‹ Histoire des livres du Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 77 sur 137 · II. — LES DISCOURS DU IV^ ÉVANGILE · texte numérisé non relu

II. — LES DISCOURS DU IV^ ÉVANGILE

La question de la valeur historique des discours du IV*' évangile se présente sous un double aspect : i" Ces discours ont-ils été réellement prononcés par Notre- Seigneur, ou sont-ils des compositions libres, dues en entier à l'écrivain? 2° Ces discours étant démontrés authentiques, dans quelle mesure reproduisent-ils les paroles du Seigneur?

1. Einleitung in das New Testament, Leipzig, 1899, II, p. b23.

1° A la première question nous répondons : Les discours du IV^ évangile sont authentiques, car ils représentent en substance les paroles du Seigneur. Pour établir cette proposition nous allons d'abord répondre aux objections qui ont été faites contre l'authenticité de ces discours; puis, établir celle-ci d'une façon positive.

1. Les objections contre l'authenticité des discours du IV' évangile sont très nombreuses et de diverse nature ; il semble inutile de répondre à celles qui ne s'appuient pas sur les documents et sont, par conséquent, d'ordre subjectif. Parmi celles qui ont à leur base des faits ou des textes, nous reconnaissons qu'il en est de très spécieuses, difficiles à résoudre dans leur entier; mais nous croyons qu'on peut, tout au moins, présenter des explications qui atténuent suffisamment les difficultés.

Les discours du IV' évangile sont, a-t-on dit, l'œuvre de l'auteur de cet évangile, car ils sont écrits dans la même langue que les récits de l'évangile. Or, nous constatons que cette langue du IV'' évangile est très particulière, presque artificielle.

Remarquons d'abord qu'il est possible de relever quelques différences entre la langue des discours du Seigneur et celle des récits du IV* évangile. On signale dans les discours du Seigneur cent quarante-cinq mots qui ne se retrouvent pas dans le reste du IV*^ évangile ; trente-huit d'entre eux sont dans les discours des synoptiques. Inversement, cinq cents mots sont dans les récits du IV'^ évangile qu'on ne retrouve pas dans les

discours. Les mots particuliers à l'évangélislo sont absents des discours du Seigneur. Indiquons seulement le terme XoYoçau sens spécial du prologue. De plus, on ne trouve jamais l'ablatif absolu dans les discours du Seigneur et certaines constructions de phrase sont particulières à ceux-ci. En plusieurs passages, en outre, l'évangéliste exprime à sa manière des idées qu'on retrouve dans les discours du Seigneur. Ainsi, à diverses reprises, Jésus déclare qu'il a été envoyé, que Dieu a envoyé son Fils dans le monde, III, 16 ; XVII, 3, 4, tandis que l'évangéliste dira que le Logos était près de Dieu et qu'il est devenu chair, I. 1, 2, 14. Il affirmera encore que le Logos était en Dieu, tandis que Jésus dira : Moi et le Père nous sommes un, X, 30; XVII, 11, 21. L'expression : Xs'yo) 0[J!.ïv, dix-neuf fois répétée, ainsi que d'autres, sont particulières aux discours du Seigneur.

D'ailleurs, on ne peut s'étonner qu'il existe une certaine uniformité de langue dans les diverses parties de l'écrit, puisque les discours du Seigneur sont des traductions del'araméen en grec, traduction qui a pu être faite par l'auteur des récits. Enfin, nous admettons une influence de l'auteur sur la rédaction des discours, influence qui se trahit surtout par l'uniformité de la langue.

Celte première objection est, croit-on, corroborée par ce fait que, dans le IV" évangile, Jean-Baptiste parle de la même manière que Jésus, émet les mêmes enseignements que celui-ci; ces mômes ressemblances peuvent être relevées aussi entre les discours du IV*' évangile et la première épître de Jean. Ainsi, Jean-Baptiste

dira : Celui qui vient du ciel rend témoignage de ce qu'il a vu et entendu, mais nul ne reçoit son témoignage, III, 32. Or, Jésus avait dit, III, 11 : Nous rendons témoignage de ce que nous avons vu, mais vous ne recevez pas notre témoignage. Comment Jean-Baptiste aurait-il connu cette parole, que le Seigneur avait dite dans un entretien avec Nicodème? Cf. encore III, 36 et III, 16, 18.

