‹ Histoire des livres du Nouveau Testament (volume 4)Chapitre 34 sur 82 · Op. cit., p · texte numérisé non relu

Op. cit., p

2. Hislorical Commentary on Si. Paul's Epiatle tp the Galatians, p.286, London, 1899.

de confronter celle-ci avec l'une de celles qu'il rapporte.

Pour les divergences entre les Actes et les écrits profanes, elles se réduisent à celles qu'on a relevées entre ce livre et les écrits de Josèphe; nous avons déjà vu ce qu'il fallait en penser.

II. Nous avons à prouver que les Actes ne sont pas un récit artificiel où les faits ont été choisis, dénaturés, altérés ou inventés pour démontrer qu'il n'y avait pas eu à l'origine antagonisme entre Paul et Pierre et les premiers apôtres. La thèse est posée ainsi : L'histoire de Pierre et de Paul est présentée en deux séries qui se répondent parallèlement; à Pierre est attribué ce qui était la caractéristique de Paul, et à Paul les caractéristiques de Pierre, En un mot, le caractère et l'histoire des deux apôtres sont défigurés. L'antagonisme entre Paul et les premiers apôtres est passé sous silence ou tout à fait atténué.

En effet, dit-on, Pierre et Paul possèdent tous les deux le don de communiquer le Saint-Esprit par l'imposition des mains, Vlll, 17; X, 44; XIX, 6. Ils accomplissent tous les deux le même nombre de miracles, semblables ou analogues; il n'est aucun des miracles attribués à Pierre et relatés dans la première partie des Actes, qui, dans la seconde partie, ne soit accompli par Paul. Pierre ouvre sa carrière miraculeuse par la guérison d'un boiteux « dès le ventre de sa mère », 111. 2; Paul, de môme, XIV, 7-9. La scène du paralytique de Lydda. IX, 33, correspond à celle du fiévreux de Malte, XXVIII, 8; la résurrection de Tabitha, IX, 40, à celle d'Eutyque, XX, 10-12. Si l'ombre

de Pierre rend la santé aux malades sur lesquels elle passe, V, 15, les linges qui ont touché Paul jouissent du même privilège, XIX, 12. L'un et l'autre chassent les démons, V, 16 et XVI, 18, réduisent les magiciens à l'impuissance, VIII, 20 et XIII, 11 ; XIX, 13 et frappent les coupables de peines corporelles avec un égal pouvoir, V, 1 et XIll, 11. Le respect qui leur est témoigné, est semblable : Pierre est adoré comme Dieu par Corneille, X, 25 et Paul par les habitants de Lystre, XIV, 11. et tous les deux repoussent ces hommages par la même considération, à peu près par la même phrase. X, 26; XIV, 14. Dans la persécution, le ciel leur accorde des faveurs pareilles : Pierre est arraché à sa prison par un ange, XII, 7; Paul est délivré presque de la même manière, XVI, 26. Les souffrances de l'un et de l'autre pour la foi sont elles-mêmes égalisées : Pierre est frappé de verges par ordre du Sanhédrin, V, 40; Paul, de même à Philippes, par ordre des duumvirs, XVI, 22.

Il semble même que l'auteur des Actes, pour maintenir la balance exacte entre les deux apôtres, a passé de parti pris sous silence la plus grande partie des souffrances que saint Paul a endurées. Où trouvonsnous même une allusion à ces dangers courus, que saint Paul a énumérés d'une si éloquente manière dans sa seconde lettre aux Corinthiens, XI, 23-27? « Ils sont ministres du Christ? Je le suis plus qu'eux, plus encore par mes travaux, par mes nombreuses blessures, par mes emprisonnements multipliés, par les morts répétées que j'ai souffertes. Cinq fois j'ai reçu des Juifs

quarante coups moins un, trois fois j'ai été battu de verges, une fois j'ai été lapidé, trois fois j'ai fait naufrage, j'ai passé une nuit et un jour dans l'abîme. J'ai été souvent en voyage, en danger sur les fleuves, en danger des voleurs, en danger du côté de ma race, en danger du côté des païens, en danger dans les villes, en danger dans la solitude, en danger sur la mer, en danger parmi les faux frères; dans le travail et la peine, dans les veilles répétées, dans la faim et la soif, dans les jeûnes nombreux, dans le froid et la nudité. » Il serait possible, à l'aide des épîtres, de citer encore d'autres souffrances que saint Paul eut à supporter et dont saint Luc ne parle pas : I Cor. IV, 9 ; XV, 38 ; XVI, 9 ; Il Cor. I, 8, 9; XII, 7; Galates, IV, 13, 14.

