‹ Histoire des livres du Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 76 sur 137 · Loisy, Le Quatrième Évangile, p. "G · texte numérisé non relu

Loisy, Le Quatrième Évangile, p. "G

conté par Mt. XXYI, (3-13; Me. XIV, 3-9, avec celui que rapporte J.\. XII, 1-8; les trois récits ont de multiples points de ressemblance, mais ils ont aussi des points de divergence. D'après Jean, III, 1, le souper eut lieu six jours avant la Pâque, avant l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, XII, 12; daprès Marc, XIV, 1. deux jours avant la Pâque, et après l'entrée à Jérusalem, XI, 1. D'après Marc et Matthieu, Marie aurait répandu le parfum sur la tète de Jésus ; d'après Jean, sur les pieds. D'après Marc et Matthieu, le souper eut lieu dans la maison de Simon le lépreux: d'après Jean, il semble qu'il a eu lieu dans la maison de Marthe et de Marie. Les paroles de Jésus ne sont pas identiques dans les deux récits.

2** Avant de répondre à ces diverses observations, montrons que, dans l'ensemble, le IV" évangile est en accord avec les évangiles synoptiques.

Remarquons d'abord que le Jésus du IV" évangile est le même personnage que celui dont parlent les évangiles synoptiques, pour son origine, son lieu de naissance, sa famille, sa vie publique, ses disciples, sa mort, sa résurrection. Le IV*^ évangile est en rapport direct avec les synoptiques, puisque, dans les canons eusébiens, nous trouvons soixante-douze passages où il est en accord avec Matthieu, Marc et Luc; vingtdeux passages avec Matthieu, Luc; vingt-six passages avec Matthieu, Marc; sept passages avec Matthieu; vingt et un avec Luc. Les deux séries de documents rapportent donc un certain nombre de faits identiques.

présentés quelquefois avec des détails différents, qui indiquent que le IV" évangile ne dépend pas des synoptiques, mais offrant aussi des ressemblances telles qu'on doit conclure à l'identité des faits. Voici les plus importants : les vendeurs chassés du temple, II, 13-15 = Mt. XXI, 12, 13; Me. XI, 15-17; Le. XIX, 45-46 ; peut-être la guérison du fils de l'officier royal de Capharnaûm, IV, 40-54 = Mt. VIII, 5-13; Le. VIII, 1-10; la multiplication des pains, VI, 1-14 = Mt. XIV, 13-21; Me. VI, 30-34; Le. IX, 10-17; la marche de Jésus sur les eaux, VI, 17-21 = Mt. XIV, 22-36; Me. VI, 45-56; l'onction de Béthanie, XIII, 1-8 = Mt. XXVI, 6-13; Me. XIV, 3-9; l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, XII, 12-19 = Mt. XXI, 1-10; Me. XI, 1-11; Le. XIX, 29-44. Jésus prédit la trahison de Judas, XIII, 21-26 = Mt. XXVI, 21-25; Me. XIV, 18-21; Le. XXII, 21-23; le reniement de Pierre, XIII, 36-38= Mt. XXVI, 31-35; Me. XIV, 27- 31 ; Le. XXII, 31-38. Dans les récits de la passion de Jésus, on relèvera de nombreux détails communs aux quatre évangiles : l'arrestation de Jésus au jardin des Oliviers, le serviteur du grand-prêtre blessé par Pierre, l'interrogatoire de Jésus par le grand-prêtre Caïphe, le reniement de Pierre, Jésus devant Pilate, la demande de Pilate à Jésus sur sa royauté, la proclamation de l'innocence de Jésus, Barabbas préféré à Jésus par les Juifs, le couronnement d'épines, les insultes des soldats, l'inscription sur la croix, le crucifiement au Calvaire, le partage des vêtements de Jésus par le tirage au sort. Jésus est abreuvé de vinaigre; il meurt, il

est enseveli par Joseph d'Arimathie. Marie-Madeleine avertit les apôtres que le tombeau est vide ; Pierre voit les linges seuls dans le tombeau; Jésus apparaît aux disciples réunis à Jérusalem et en Galilée.

