‹ Histoire des livres du Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 106 sur 137 · Ad Dard an. ep · texte numérisé non relu

Ad Dard an. ep

Cyrille d'Alexandrie tiennent l'Apocalypse pour johannique et canonique. Nous aurons à revenir sur celte question quand nous parlerons de la canonicité de l'Apocalypse.

Après avoir rapporté les paroles de Papias, que nous avons déjà citées, Eusèbe ajoute : Il est bon de remarquer que Papias mentionne deux personnes du nom de Jean, le premier mentionné c'est l'évangéliste ; il serait vraisemblable que ce soit le second qui ait contemplé la révélation, qui porte le nom de Jean. Cette conjecture dEusèbo a été adoptée par la plupart des critiques modernes, Bleek, Ewald, de Wette, Neander, Dûsterdieck, en ce qui concerne l'Apocalypse. Quelques-uns affirment même qu'il n'y eut qu'un Jean en Asie, que c'est Jean le presbytre, lequel aurait été l'auteur du IV** évangile et de l'Apocalypse. Bousset pense que ces écrits, tels que nous les avons, se rattachent d'une certaine façon à un même disciple du Seigneur, qui a été témoin oculaire, mais ils ne sortent pas de sa plume, ils viennent d'une même école.

La raison principale qui est donnée pour soutenir cette hypothèse, c'est que Jean l'apôtre, le fds de Zébédée, aurait été martyrisé avant 70, qu'il ne serait, par conséquent, jamais venu à Ephèse et n'y aurait pas .demeuré. Nous avons déjà discuté cette théorie.

II. Etude interne de l'écrit. 1. En faveur de l'origine johannique de l'Apocalypse on peut présenter quelques arguments d'ordre interne. Jean, le fils de Zébédée, tel qu'il nous est dépeint dans les évangiles, répond bien à l'idée que l'on doit se faire de l'auteur de l'Apocalypse.

Il a été un des trois apôtres appartenant à l'entourage immédiat de Jésus; avec son frère Jacques il avait reçu du Seigneur le surnom de poavyipYÉç, fils du tonnerre, probablement à cause de son caractère impétueux. C'est Jean, fils de Zébédée, qui voulait défendre à ceux qui ne suivaient pas Jésus de se servir de son nom. C'est lui et son frère qui demandent au Seigneur s'il veut qu'ils appellent le feu du ciel sur la ville samaritaine, qui n'avait pas voulu le recevoir. L'auteur de l'Apocalypse paraît de même enflammé d'un saint zèle contre les ennemis de Dieu : les Juifs hostiles de Smyrne sont la synagogue de Satan ; Néron est la Bête, le symbole de toutes les iniquités ; Rome est Babylone ; c'est la courtisane, assise sur les sept collines, le type de toutes les abominations de la terre. L'auteur n'a que malédictions contre les persécuteurs, les idolâtres, les impurs. La figure du Christ est belle et majestueuse, mais elle est terrible aussi; Jésus est un juge sévère. Comme pasteur, il gouverne son troupeau avec une verge de fer ; comme Agneau, il est terrible dans sa colère; comme roi, il foule l'humanité dans le pressoir de la colère de Dieu. L'Apocalypse est le livre de la justice de Dieu, qui s'exerce sur l'homme par les plus terribles châtiments. Tous les fléaux sont déchaînés ; les ennemis de Dieu sont précipités dans une fournaise de feu et, finalement, la terre et les cieux disparaissent.

Qu'on remarque aussi que l'auteur de l'Apocalypse se désigne par le nom de Jean, sans se donner aucun titre qui le recommande à ses lecteurs, et cependant

il agit et parle avec autorité. Il était donc bien connu de ceux auxquels il s'adressait et il était un personnage possédant une autorité indiscutée. (Hiel autre qu'un apôtre a pu, dans la primitive Église, exercer, en Asie, une semblable suprématie? Et, puisque l'auteur se donne le nom de Jean, nous sommes incliné à croire que c'était le fds de Zébédée, Jean l'apôtre.

2. Les adversaires de l'origine johannique trouvent aussi dans l'Apocalypse des raisons pour ne pas attribuer cet écrit à Jean l'apôtre. L'auteur ne se nomme pas apôtre, comme le faisaient Paul ou Pierre au commencement de leurs épîtres, mais il se dit simplement le serviteur de Dieu. I, 1, le frère et le compagnon des chrétiens d'Asie. I, 9. Reuss ' s'étonne que, si l'auteur de l'Apocalypse a été Jean l'apôtre, qui avait vécu plusieurs années avec son maître, il ait pu représenter Jésus comme un vieillard à cheveux blancs, ou le voir sous la figure d'un jeune agneau. Comment Jean l'apôtre aurait-il pu s'écrier : Réjouissez-vous aussi, saints apôtres et prophètes, car Dieu vous a fait justice de la grande ville, XVIII, 20, et surtout dire que la muraille de la nouvelle Jérusalem avait douze bases, portant les douze noms des douze apôtres de l'Agneau, XXI, 14?

