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plutôt des faits. D'un côté, le IV* évangile rapporte le témoignage de Jean-Baptiste, des disciples, de Nicodème, des Samaritains, en faveur de la messianitc de Jésus; de l'autre, les synoptiques racontent les faits qui ont amené les disciples et la foule à croire à Jésus Messie. Il y a donc tout au plus différence de procédé entre les deux séries de documents. De cette façon de présenter la preuve de la messianitc de Jésus, il s'ensuivait inévitablement que l'auteur du IV" évangile n'avait pas à tenir compte de la chronologie des témoignages qui l'attestaient.
D'ailleurs, qu'il n'y ait aucune progression dans l'exposé du IV ('vangile, nous ne pouvons pas l'admettre. Il y a certainement progression dans la foi des disciples et dans l'incrédulilé et l'antagonisme des Juifs, pour aboutir, la seconde, au crucifiement de Jésus, et la première, à la résurrection du Seigneur. C'est une double progression qui a un double dénouement. Il est certain que les enseignements de Jésus à ses ap'ôtres sont au dernier jour plus d('*veloppés, plus clairs qu'au commencement. Il est certain aussi que l'hostilité des Juifs, d'abord inconsciente, s'affirme peu il peu, se renforce, perce à diverses reprises, («claie et enfin aboutit au dénouement. Les affirmations de Jésus à ses adversaires deviennent aussi de plus en plus précises. En fait, la progression est autant, sinon plus, dans les ich'-es (pie dans les faits.
Nous ne nierons j)as que le IV'' («vangile est surtout un livre d'enseignement doctrinal, mais nous demanderons en quoi ce fait atteint la valeur historique des
faits racontes. Un auteur peut fort bien extraire des faits réels un enseignement, sans qu'on l'accuse d'avoir inventé des faits pour établir sa doctrine. En outre, do ce que Tauteur a groupé autour d'un fait des enseignements qui primitivement ont peut-être été donnés séparément, on n'en peut conclure à l'irréalité de ce fait. N'oublions pas que le IV* évangile n'est pas un livre historique bâti suivant la méthode ordinaire des travaux d'histoire.
On ne peut tirer, non plus, une objection valable contre la valeur historique du IV évangile de ce que ses récits ne sont pas les mêmes que ceux des synoptiques. Nous avons déjà montré que toute la trame du 1V« évangile est identique à celle des premiers évangiles, qu'il y a entre celui-là et ceux-ci de nombreux points communs ; nous aurions pu établir aussi avec quelques critiques, Loisy en particulier, que le IV évangile dépend des synoptiques eux-mêmes dans certains récits qui supposent ceux des synoptiques. Nous ferons ensuite observer que le fait d'avoir relaté des événements inconnus aux synoptiques, ou d'en avoir omis qu'ils ont rapportés, n'atteint en rien la valeur historique du IV« évangile. Matthieu, Marc et Luc ont procédé de la même manière. Ainsi, Jean a quatre-vingt-seize paragraphes où il rapporte des détails qui lui sont particuliers, mais Luc en a soixantedouze, et Matthieu soixante-deux; la proportion est presque la tnôme. En fait, chacun des quatre évangélistes a choisi les faits de la vie du Seigneur ou les paroles de celui-ci qui convenaient le mieux à son but.
Pourquoi donc interdire à Jean ce que l'on permet aux trois autres évangélistes?
On peut comprendre d'ailleurs assez souvent pourquoi Jean a omis certains récits des synoptiques ; d'ordinaire il a reproduit des faits analogues ou des faits qui supposent ceux des synoptiques, et il n'y avait pas lieu d'en ajouter de semblables puisqu'il n'avait pas l'intention d'être complet, mais seulement de dire ce qui était nécessaire pour que ses lecteurs crussent que Jésus était le Christ, Fils de Dieu, et que, par cette croyance, ils eussent la vie en son nom. Ce but de l'auteur nous explique aussi pourquoi il n'a pas répété plusieurs récits des synoptiques, la naissance surnaturelle de Jésus, la tentation au désert, la transfiguration, l'institution de l'Eucharistie, tous faits qui n'étaient pas nécessaires pour sa démonstration, et que, d'ailleurs, il remplace par des faits analogues ou par des paroles du Seigneur, qui aboutissent aux mêmes enseignements.