Outre ces rapports entre le IV*^ évangile et les synoptiques sur des faits importants, on pourrait signaler de nombreux points de détails communs : rapports entre Jésus et Jean-Baptiste ; même citation du passage d'Isaïe : Je suis la voix qui crie dans le désert. Jésus est de Nazareth; Jean baptisait dans le Jourdain; les Juifs demandent un signe; confession de Pierre sur Jésus, Messie et Fils de Dieu; hostilité et incrédulité des parents de Jésus; Jésus a un démon ; complot des sanhédrites contre Jésus, etc.

En dehors do ces faits dont la valeur historique est attestée par les évangiles synoptiques, nous pouvons aussi relever un certain nombre de détails particuliers auIV*^ évangile, et qui, parleur teneur, se présentent comme des faits historiques : le milieu où se déroule l'activité de Jésus ainsi que l'état d'esprit de ses adversaires sont exactement décrits ;Nicodème qui prend part à l'ensevelissement de Jésus est un personnage réel; Jésus et Jean exercent chacun de son côté leur ministère; la résurrection de Lazare est entourée de détails topographiques et historiques, tels qu'on doit la tenir pour un événement historique ; le lavement des pieds a le caractère d'un fait. Nous ne relèverons pas les autres détails géographiques et historiques que nous avons signalés ailleurs pour faire ressortir la connaissance qu'avait l'auteur du IV" évangile de la

géographie de la Palestine, de l'histoire et des mœurs de Tépoque. Il nous semble que nous possédons des matériaux suffisants pour affirmer que le IV" évangile est une œuvre historique, bien que le récit des faits ne soit pas la préoccupation principale de l'auteur. Si, dans la pensée de celui-ci, l'œuvre était uniquement dogmatique, ou s'il voulait seulement enseigner une doctrine sous forme symbolique ou allégorique, on ne verrait pas pourquoi il y aurait introduit tant d'éléments historiques, qui, quoi qu'on en ait dit, ne peuvent être ramenés à des symboles ou à des allégories. En réalité, l'auteur a voulu présenter dans un cadre historique un enseignement doctrinal, fondé, comme nous le dirons, sur les paroles du Seigneur. Cet enseignement est son but principal ; c'est pourquoi il a insisté davantage sur cet exposé qui, d'une certaine façon, commandait son œuvre.

3" La valeur historique du IV" évangile est prouvée négativement par ce fait qu'on peut résoudre suffisamment toutes les objections qu'on a présentées pour la nier. Examinons, en premier lieu, les observations qui ont un caractère général.

Nous reconnaissons que la physionomie de Jésus, d'après les synoptiques, n'est pas exactement la même que celle de Jésus d'après le IV*' évangile ; mais ces deux physionomies, pour être différentes, ne sont pas contraires. C'est toujours le même personnage, étudié, il est vrai, sous un aspect qui n'est pas le même; les écrivains, Matthieu, Marc, Luc et Jean, ayant chacun leur point de vue et poursuivant un but particulier.

n'ont gardé de la personne de Jésus que les traits afférents à ce point de vue et au but poursuivi. Ce qui en effet contribue le plus à différencier le Jésus du IV*-' évangile de celui des évangiles synoptiques, c'est le but principal de saint Jean qui a voulu surtout montrer dans Jésus, le Fils de Dieu, un avec son Père, et donnant la vie au croyant par l'union de celui-ci avec lui et avec son Père, tandis que les synoptiques ont surtout insisté sur Jésus appelant Thomme au royaume de Dieu, et l'instruisant des conditions de l'entrée dans le royaume.