Ces arguments sont trop peu solides pour être discutés en détail. On ne peut chicaner un auteur d'Apocalypse sur les symboles qu'il emploie. Ces titres de serviteur de Dieu et de frère, que se donne Jean, étaient d'usage courant dans la primitive Église. Paul a dit, lui

i. L'Apocalypse, p. 34 et ss., Paris, 18"8.

aussi, que les fidèles avaient été édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, Eph. II, 20.

En résumé, la tradition a tout d'abord attribué le livre de l'Apocalypse à Jean l'apôtre; si, plus tard, à Alexandrie et en Orient, on a rejeté Forigine de ce livre, c'est en s'appuyant sur des raisons critiques et dans un but polémique. On voulait combattre plus efiîcacement les millénaristes et les montanistes, qui se servaient de l'Apocalypse pour établir leurs erreurs. La lutte terminée, l'accord se fit dans toute l'Église sur l'authenticité et la canonicité de ce livre. C'est de nos jours seulement que l'on a soulevé des doutes nouveaux, mais aucun des arguments présentés contre l'origine johannique, qu'ils soient d'ordre externe ou interne, n'entraîne la conviction. Au contraire, l'idée que nous nous faisons, d'après l'évangile, du fils de Zébédée répond bien au caractère de l'auteur de l'Apocalypse.

§ 4. — Destinataires de l'Apocalypse.

L'Apocalypse est un écrit adressé aux sept églises d'Asie, I, 4, Ephèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie etLaodicée, auxquelles le voyant avait reçu Tordre d'écrire, I, 11. C'est donc une encyclique, qui devait être lue dans toutes les églises de la province, et elle est adressée à des communautés qui, par leur disposition géographique, embrassent toute la province : Sardes, la vallée moyenne de l'Hermos; Philadelphie, la Lydie supérieure; Laodicée, la vallée du Lycos et la Phrygie centrale ; Ephèse, les vallées du

Caystros et du bas Méandre, et les côtes ; Smyrne, la vallée du bas Hermos et les côtes septentrionales de rionio. Par ces villes l'Apocalypse se répandait dans toute l'Asie, dont les villes étaient reliées par de grandes routes. Cinq de ces villes, au moins, étaient très importantes : Éphèse était le siège du gouvernement et le centre d'un commerce considérable. On y rendait un culte spécial à Artémis, et le temple de cette déesse, l'Artémision, était célèbre. Smyrne était aussi un grand port do commerce, et possédait un Augusteum, élevé en l'honneur deTibère. Pergame, l'ancienne capitale du royaume des Attales, possédait un temple célèbre d"Esculape, auquel était attachée une école de médecine. Thyatire n'a rien de remarquable au point de vue historique; on y signale seulement de nombreuses associations (guildes d'artisans). Sardes, la capitale de la Lydie, rendait un culte local àKoré. Philadelphie avait pour elle sa position, qui en faisait un lieu de passage, de Smyrne au plateau de l'Asie. Laodicée était une ville de Phrygie, très prospère par son commerce.

Etudions maintenant l'état religieux, social et politique de la province d'Asie, afin de nous rendre compte de l'occasion quia provoqué l'Apocalypse et du but que s'est proposé l'auteur ; nous en expliquerons ainsi le caractère et les données.

o 5. — Milieu religieux et historique.

1*^ Milieu religieux. Si nous jetons un coup d'œil sur l'état religieux général des premières commu-