Observons d'abord qu'aucune des paroles de Jean- Baptiste que rapporte le IV* évangile n'est en opposition avec ce que les synoptiques racontent du Baptiste. Ainsi, est-ce que celui qui a entendu une voix du ciel, disant : Tu es mon Fils, le bien-aimé, en qui je me complais, Me. I, 11, n'a pas pu dire, Jn. III, 35 : Le Père aime le Fils et il a mis toutes choses entre ses mains? Après avoir vu l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe sur Jésus, Me. I, 10, Jean n'a-t-il pas pu dire : Car celui que Dieu a envoyé parle le langage de Dieu ; car Dieu ne donne pas l'Esprit avec mesure? III, 34, Quant aux paroles de Jean-Baptiste qui rappelleraient une parole de Jésus à Nicodème, elles peuvent s'expliquer par le contexte sans qu'on soit obligé de supposer qu'il y a là une répétition d'une parole du Seigneur.

Pour ce qui est de l'uniformité de la langue, identique dans les récits du IV" évangile et dans les discours de Jean-Baptiste, ou d'autres interlocuteurs de Jésus, nous répéterons l'observation déjà faite, à savoir que les discours ont été traduits de l'araméen par l'écrivain du IV'^ évangile. Quant aux idées qui seraient

aussi identiques, il ne pouvait guère en être autrement, puisque l'évangéliste choisissait dans les discours de ses personnages surtout celles qui s'adaptaient à son but et à la démonstration qu'il voulait faire de la messianité et de la divinité de Jésus.

En second lieu, nous ne contesterons pas que la 1'"'' épître de Jean est écrite dans la même langue que le IV- évangile et quelle reproduit des idées que nous trouvons dans les discours du Seigneur. Cette dernière observation prouve quel'apôtre était fortementimprégné des idées de son maître et qu'il les répétait avec complaisance. Son épître est en fait un tissu de sentences, qui proviennent de la prédication du Seigneur ou des entretiens de Jésus avec ses disciples. Mais quelle différence entre l'exposé traînant de l'épître, la répétition indéfinie des mêmes idées qu'on y constate, et l'exposé nerveux, rapide du IV- évangile, la richesse des enseignements qu'il contient! On peut relever aussi dans l'épître des expressions : extou ôeou ysY^'w/iTat. III, 9; IV, 7; XP^<7[jLa (XTro toî» àyioy, II, 20; TrapaxXr,TOi;, II, 1, épithète appliquée à Jésus, toutes inconnues à l'évangile, lequel ne connaît pas non plus les doctrines principales de l'épître : la valeur expiatoire de la mort de Jésus. I, 7, 9; II, 2; IV, 10; la venue de l'Antichrist, II, 18, 22; l'attente du retour du Seigneur, II, 18, 28; III, 2.'

On va plus loin et on affirme que l'évangéliste attribue au Seigneur ses propres doctrines ; en d'autres termes, qu'il n'y a aucune différence entre les doctrines des discours et celles qui sont particulières à l'écrivain du IV"" évangile. Cette observation ne peut s'appuyer

sur des faits bien déterminés, puisque nous ignorons quelles étaient les doctrines particulières de l'évangéliste. Il serait plus exact de dire que l'évangéliste a fait siennes les doctrines de son maître. Cependant, pour autant que nous distinguons ce qui lui appartient, nous constatons qu'il a d'ordinaire séparé ses réflexions ou ses doctrines de celles du Seigneur. Ainsi, VI, 64, il explique des paroles de Jésus : Jésus savait depuis le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas. Et, II, 21 : Il parlait du temple de son corps. Cf. VII, aO. Il fait des réflexions sur les événements qu'il raconte : Car ses frères eux-mêmes ne croyaient pas en lui, VII, 5. Quoiqu'il eût fait tant de miracles en leur présence, les Juifs ne croyaient pas en lui, XII, 37. Cf. XI, 51; XII, 43; XIX. 36, 37 ; VII, 30.