D'autre part, pour atteindre le but qu'ils se proposaient, les synoptiques ont fait, chacun, leur choix des faits et des paroles du Seigneur; mais, comme leur but était presque identique, et surtout parce qu'ils travaillaient une matière primitive unique, ils ont présenté à peu près le même personnage. Le Jésus du IV*^ évangile paraît différent, parce que l'auteur, qui avait un but tout différent à atteindre, a présenté celui-ci sous un autre aspect, lequel n'exclut pas celui des synoptiques. Chez ceux-ci, on retrouve d'ailleurs quelques traits caractéristiques du Christ johannique et en particulier l'autorité que Jésus revendique sur les forces de la nature et sur la loi. 11 est dans les trois premiers évangiles. Fils de Dieu, aussi bien que dans le quatrième.

Le Jésus de cet évangile n'est pas cependant un être en dehors de l'humanité. Nous le voyons vivre avec ses disciples, avoir avec eux des entretiens familiers, se mêler à la vie commune, assister à des noces,

pratiquer la loi mosaïque, comme ses compatriotes, assister aux fêtes du temple ; il se montre très affectueux envers ses disciples et ses amis. Il a même parmi eux un disciple qu'il aimait d'une façon toute particulière ; il se montre soucieux de l'avenir de sa mère et, avant de mourir, il la confie à son disciple bien-aimé. Il a jusqu'à des rapports avec les pécheresses, la Samaritaine, la femme adultère, les pharisiens. En résumé, Jésus agit, dans le IV'= évangile, comme un homme réel. Il prend part à plusieurs repas. 11 demande à boire, il est fatigué et il s'assied sur le bord d'un puits, il pleure, il frémit en lui-même, son âme est troublée, il est profondément ému; il a soif et enfin, sur la croix, il rend l'esprit. Bref, le Christ de saint Jean n'est pas, ainsi qu'on l'a prétendu, un être transcendant, en dehors de l'humanité.

Il n'est pas davantage un être qui n'agit que pour prouver qu'il est de Dieu et un avec Dieu. Ainsi, dans la guérison du paralytique de la piscine, Jésus disparaît après la guérison, V, 13, et le paralytique ne sait pas qui l'a guéri. Jésus lui dit plus tard de ne plus pécher, V, 14, mais ne lui révèle pas qui il est. La conduite de Jésus est identique dans la guérison de l'aveugle-né et ce n'est que par suite des circonstances subséquentes que Jésus apprend à l'aveugle-né qu'il est le Fils de l'homme, IX, 37. On peut encore examiner d'autres faits de la vie de Jésus : l'eau changée en vin, la marche sur les eaux du lac de Tibériade, le repas à Béthanie, l'arrestation de Jésus au jardin des Oliviers, le reniement de saint Pierre, la conduite de

Pilate, la remise de Marie au disciple bien-aimé, ainsi que d'autres circonstances de la passion, et l'on n'y trouvera aucune mention de Jésus enseignant son origine divine. Et si la seule préoccupation de l'auteur est de prouver la divinité de Jésus, pourquoi a-t-il rapporté cette parole du Seigneur à ses apôtres : « Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père, car le Père est plus grand que moi. »?XIV,

D'ailleurs, de ce que Jésus a souvent agi et parlé pour prouver qu'il était de Dieu et qu'il était avec son Père, cela n'iniirme en rien la valeur historique du récit. En agissant ainsi l'évangéliste rapportait un fait réel. Et le Jésus des synoptiques n'est pas tellement différent du Jésus du IV" évangile qu'il ne nous soit pas présenté aussi par eux comme le Fils de Dieu; comme homme, il est vrai, mais aussi comme Dieu. Qu'on relise attentivement, en particulier, l'évangile de saint Marc, et l'on se convaincra que la nature divine de Jésus y est nettement marquée ^ .