Est-il possible ensuite de rejeter comme non historiques "tous les faits, et principalement les miracles que Jean a rapportés, et qui sont inconnus des syno[)liques? Et d'abord, quelques-uns ont leurs analogues dans les synoptiques, par exemple la guérison du lils de l'officier de Capharnaiim, IV, 4tt, celle de l'aveugle né, IX, 1 88., celle du paralytique de Béthesda, \ 2 88. ; par conséquent, les synoptiques ont pu les omettre comme faisant double emploi ; ils n'ont pas ou eux non plus, l'intention d'être complets. Restent doux faits, dans le iV*' évangile, dont on a vivement altaqu'
la valeur historique : l'entretien de Jésus avec la Samaritaine et la résurrection de Lazare.
Pour le premier récit, son omission par les synoptiques s'explique simplement par ce fait qu'il ne rentre pas dans le cadre des événements qu'ils racontent. Pour le second, on ne voit pas pourquoi les synoptiques l'ont omis, à moins de dire que Lazare vivait encore dans le milieu où s'est formée la tradition primitive et, que par réserve, on naurait pas parlé de ce qui le concernait. Nous avouons que cette raison est peu convaincante.
Quoi qu'il en soit, peut-on conclure de cette omission que ces deux faits ne sont pas historiques, mais allégoriques? Nous ne nions pas qu'on ne puisse les expliquer allégoriquement ; cela est possible, et a été fait pour tous les récits évangéliques ; mais cela ne détruit pas la réalité du fait qui doit être examiné en lui-même. Or, ne ressort-il pas de tous les détails, si nombreux, si pittoresques, si circonstanciés, que nous avons là des faits réels? Etait-il nécessaire, si l'auteur a seulement voulu faire ressortir une idée théologique, d'inventer un récit où entrent des circonstances, des détails qu'on peut bien qualifier d'insignifiants, des conversations qui se tiennent admirablement et répondent exactement à la situation? Prenons seulement pour exemple la résurrection de Lazare. Si l'auteur a voulu simplement prouver que le Logos était la résurrection et la vie, pourquoi place-t-il la scène de la résurrection dans une bourgade inconnue au lieu de la mettre à Jérusalem? A' quoi bon rappeler que Béthanie était le village de
Marie et de Marthe que Jésus aimait? Pourquoi le message de celles-ci à Jésus, l'inquiétude des apôtres en voyant Jésus se disposer à rentrer en Judée, le découragement de Thomas, appelé Didyme, l'empressement des Juifs à venir consoler Martlie et Marie à Béthanie, éloignée de quinze stades de Jérusalem ? Si toute la scène qui suit est sortie du cerveau de l'auteur, on peut dire qu'il était un trompeur habile. Quelle narration à la fois sobre et émouvante, exquise de tendresse et nuancée avec un tact merveilleux! Mais est-il vraisemblable que l'auteur ait pensé à faire pleurer Jésus? Que pouvait bien signifier dans sa pensée : lo Logos ému, tremblant et même pleurant? Telles sont les nombreuses questions auxquelles il est impossible de répondre si l'on soutient que le récit de la résurrection de Lazare n'est pas historique.
Nous avons étudié déjà cette question de l'allégorie et du symbolisme dans le IV'" évangile, et dit ce qu'il fallait en penser. Nous reconnaissons que certains récits çnt été choisis pour leur valeur doctrinale et ont servi de véhicule à un enseignement; mais le choix de ces récits et l'interprétation qui en a été faite ne prouvent nullement que ces récits n'étaient pas historiques. Est-il logique de conclure à l'irréalité d'un événement parce qu'on en aura dégagé les leçons qui en découlent? Ce serait dénier à l'histoire toute valeur didactique et la réduire ù être une suite de faits qu'on n'a pas le droit d'étudier, afin d'en extraire un enseignement pour l'avenir. Ces observations établissent que l'auteur a eu le droit d'utiliser des faits historiques
pour la démonstration de la doctrine qu'il avait en vue, el de l'usage qu'il en a fait on ne peut conclure qu'ils' ne sont pas historiques.