Nous avons vu dans le prologue de l'évangile un morceau qui émane certainement de l'auteur et qui peut nous indiquer quelques-unes des doctrines particulières de celui-ci. Or, on relève entre ce prologue et les discours du Seigneur des différences très caractéristiques. Nous avons déjà signalé les difl'érences linguistiques. 11 suffira donc de remarquer ce fait que le concept, si particulier, exprimé dans le prologue par le terme XÔYo;, Verbe, étant en Dieu dès le commencement, se retrouve, il est vrai, à un certain degré, dans les discours du Seigneur, quand celui-ci affirme sa préexistence, VIII, 58; XVII, 5. mais que jamais Jésus n'emploie le terme ô Xôyoç dans ce sens-là. Pour lui, 6 Xôyoç signifie parole ou enseignement, V, 24; VIII. 31, 37.43. 51, 52; XIV, 23, 24; XV, 3, 20. Si donc l'auteur avait

parlé par la bouche du Seigneur, il lui aurait certainement fait employer ce terme ô loyo^ dans le sens de Verbe de Dieu. Jésus qui a parle de la parole de Dieu, oXo'yoçtoïï QzoZ, X. 35, aurait, comme le prologue, affirmé qu'il était lui-même celte Parole. Son raisonnement eût été concluant. Or. il n'en a rien fait.

En outre, on ne retrouve pas dans les discours du Seigneur certaines id(''es du prologue que l'on devait s'attendre à y rencontrer, telle que celle du Logos créateur, lumière qui a l)rillé dans les ténèbres, qui éclaire tout homme venant en ce monde. Il y aurait même, d'après Reuss, entre le prologue et les discours duIV^ évangile, des différences doctrinales. Ainsi, ceuxci affirment la subordination du Fils au Père, tandis que celui-là enseigne leur parfaite égalité. Remarquons cependant que cette observation n'est pas fondée, car la subordination qu'enseignent les discours est simplement celle d'un Fils à son Père, ce qui n'exclut pas l'égalité de nature, mais l'établit au contraire.

On observe encore que les discours du IV" évangile ont divers caractères qui ne permettent pas de les croire auth(Mitiques. Ils présentent presque tous le même procédé de composition, procédé qui repose sur une suite d'équivoques et de malentendus. Jésus émet d'abord une proposition qui, sous forme sensible, énonce une vérité d'ordre spirituel ; les interlocuteurs de Jésus la comprennent au sens littéral et matériel. Jésus reprend sa pensée et l'explique ; de nouveau, elle est mal comprise, et le dialogue continue de la même façon jusqu'à ce que Jésus expose sa pensée dans toute sa plénitude. Ainsi en est-il

lors de l'entretien avec Nicodème,avecla Samaritaine, avec la foule qui se rassemble autour de Jésus le lendemain de la multiplication des pains, avec les Juifs à Jérusalem. Cf. II, 20 ; III, 4, 9; IV, 11, 15, 33 ; VI, 28, 31, 34, 52 ; VII, 27, 35 ; VIII, 19, 22, 33, 39, 41, 52, 57 ; IX, 40; XI, 12; XIV, 5, 8, 22; XVI, 29. Les choses n'ont pas pu se passer ainsi, car ce serait supposer chez les interlocuteurs de Jésus une stupidité anormale, et aussi chez Notre-Seigneur un parti pris de tendre des pièges à ses interlocuteurs.