Jésus a certainement montré sa charité et sa bienveillance par les miracles que racontent les synoptiques, mais il a montré aussi par eux sa puissance et, en ce sens, ils étaient des signes de sa puissance; il les a donnés lui-même comme des preuves que le royaume de Dieu s'était approché. Dans le IV"^ évangile, les miracles sont présentés comme preuve de la mission de Jésus. N'est-ce pas, en définitive, le même

i. Histoire des livres du Nouveau Testament, t. n, p. 435.

but SOUS une autre forme? Dans les synoptiques, il est insisté sur la foi à laquelle est accordé le miracle ; il en est de même dans le IV^ évangile; témoin la demande de Jésus à Marie, sœur de Lazare : Je suis la résurrection et la vie, crois-tu cela?

Dans le IV*^ évangile le miracle est donné comme un signe ; il en est de même dans les évangiles synoptiques, où Jésus refuse aux Juifs de leur donner les signes qu'ils réclament, mais où il affirme qu'il leur en donnera d'autres qui prouveront sa mission. La seule différence sur ce i)oint entre les synoptiques et le IV*^ évangile provient de ce que, chacun de son côté, ils ont insisté davantage sur l'un des aspects de la question.

On a fait observer que les miracles du IV* évangile avaient un caractère magique, que n'ont pas ceux des synoptiques, et qu'ils étaient plus prodigieux que ceuxci. En fait, chacun des miracles du premier ont des analogues dans les seconds. 11 n'est pas plus magique de changer l'eau en vin, que de multiplier cinq pains et cinq poissons, de ressusciter Lazare ou le fils de la veuve de Nain, de guérir à distance le fils de l'officier royal ou le serviteur du centcnier.

Les miracles des synoptiques n'étaient pas moins étonnants que ceux du IV^ évangile, étant, tout aussi bien que ceux-ci, en dehors des lois de la nature. Ils ont stupéfié les spectateurs, ainsi que le disent nettement les évangiles. Me. V, 42; Le. VIll, 56. Et même, remarquons que les synoptiques ont toujours soin de marquer rétonnement, la frayeur, l'admiration

dos foules, à la \uc des miracles du Seigneur. « La foule pleine d'admiration, disait : Jamais pareille chose ne s'est vue en Israël ». Mt. IX, 33; XII. 23. « La foule, voyant cela, lut remplie de crainte et elle glorifia Dieu qui a donné un tel pouvoir aux hommes » . Mt. IX, 8 ; VllI, 27; XV, 31; XXI, 20; Me. I, 27; II, 12; X, 20; Le. VIII, 25 ; IX, 44. Il semblerait que les miracles racontés par le IV*^ évangile n'ont pas produit la même impression sur les spectateurs, puisqu'il n'est jamais dit dans cet évangile que ceux-ci ont été stupéfaits ou qu'ils ont été dans l'admiration à la vue de ces prodiges.

Nous ne voyons pas en quoi est dépréciée la valeur historique du IV" évangile, parce qu'il n'a pas rapporté tous les miracles racontés par les synoptiques, et, en particulier, les guérisons de possédés. L'auteur les connaissait, puisqu'il affirme que Jésus a encore fait beaucoup d'autres choses que celles qu'il raconte. S'il n'en a pas répété davantage, c'est que ce récit était inutile pour sa démonstration.

Nous reconnaissons que le cadre où se déroulent les événements racontés par le IV'^^ évangile et les synoptiques, n'est pas complètement identique, puisque celui-là rappelle surtout ce qui s'est passé à Jérusalem, tandis que ceux-ci racontent principalement le ministère de Jésus en Galilée. Nous pouvons encore expliquer cette divergence par le choix des faits racontés, adaptés au but que se proposait chaque auteur.