Examinons maintenant les divergences particulières qu'on a relevées entre le IV-^ évangile et les évangiles synoptiques. La plupart sont chronologiques et par conséquent n'atteignent pas la substance des faits ; nous avons déjà vu que les écrivains des évangiles synoptiques présentaient eux aussi entre eux des divergences de ce genre, parce qu'ils s'étaient peu préoccupés, sauf Luc, de l'ordre exactement chronologique des faits. L'auteur du IV' évangile, dont le but était surtout doctrinal et non historique, a rangé les événements dans l'ordre qui convenait le mieux à sa démonstration. Assez souvent on voit pourquoi il a transposé les faits; d'autres fois on n'en saisit pas la raison. Il est possible, d'ailleurs, qu'il n'y en ait pas, comme par exemple pour la date de l'onction de Béthanie. Pour ce qui est des faits de détail divergents, ils sont sans importance et les commentaires les expliquent. Nous ajouterons quelques observations seulement.
On a présenté de diverses façons la raison pour laquelle la purification du temple a été placée, dans le IV" évangile, au commencement du ministère public de Jésus. La plus plausible ne serait-elle pas que l'auteur établissant, dans ses premiers chapitres, la messianité de Jésus, a dû y raconter le fait par lequel Jésus avait proclamé publiquement sa fonction de Messie? Mais si nous nous plaçons au point de vue de la réalité, il semble que les synoptiques ont mieux suivi l'ordre
historique des faits et il est plus probable aussi qu'il n'y a pas eu deux purifications du temple comme on l'a soutenu. De pareils faits ne se répètent pas. A la fin de son ministère, Jésus était connu de tous ; son autorité, établie par ses miracles, était acceptée. Son acte est donc justifié. Et encore, malgré cela, les princes des prêtres et les scribes lui demandent en vertu de quelle autorité il fait ces choses. Me. XI, 27, 28. La question eût été bien plus plausible, si Jésus avait chassé les vendeurs du temple au début de son ministère.
En ce qui concerne la date de la mort de Jésus, nous n'avons rien de plus à dire que ce que nous avons déjà constaté'. Remarquons seulement que la date donnée par le IV* évangile paraît la plus probable. On s'explique difficilement que les Juifs aient fait le jour même de la Pâque tout ce que racontent les synoptiques : arrestation de Jésus, conseil du sanhédrin, préparatifs du supplice de Jésus, entrée dans le prétoire. Joseph d'Arimathie achète un linceul, Me. XV , 46 ; les femmes galiléennes préparent des aromates et des parfums pour ensevelir Jésus, Le. XXIII, .50. Les synoptiques eux-mêmes rappellent que les princes des prêtres et les anciens ont décidé d'arrêter Jésus par ruse et de le mettre à mort, mais non pendf.nt la fête, Mr. XXVI, ^i, 5; Me. XIV, 12. On comprend donc; très bien le passage du IV* évangile : « Ils n'entrèrent point dans le prétoire de peur de se
souiller et de ne pouvoir manger la Pàque », XVIII. 28. Jésus serait donc mort le quatorzième jour de Nisan, ainsi que le dit le IV évangile. Le récit des synoptiques pourrait être conformé à cette date. Toute la question se réduit à savoir si. réellement, ils ont affirmé que Jésus a mangé le festin pascal. Il est possible d'expliquer les textes qui l'insinuent. Nous n'avons pas à examiner ici cette question que l'on trouvera exposée dans les commentaires et en particulier dans l'ouvrage de Zahn '.
Dans l'étude que nous venons de faire, nous avons montré que l'on peut expliquer toutes les divergences qui ont été relevées entre le IV» évangile et les synopti ques; nous avons constaté de nombreux points d'accord entre celui-là et ceux-ci et établi que les faits du IV^ évangile se présentaient sous une forme nettement historique; nous pouvons donc déclarer démontrée la valeur historique des récits du IV^ évangile.