nautés chrétiennes, nous constaterons que cet esprit prophétique, dont l'Apocalypse est un des plus beaux témoins, était très répandu dans la seconde moitié du i" siècle. La primitive Église a possédé, en effet, des prophètes, dont les plus anciens documents chrétiens nous ont conservé quelques prédictions, Act. XI, 28; XXI, 11. Le prophète est celui qui parle sous l'action du Saint-Esprit soit pour exhorter, consoler, soit quelquefois aussi pour annoncer l'avenir. Le prêtre Zacharie, Jean le Baptiste, Anne étaient des prophètes. Jésus est appelé prophète, Mt. XXI, 11; il se range lui-même parmi les prophètes, Mt. VI, 4. Le jour de la Pentecôte, Act. 1, 4-36, le Saint-Esprit descendit sur les apôtres, et Pierre prophétisa, c'est-à-dire parla, inspiré par Dieu. « En ce jour, dit-il, se réalise la parole du prophète Joël, II, 23-32 : Oui, sur mes serviteurs et sur mes servantes, en ces jours-là, je répandrai de mon Esprit et ils prophétiseront. » Nous voyons, en effet, paraître une floraison de prophètes. Nous trouvons à Antioche des prophètes venus de Jérusalem, et parmi eux, Agabus, Act. XI, 27, 18 ; XXI, 10. Judas et Silas étaient prophètes, Act^ XV, 32, ainsi que Barnabas et Simon le Noir, Lucius de Cyrène, Manahen et Saul, Act. XIII, 1. Philippe Tévangéliste avait quatre filles, qui étaient prophétesses, Act. XXI, 9. Paul parle à diverses reprises des prophètes, Epk. II, 19; IV, 11; III, 5; I Cor. XII, 28, et décrit avec précision ce qu'était dans la nouvelle loi le don de prophétie, I Cor. XIV, 3, 5, 29, 31, 33. On trouve des prophètes dans toutes les communautés fondées par Paul, I Th. V, 20; I Cor.

XII, 28; XIII, 2; XIV, 37; Eph, III, 1; il y en a à Rome, Rom. XII, 6; à Lystre, I Tim. IV, 14. Le prophète, nous dit l'apôtre, est un des fondements de l'Eglise, Eph. II, 19; il édifie, exhorte et console les hommes par ses paroles; il connaît tous les mystères et toute la science, I Cor. XIII, 2. Paul, luimême, était un prophète, car souvent il parle inspiré parle Seigneur; il déclare qu'il a l'Esprit de Dieu, I Cor. VII, 40. Il semble que bientôt, dans l'Église chrétienne, le prophétisme devint un ordre, une sorte de fonction, de charge analogue à celle des apôtres, des évangélistes, des pasteurs et des docteurs, Eph. IV, 11. Il en est qui, en vertu de ce don, remplissent un office public, Did. XIII, 2, et ce don paraît être devenu dans la Didachè une fonction permanente, XI, 11; XIII, 1, 3 ei passiin.

Il y avait des prophètes à Éphèse, et là aussi ils étaient des membres importants de l'église; Paul les place immédiatement après les apôtres, Eph. IV, 11; il en est de même dans la Didachè, XI, 3, où il est longuement parlé des prophètes, de leurs caractéristiques, des devoirs qu'on a envers eux, XI, 7- VIII, 6. L'Apocalypse paraît les mettre au premier rang, et même ne connaître que les prophètes et les saints, c'est-à-dire les fidèles, XI, 18; XVI, 6; XVIII, 24. Ailleurs, les apôtres sont nommés aussi, XVIII, 20; les noms des douze apôtres de l'Agneau sont inscrits sur les pierres fondamentales de la Jérusalem nouvelle. Les prophètes devaient former un ordre, car l'ange aux pieds duquel Jean s'est jeté, lui dit : Je suis ton

compagnon de service et celui de tes frères, les prophètes, XXII, 9. C'est à eux qu'a été révélé le moment où s'accomplirait le mystère de Dieu, X, 7. Dieu les inspire, XVII, G.

L'espritprophétique était donc répandu en abondance dans l'église primitive ; mais les paroles des prophètes sont restées orales dans les communautés pauliniennes et dans l'église d'Asie; l'Apocalypse de Jean est le seul souvenir écrit que nous possédions encore du prophétisme chrétien authentique. Cependant, le Pasteur d'Hermas pourrait être considéré comme une sorte d'Apocalypse, surtout dans la I'"'' partie : Visions. Mentionnons encore l'Apocalypse de Pierre, l'Ascension d'Isaïe, le IV' livre d'Esdras, qui présentent des points de contact assez frappants avec l'Apocalypse canonique.

Au 11^ siècle cet esprit prophétique était encore en activité : Chez nous, dit Justin ^ à Tryphon, on peut voir des femmes qui possèdent les dons de l'Esprit divin. Saint Irénée connaît aussi des hommes qui prononcent des discours prophétiques^. Enfin, nous trouvons les prophètes très nombreux chez les hérétiques du ii'' siècle, Valentiniens, Marcionites, Basilidiens et surtout Montanistes. Ces faux prophètes supposent l'existence de véritables prophètes, mais les excès des premiers aboutirent à l'extinction dans l'Église du charisme prophétique.

Venons-en maintenant à ce qui concerne particulièrement l'état religieux des églises de la province

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