Le IV'- évangile s'occupe surtout des discussions avec les Juifs hostiles, et non de la prédication aux foules

sur le royaume de Dieu. 11 veut prouver la mission de Jésus par le Père; or, c'est à Jérusalem qu'ont eu lieu ces discussions et que se sont posées ces questions sur la mission de Jésus. C'est là que devait avoir lieu la manifestation principale du Christ. Les synoptiques rendent le même témoignage à ce sujet, lorsqu'ils rapportent les interrogations qu'eut à subir Jésus à Jérusalem, de la part des princes des prêtres et des scribes, sur l'origine de son autorité, Me. XI, 27-33 ; Mt. XXI, 23-27 ; Le. XX, 1-8. Ils contiennent aussi des allusions à de fréquentes visites de Jésus à Jérusalem. C'est le premier évangile, XXIII, 37, et le troisième, XIII, 34, qui nous ont rapporté cette parole du Seigneur : Jérusalem, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants? Et même, d'après Luc, IV, 44, Jésus aurait prêché dans les synagogues de la Judée'. Nous trouvons encore dans les synoptiques divers traits qui indiquent de fréquents séjours de Jésus à Jérusalem. Lorsqu'il vint à la fin de sa vie dans cette ville, il y comptait des amis : Simon le lépreux et Joseph d'Arimathie. II a séjourné dans le village de Marthe et de Marie, Le. X, 38-42. Il est invité à un festin à Béthanie. chez Simon le lépreux, Me. XIV, 3. Il est connu comme le Seigneur par le propriétaire de l'ânon sur lequel il fit son entrée à Jérusalem, Me. XI, 1-G. Il y a à Jérusalem une maison qu'il connaît bien, puisqu'il peut en décrire l'aménagement ; le maître est son ami, puisqu'il peut disposer de sa maison, Me. XIV, 12-15.

1. La leçon Ei; "rà; CTUvaytoyàç t^ç 'louôataç est mieux appuyée que T/jç FaXtXacaç.

EVANGILE SELON SAINT JEAN. 22t

Spitta ' a démontré amplement que Jésus était allé à Jérusalem plusieurs fois pendant sa vie publique et que plusieurs de ces voyages sont indiqués par les synoptiques.

Enfin le IV*' évangile n'ignore pas le ministère de Jésus en Galilée. Il raconte que Jésus alla en Galilée, à Cana, II, 1, puis à Capharnaûm. II, 12; qu'il y retourna plus tard et qu'il guérit, dans cette ville, le fils de loffîcier royal. IV, 43-54; qu'il multiplia les pains de l'autre côté de la mer de Galilée, VI, 1-13; qu'il enseignait dans la synagogue à Capharnaûm, VI, 59; qu'il parcourait la Galilée, VIII, 1 ; qu'il y resta même, alors que ses frères étaient partis pour Jérusalem, VJII. 9.

Quant à la durée du ministère de Jésus, il semble bien que cest le IV^ évangile qui a le mieux rapporté les faits. Il est difficile de croire que tous se sont passés dans l'espace d'un an, ainsi qu'il paraît ressortir des synoptiques. D'ailleurs ceux-ci indiquent que le ministère de Jésus a duré plus d'un an. On sait aussi qu'il serait même possible de resserrer en un an tout ce que rapporte le IV'' évangile -.

Nous reconnaissons que la révélation de la messianité de Jésus n'est pas présentée dans le IV® évangile dans son développement historique, comme elle l'est dans les synoptiques. La différence provient de ce que, dans le premier, elle est établie par l'argument d'autorité, tandis que dans les autres elle ressort

I. Slreit/ragen der Geschichte Jesu, p. 5-8i, Gôttingen, 1907. •2. jACfjiiER, Histoire des livres du Nouveau Testament, 1, p. 13.

plutôt des faits. D'un côté, le IV* évangile rapporte le témoignage de Jean-Baptiste, des disciples, de Nicodème, des Samaritains, en faveur de la messianité de Jésus ; de l'autre, les synoptiques racontent les faits qui ont amené les disciples et la foule à croire à Jésus Messie. Il y a donc tout au plus différence de procédé entre les deux séries de documents. De cette faconde présenter la preuve de la messianité de Jésus, il s'ensuivait inévitablement que l'auteur du IV® évangile n'avait pas à tenir compte de la chronologie des témoignages qui l'attestaient.