De plus, dit-on encore, l'histoire et le caractère des deux apôtres sont défigurés. Pierre, d'après les Actes, est le créateur de la mission chez les païens ; il est le premier organe des principes pauliniens les plus universalistes. C'est lui qui, le premier, introduit les païens dans l'Église chrétienne, X, et proclame l'universalité du salut pour les Juifs et les païens, XV, 11. C'est lui quidéclare, lors de la conférence de Jérusalem, l'impuissance de la loi pour le salut de l'homme et l'efficacité de la grâce du Seigneur Jésus, XV, 10, 11. Paul, au contraire, est dépeint, dans les Actes, comme un fidèle observateur des lois mosaïques; il fait circoncire Timothée ; il s'astreint aux observances légales et il vient à Jérusalem aux principales fôtes juives; il pratique môme les œuvres surérogatoires de la loi, il fait des vœux, se joint à des naziréens. Ses discours ne présen-

tent, sinon en un passage, rien qui rappelle ses doctrines particulières; ils pourraient être mis dans la bouche d'un judaïsant modéré. Il enseigne le monothéisme et la pure morale juive, la messianité de Jésus- Christ, sa résurrection, le repentir, et le jugement futur; son discours à Antioche, XIII, 16-41, est presque une reproduction des discours de saint Pierre et de saint Etienne ; il accepte les dogmes et les espérances des Pharisiens, XXIII, 1-0; XXIV, 14,15; XXVI, 5-7; XXVIII, 20. Il déclare d'ailleurs n'avoir aucune faute ù se reprocher ni contre le peuple juif ni contre les coutumes des pères, et n'avoir jamais péché contre la loi. Présentées ainsi, la physionomie et la vie de saint Paul sont tout à fait défigurées. Ce n'est plus l'apôtre de la liberté en Jésus-Clirist, que nous avons ici, mais un fidèle observateur de la loi de Moïse.

Enfin, ajoute-t-on, toutes les foisqu'ily eut conflit entre les apôtres et Paul, entre les chrétiens judaïsants et Paul ou ses disciples, les Actes affaiblissent la gravi lé des divergences, atténuant les faits ou bien les passant sous silence. Ils n'ont rien dit de la discussion d'Antioche entre Pierre et Paul, rien non plus des résistances que Paul eut à vaincre dans les églises de Corinthe et de Galatie, rien des difficultés que soulevaient contre Paul les envoyés de Jacques. En fait, si l'on n'avait pas les épîtres de saint Paul, on pourrait croire que, dès le commencement, l'entente a été complète entre Paul et les premiers apôtres. La tendance ironique du livre se trahit donc à chaque page.

Nous discuterons d'abord cette dernière partie de

NOUVEAU lESTAMBNT. — III. 9

la thèse; cependant, nous ne nous arrêterons pas à démontrer qu'il n'a pas existé dans l'Église primitive deux partis ennemis, la parti pétrinien etle parti paulinien ^ puisque cette hypothèse est abandonnée aujourd'hui par presque tous les critiques. Harnack en a fait justice ^. Jûlicher ^ alTirme qu'on ne peut pas opposer Paul à Pierre ou aux autres apôtres immédiats de Jésus; il n'a fait que marcher dans la voie qu'ils avaient ouverte. Nulle part, en effet, dans le Nouveau Testament nous ne trouvons la trace de cet antagonisme dont il a été tant parlé; nous y voyons, au contraire, que l'accord a régné dès l'origine entre les apôtres et Paul, et que si, quelquefois, il y a eu divergence de conduite ou nécessité de s'entendre sur des points de doctrine, qui n'avaient pas encore été réglés, tout s'est passé en explications amicales, qui ont dissipé bientôt tout malentendu. Paul, lui-même, en témoigne puisqu'il affirme que les apôtres lui ont donné la main d'association, Gai. II, 9. Le conflit d'Antioche, qui fut un incident transitoire, eut pour origine une question de conduite.

L'accord de Paul avec les premiers apôtres ressort des épîtres mêmes de Paul. De l'épître aux Galates il appert que, loin de témoigner de l'animositc envers Pierre et les apôtres, Paul montre plutôt de la déférence envers

1. Cette hypothèse a été étudiée en détail par J. Tiiouas : L'Église et les Judaisanl», dans ses Mélanges d'histoire et de littérature relitjieuses, p. MtH'i, Paris, 1899.

4. Gescn. der allchr. Littcratur. Die Chronologie, Votrede, p. ix, Leiplig, 1WI7.

.1. l'aulus und Jesun, TiibiiiRcn, 1907.

