertissements.

Malgré tous ces défauts, les premiers drames de Schiller font époque dans Thistoire du théâtre allemand. On peut même se demander si, dans les œuvres de sa maturité, le poète a jamais égalé la verve dramatique de ses débuts. Au milieu de leurs exagérations et de leurs maladresses, ils ont de Tâme et de la vie. Quelques caractères (le musicien Miller, le More de Fiesque, Fiesque lui-même) sont* marqués d'une forte et individuelle empreinte : les scènes successives s'entraînent et courent au dénouement. Le poète ne tombe jamais dans la faute de ses jeunes contemporains, celle que Gœthe lui-même n'avait point évitée dans son GœU de Berlichingen^ de prendre l'unité du personnage pour l'unité de l'action, une biographie dialoguée pour un drame. « Dans chacune de ces œuvres, disait très bien un critique contemporain, Louis Tieck, Schiller montre le vrai talent dramatique, cet instinct de la scène qui fait vivre et agir tout ce qu'il place sous nos yeux. Chaque discours fait faire un pas à l'action ; chaque question, chaque réponse ajoute une maille au tissu. L'effet théâtral, la progression, la vie, toutes ces choses qui sont chez le poète des dons naturels, puisqu'il ne peut que les perfectionner et non les acquérir, font espérer que du milieu de ses conceptions bizarres, puissantes, grossières et pourtant poétiques, se développera un grand poète dramatique*., dès que la lumière du vrai aura brillé de tout son éclat à ses yeux. »

Depuis sa fuite de Stuttgart (en 1781), Schiller avait mené une vie malheureuse et agitée. Changeant sans cesse de séjour, il avait résidé tour à tour à Manheim, à Oggersheim, à Bauerbacb près de Môiningen, enfin une seconde

fois à Manheim; toujours poursuivi, au milieu de ses travaux les plus actifs, par les amers soucis de Texistence. Plus d'une fois la p'ensée du suicide s'était présentée à son esprit. Des plaisirs vulgaires, des liaisons indignes ou coupables avaient occupé mais non rempli ni calmé son cœur. Les nobles penchants prirent enfin le dessus. L'amitié lui tendit la main et l'éleva dans une région plus pure. Il en sentait depuis longtemps le besoin. « Tout grand poète, écrivait-il, doit être capable d'une vive amitié, même quand il ne lui est pas donné d'en jouir. » Et ailleurs il déclare « qu'il lui faut un ami pour le réconcilier avec l'humanité qu'il n'a vue jusqu'ici que par ses côtés odieux. » Ce bonheur lui fut départi d'une manière étrange. En juin 1784, il reçut de Leipzig un paquet où il trouva, avec quelques cadeaux délicats, des lettres écrites par quatre inconnus, et pleines de chaleur et de passion pour Schiller et pour ses ouvrages. Cet hommage inattendu lui venait de Godefroi Kœrner, qui fut depuis conseiller d'appel à Dresde, et de trois autres personnes qui allaient s'allier à Kœrner et à sa famille. Par une bizarrerie incompréhensible, le poète ne répondit qu'au bout de sept mois à ce gracieux et romanesque envoi, qui fut néanmoins le point de départ d'une décisive et durable amitié.

Si vous voulez bien, écrivait-il, trouver à votre goût un homme qui d porté de grandes choses en son cœur, et n'en a fait que de petites, qui lusqu'à présent n'a devers lui que s6s folies pour garant que la nature dvail sur lui des vues particulières... mais qui peut aimer autre chose que lui plus que lui-même, et n'a pas de plus cuisant chagrin que d'être si peu ce qu'il voudrait être... si un tel homme peut vous devenir cher, notre amitié est étemelle, car je suis cet homme-là.

Ce n'est pas seulement à ses nouveaux correspondants, c'est à la postérité, c'est à nous que pensait le poète quand il ajoutait :

Quand je songe qu'il y a peut-être dans le monde plusieurs de ces

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cercles où Ton m*aime inconnu, où Ton se réjouirait de me connaître; que peut-être dans cent ans et plus, lors môme que ma cendre sera dispersée, l'on bénira mon souvenir et l'on me payera encore dans la tombe un tribut de larmes et d'admiration, alors je me réjouis de ma vocation de poète, et je me réconcilie avec mon destin souvent si dur.

Schiller se rendit à Leipzig près de ses nouveaux amis. Il vécut avec Kœrner dans le village de Gohlis, puis à Dresde et dans la riante campagne de Loschwitz. Là, tout entier aux joies de Tamitié, heureux d'avoir trouvé un noble cœur, un esprit capable de le comprendre, d'aspirer avec lui au bien et au beau en toutes choses, il répandit son âme dans un poème plein d'enthousiasme, un Hymne à la joiCy qui marque une époque nouvelle dans ses poésies lyriques, et qui a mérité de devenir en Allemagne un chant populaire d'union et de fraternité*.

Joie, étmcelle des dieux, fille de TÉlysée, ivres de ton feu sacré, nous entrons dans ton sanctuaire. Ton magique pouvoir réunit ce que la coutume avait séparé par le glaive. Les mendiants deviennent les frères des princes à l'abri de tes douces ailes.

Chœur :

Embrassez-vous, ô millions d'hommes ; que le monde entier reçoive ce baiser. Frères, au-dessus de cette tente d'étoiles habite notre père bienaimé.

C'est dans cette heureuse expansion que Schiller reprit et termina une tragédie commencée depuis plusieurs années. Don Carlos*, Cette œuvre est un curieux mélange du passé et de l'avenir de notre poète : elle marque la limite de ses deux vies, et porte, dans la divergence de ses inspirations, les traces de son changement moral. Dans l'esquisse tracée à Bauerbach en 1783, la pièce devait être

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