D'ailleurs, qu'il n'y ait aucune progression dans l'exposé du IV° évangile, nous ne pouvons pas ladmcttre. Il y a certainement progression dans la foi des disciples et dans l'incrédulité et l'antagonisme des Juifs, pour aboutir, la seconde, au crucifiement de Jésus, et la première, à la résurrection du Seigneur. C'est une double progression qui a un double dénouement. Il est certain que les enseignements de Jésus à ses apôtres sont au dernier jour plus développés, plus clairs qu'au commencement. Il est certain aussi que l'hostilité des Juifs, d'abord inconsciente, s'affirme peu à peu, se renforce, perce à diverses reprises, éclate et enfin aboutit au dénouement. Les affirmations de Jésus à ses adversaires deviennent aussi de plus en plus précises. En fait, la progression est autant, sinon plus, dans les idées que dans les faits.

Nous ne nierons pas que le IV"^ évangile est surtout un livre d'enseignement doctrinal, mais nous demanderons en quoi ce fait atteint la valeur historique des

faits racontés. Un auteur peut fort bien extraire des faits réels un enseignement, sans qu'on l'accuse d'avoir inventé des faits pour établir sa doctrine. En outre, de ce que l'auteur a groupé autour d'un fait des enseignements qui primitivement ont peut-être été donnés séparc'ment, on n'en peut conclure à l'irréalité de ce fait. N'oublions pas que le IV* évangile n'est pas un livre historique bâti suivant la méthode ordinaire des travaux d'histoire.

On ne peut tirer, non plus, une objection valable contre la valeur historique du lY* évangile de ce que ses récits ne sont pas les mêmes que ceux des synoptiques. Nous avons déjà montré que toute la trame du IV* évangile est identique à celle des premiers évangiles, qu'il y a entre celui-là et ceux-ci de nombreux points communs ; nous aurions pu établir aussi avec quelques critiques. Loisy en particulier, que le IV* évangile dépend des synoptiques eux-mêmes dans certains récits qui supposent ceux des synoptiques. Nous ferons ensuite observer que le fait d'avoir relaté des événements inconnus aux synoptiques, ou d'en avoir omis qu'ils ont rapportés, n'atteint en rien la valeur historique du IV^ évangile. Matthieu, Marc et Luc ont procédé de la même manière. Ainsi, Jean a quatre-vingt-seize paragraphes où il rapporte des détails qui lui sont particuliers, mais Luc en a soixantedouze, et Matthieu soixante-deux; la proj)ortion est presque la Même. En fait, chacun des quatre évangélistes a choisi les faits de la vie du Seigneur ou les paroles de celui-ci qui convenaient le mieux à son but.

Pourquoi donc interdire à Jean ce que l'on permet aux trois autres évangélistes?

On peut comprendre d'ailleurs assez souvent pourquoi Jean a omis certains récits des synoptiques ; d'ordinaire il a reproduit des faits analogues ou des faits qui supposent ceux des synoptiques, et il n'y avait pas lieu d'en ajouter de semblables puisqu'il n'avait pas lïntention d'être complet, mais seulement de dire ce qui était nécessaire pour que ses lecteurs crussent que Jésus était le Christ, Fils de Dieu, et que, par cette croyance, ils eussent la vie en son nom. Ce but de l'auteur nous explique aussi pourquoi il n'a pas répété plusieurs récits des synoptiques, la naissance surnaturelle de Jésus, la tentation au désert, la transfiguration, l'institution de l'Eucharistie, tous faits qui n'étaient pas nécessaires pour sa démonstration, et que, d'ailleurs, il remplace par des faits analogues ou par des paroles du Seigneur, qui aboutissent aux mêmes enseignements.