Ce procédé d'exposition peut sembler étrange et, cependant, il répond tout de même à la réalité des faits. Il suppose chez les interlocuteurs de Jésus simplement une inaptitude à sortir des réalités terrestres pour s'élever aux idées supra-sensibles. Or, est-ce qu'il ne devait pas en être ainsi chez un peuple, et même chez tout peuple, dont l'horizon était borné aux choses ordinaires de la vie? Nous en avons la preuve dans les évangiles synoptiques. Les disciples que Jésus avait choisis, à qui il avait prodigué ses leçons, montrent qu'ils n'ont à peu près rien compris aux enseignements de leur Maître, et celui-ci leur reproche leur inintelligence. Le. XXIV, 25; Me. VIII, 17, 18. Jésus leur avait dit : Gardez-vous du levain des pharisiens. Les disciples crurent que Jésus faisait allusion à l'oubli qu'ils avaient commis de prendre du pain, VIII, 16. C'est un malentendu analogue à ceux qu'on relève dans le IV® évangile. Et si les apôtres ne comprenaient pas les paroles figurées de leur Maître, pourquoi trouver étonnant que des interlocuteurs passagers du Seigneur, Nicodème, la Samari^

taine, les Juifs n'aient pas compris des paroles de même nature? En fait, ce qui constitue la valeur de cette observation, ce n'est pas le procédé lui-même, mais la répétition du procédé. Mais rien n'empêche de croire que les entretiens du Seigneur ne se présentaient pas tous sous cette forme, et que l'évangéliste a choisi surtout ceux qui offraient une sorte d'argumentation par contraste. Car on ne peut contester que ces dialogues ont dû se développer ainsi.

Si l'on examine, en effet, ces conversations, on les trouvera très naturelles, très vivantes; et même, à y regarder de près, on reconnaîtra que les paroles du Seigneur pouvaient parfaitement être comprises comme l'ont fait les interlocuteurs. On avouera aussi que les interruptions des Juifs répondaient bien aux circonstances et cadraient exactement avec leur mentalité connue et les idées contemporaines. Ainsi en est-il pour les paroles suivantes : Nous sommes de la race d'Abraham, et nous n'avons jamais servi personne, VIII, 33. Es-tu donc plus grand que notre père Abraham? VIII, 53. Le Christ vient-il donc de Galilée? Ne vient-il pas de Bethléem? VII, 41, 42. Quand le Christ viendra, personne ne saura d'où il vient, VII, 27. Comment peut-il nous donner sa chair à manger? VI, 52. Et cette parole des Juifs n'est-elle pas d'une logique exacte : « Celui-ci n'est-il pas Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère? Comment donc dit-il : Je suis descendu du ciel? » VI, 42. De plus, vers la fin du discours de Jésus à ses disciples, il y a un dialogue que n'aurait pu inventer un écrivain du ii« siècle, parce que

toutes les questions qui y sont posées avaient été résolues par les événements. Comment aurait-il pu écrire sincèrement : Nous ne savons où tu vas et comment en connaîtrions-nous le chemin? XIV, 5. Qu'est-ce qu'il veut dire : Un peu de temps et vous ne me verrez plus ; et de nouveau un peu de temps et vous me verrez ? Nous ne savons ce que cela veut dire, XVI, 17, 18.

Nous ne croyons donc pas nécessaire de voir avec Reuss^ dans ces personnages mis en scène « des types représentant diverses classes d'homme, toutes conviées à la communion du Seigneur, mais toutes également incapables de comprendre cet appel au moyen de leur intelligence naturelle et mondaine... Pas une de ces objections qu'ils présentent ici n'appartient à l'histoire; elles appartiennent toutes à la forme de la rédaction ; elles sont tout simplement un moyen rhétorique ou dialectique pour un auteur qui n'en avait pas beaucoup à sa disposition. 11 voulait opposer la doctrine évangélique, cette doctrine si sublime, si spirituelle, à l'esprit et aux conceptions du monde qui, dans son grossier matérialisme, n'arrive point à en sonder les profondeurs. »

On insiste et on reproche encore aux discours du IV évangile leur obscurité et leur monotonie. Au lieu de « s'abaisser, dit Reuss -, au niveau de l'intelligence du commun peuple, de manière à l'élever, à l'éclairer, en puisant ses leçons dans l'expérience, en les rattachant aux conceptions traditionnelles, comme nous le lui

1. Hist. de la théologie chr. au siècle ajjoslolique, l. II, p. 41o, 41'».

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