Est-il possible ensuite de rejeter comme non historiques tous les faits, et principalement les miracles que Jean a rapportés, et qui sont inconnus des synoptiques? Et d'abord, quelques-uns ont leurs analogues dans les synoptiques , par exemple la guérison du fils de l'ofTicier de Capharnaûm, IV. 46, celle de l'aveuglené, IX, 1 ss., celle du paralytique de Béthesda, V, 2 ss. ; par conséquent, les synoptiques ont pu les omettre comme faisant double emploi ; ils n'ont pas eu, eux non plus, l'intention d'être complets. Restent deux faits, dans le IV'= évangile, dont on a vivement attaqué

la valeur historique : l'entretien de Jésus avec la Samaritaine et la résurrection de Lazare.

Pour le premier récit, son omission par les synoptiques s'explique simplement par ce fait qu'il ne rentre pas dans le cadre des événements qu'ils racontent. Pour le second, on ne voit pas pourquoi les synoptiques l'ont omis, à moins de dire que Lazare vivait encore dans le milieu où s'est formée la tradition primitive et, que par réserve, on n'aurait pas parlé de ce qui le concernait. Nous avouons que cette raison est peu convaincante.

Quoi qu'il en soit, peut-on conclure de cette omission que ces deux faits ne sont pas historiques, mais allégoriques? Nous ne nions pas qu'on ne puisse les expliquer allégoriquement ; cela est possible, et a été fait pour tous les récits évangéliques ; mais cela ne détruit pas la réalité du fait qui doit être examiné en lui-même. Or, ne ressort-il pas de tous les détails, si nombreux, si pittoresques, si circonstanciés, que nous avons là des faits réels? Etait-il nécessaire, si l'auteur a seulement voulu faire ressortir une idée théologique, d'inventer un récit où entrent des circonstances, des détails qu'on peut bien qualifier d'insignifiants, des conversations qui se tiennent admirablement et répondent exactement à la situation? Prenons seulement pour exemple la résurrection de Lazare. Si l'auteur a voulu simplement prouver que le Logos était la résurrection et la vie, pourquoi place-t-il la scène de la résurrection dans une bourgade inconnue au lieu de la mettre à Jérusalem? A quoi bon rappeler que Béthanie était le village de

Marie et de Marthe que Jésus aimait? Pourquoi le message de celles-ci à Jésus, rinquiétudc des apôtres en voyant Jésus se disposer à rentrer en Judée, le découragement de Thomas, appelé Didyme, l'empressement des Juifs à venir consoler Marthe et Marie à Béthanie, éloignée de quinze stades de Jérusalem? Si toute la scène qui suit est sortie du cerveau de l'auteur, on peut dire qu'il était un trompeur habile. Quelle narration à la fois sobre et émouvante, exquise de tendresse et nuancée avec un tact merveilleux! Mais est-il vraisemblable que l'auteur ait pensé à faire pleurer Jésus ? Que pouvait bien signifier dans sa pensée : le Logos ému, tremblant et même pleurant? Telles sont les nombreuses questions auxquelles il est impossible de répondre si l'on soutient que le récit de la résurrection de Lazare n'est pas historique.

Nous avons étudié déjà cette question de l'allégorie et du symbolisme dans le IV'' évangile, et dit ce qu'il fallait en penser. Nous reconnaissons que certains récits ont été choisis pour leur valeur doctrinale et ont servi de véhicule à un enseignement; mais le choix de ces récits et l'interprétation qui en a été faite ne prouvent nullement que ces récits n'étaient pas historiques. Est-il logique de conclure à l'irréalité d'un événement parce qu'on en aura dégagé les leçons qui en découlent? Ce serait dénier à l'histoire toute valeur didactique et la réduire à être une suite de faits qu'on n"a pas le droit d'étudier, afin d'en extraire un enseignement pour l'avenir. Ces observations établissent que l'auteur a eu le droit d'utiliser des faits historiques

pour la démonstration de la doctrine qu'il avait en vue, ef de lusage qu'il en a fait on ne peut conclure qu'ils ne sont pas historiques.

Examinons maintenant les divergences particulières qu'on a relevées entre le IV*^ évangile et les évangiles synoptiques. La plupart sont chronologiques et par conséquent n'atteignent pas la substance des faits ; nous avons déjà vu que les écrivains des évangiles synoptiques présentaient eux aussi entre eux des divergences de ce genre, parce qu'ils s'étaient peu préoccupés, sauf Luc, de l'ordre exactement chronologique des faits. L'auteur duIV" évangile, dont le but était surtout doctrinal et non historique, a rangé les événements dans l'ordre qui convenait le mieux à sa démonstration. Assez souvent on voit pourquoi il a transposé les faits; d'autres fois on n'en saisit pas la raison. Il est possible, d'ailleurs, qu'il n'y en ait pas, comme par exemple pour la date de l'onction de Béthanie. Pour ce qui est des faits de détail divergents, ils sont sans importance et les commentaires les expliquent. Nous ajouterons quelques observations seulement.

On a présenté de diverses façons la raison pour laquelle la purification du temple a été placée, dans le IV'' évangile, au commencement du ministère public de Jésus. La plus plausible ne serait-elle pas que l'auteur établissant, dans ses premiers chapitres, la messianité de Jésus, a dû y raconter le fait par lequel Jésus avait proclamé publiquement sa fonction de Messie? Mais si nous nous plaçons au point de vue de la réalité, il semble que les synoptiques ont mieux suivi l'ordre

historique des faits et il est plus probable aussi qu'il n'y a pas eu deux purifications du temple comme on l'a soutenu. De pareils faits ne se répètent pas. A la fin de son ministère, Jésus était connu de tous ; son autorité, établie par ses miracles, était acceptée. Son acte est donc justifié. Et encore, malgré cela, les princes des prêtres et les scribes lui demandent en vertu de quelle autorité il fait ces choses, Me. XI, 27, 28. La question eût été bien plus plausible, si Jésus avait chassé les vendeurs du temple au début de son ministère.

En ce qui concerne la date de la mort de Jésus, nous n'avons rien de plus à dire que ce que nous avons déjà constaté'. Remarquons seulement que la date donnée par le IV* évangile paraît la plus probable. On s'explique difficilement que les Juifs aient fait le jour même de la Pâque tout ce que racontent les synoptiques : arrestation de Jésus, conseil du sanhédrin, préparatifs du supplice de Jésus, entrée dans le prétoire. Joseph d'Arimathie achète un linceul. Me. XV, 46; les femmes galiléennes préparent des aromates et des parfums pour ensevelir Jésus, Le. XXIII, 56. Les synoptiques eux-mêmes rappellent que les princes des prêtres et les anciens ont décidé d'arrêter Jésus par ruse et de le mettre à mort, mais non pendant la fête, Mt. XXVI, 4, 5 ; Me. XIV, 12. On comprend donc très bien le passage du IV^ évangile : « Ils n'entrèrent point dans le prétoire de peur de se

souiller et de ne pouvoir manger la Pàque » , XVIII, 28. Jésus serait donc mort le quatorzième jour de Nisan, ainsi que le dit le IV^ évangile. Le récit des synoptiques pourrait être conformé à cette date. Toute la question se réduit à savoir si, réellement, ils ont affirmé que Jésus a mangé le festin pascal. Il est possible d'expliquer les textes qui l'insinuent. Nous n'avons pas à examiner ici cette question que l'on trouvera exposée dans les commentaires et en particulier dans l'ouvrage de Zahn \

Dans l'étude que nous venons de faire, nous avons montré que l'on peut expliquer toutes les divergences qui ont été relevées entre le I V^ évangile et les synoptiques ; nous avons constaté de nombreux points d'accord entre celui-là et ceux-ci et établi que les faits du IV^ évangile se présentaient sous une forme nettement historique; nous pouvons donc déclarer démontrée la valeur historique des récits du IV® évangile.

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