eux. Il reconnaît leur autorité ; il vient à Jérusalem pour voir Pierre et l'écouter, Gai. I, 18; il fait sanctionner son Évangile par les apôtres, Gai. Il, 2. Ceux-ci ont approuvé sa prédication et sa mission d'apôtre des Gentils; les apôtres et Paul se sont partagé le monde à évangéliser, à Paul les Gentils, aux apôtres les Juifs, Gai. II, 7-10. Paul maintient son indépendance apostolique , mais il marche en communion avec les apôtres. Si, II Cor. XI, 5, il constate qu'il n'est pas au-dessous des apôtres, « par excellence, ÔTtepXav », son ironie s'adresse plutôt à l'état d'esprit de ses interlocuteurs quaux apôtres eux-mêmes. Il qualifie ces derniers comme faisaient ses adversaires, qui voulaient le rabaisser parla comparaison qu'on faisait de lui aux premiers apôtres. Il reconnaît dans ses lettres aux Corinthiens les privilèges apostoliques des apôtres : les premiers, ils ont été les témoins de la résurrection, I Cor. XV, 5-7; à lui, le dernier, le Soigneur est apparu, ib. 8. Qu'on examine de près l'épître aux Galates, et l'on verra que toute la polémique est dirigée contre les faux frères, que saint Paul distingue soigneusement des apôtres, Gai. II, 4. Dans ses autres épîtres, saint Paul ne parle jamais aussi qu'avec déférence de Pierre ou des autres apôtres. Quelques expressions de saint Paul mal comprises ont fuit croire à une certaine aigreur de sa part àlégard de ceux-ci. On relève surtout le passage de sa lettre aux Galates, II, 6, où, parlant des premiers apôtres, il dit : « Quant à ceux qui paraissent être quelque chose, ûoxouvts; eTvai ti (quels qu'ils aient été il ne m'importe pas, car Dieu n'a pas

en considération l'apparence de l'homme) ; en effet, ceux qui paraissent (être quelque chose) ne m'ont rien communiqué. » Cette forme : « ceux qui paraissent être quelque chose », semble ironique ou méprisante. On peut remarquer d'abord que Soxoùvteî a deux significations : ceux qui sont considérés et ceux qui paraissent. Le premier sens est donc favorable. Si l'on veut s'en tenir au second, qui nous paraît le plus probable, il faut replacer l'expression dans l'argumentation de saint Paul. Et d'abord, la Vulgate en traduisant SoxoîîvTei; par le passé, qui videbantui^ renforce le sens ironique. Le vrai sens est : Ceux qui vous paraissent, à vous Galates, être quelque chose, ceux que vous estimez, ne m'ont rien imposé. Ce qu'ils sont, peu importe, je n'ai pas à le discuter, à démontrer que je ne leur suis pas inférieur, puisque Dieu ne prend pas garde aux personnes. C'est un argument ad ho mine m ^ présenté sous une forme un peu vive, mais qui ne doit pas faire illusion sur les vrais sentiments de Paul à l'égard des autres apôtres. Il reste donc démontré que Paul ne nourrissait aucun sentiment d'animosité contre les apôtres.

On pourrait prouver de même que les premiers apôtres n'ont montré aucune animosité envers Paul et qu'il n'y a jamais eu entre lui et eux conflit de doctrines. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de l'opposition qu'on a relevée sur l'enseignement de la justification par la foi ou les œuvres entre saint Jacques et saint Paul. Remarquons enfin que la tradition a réuni, dès le principe, les apôtres Pierre et Paul, les a

lionorés d'un culte unique, et n'a rien su de leur prétendu antagonisme. Saint Justin, un Samaritain, et Hégésippe, un Juif, n'y font aucune allusion, ce qui est bien extraordinaire, si le conflit a été aussi violent qu'on le prétend. On n'en a rien su non plus à Rome, où Clément Romain nomme ensemble Pierre et Paul comme les plus fermes soutiens de l'Eglise, ni à Antioche, où saint Ignace réunit dans sa lettre aux Romains les apôtres Pierre et Paul. C'est aux judaïsants du II'' siècle, aux filbionites et aux œuvres pseudo-clémentines,/?t'cOj!?"/i:ïion*ef//o/wé//ei', ainsi qu'à certains évangiles et actes apocryphes, qu'il faut recourir pour trouver, pour la première fois, la trace de cette opposition violente entre Pierre et Paul. Pierre, d'après elles, est le véritable apôtre, c'est un judaïsant; Paul, c'est l'ennemi; et, encore, on n'ose l'appeler par son nom, c'est Simon le Magicien qui est l'adversaire de Pierre. Mais personne ne s"y trompe ; par ce nom on a voulu désigner saint Paul. Si donc l'on excepte les écrits, relativement considérables il est vrai, qui nous sont restés de ces sectes, la tradition ecclésiastique de ce temps, très pauvre d'ailleurs au point de vue littéraire, ne sait rien d'une lutte entre Pierre et Paul. Eusèbe, qui a eu entre les mains tant de documents historiques, perdus aujourd'hui, n'y fait aucune allusion. Son récit suppose le contraire. Nous conclurons donc que les Actes n'ont pas faussé l'histoire en passant sous silence un conflit qui n'a jamais existé.

Revenons à la première objection. Il est encore des critiques contemporains qui attaquent la valeur histo-

rique des Actes sous prétexte qu'ils sont une œuvre artificielle, car l'histoire de saint Pierre et de saint Paul se déroule en deux séries parallèles de faits semblables. Nous répondrons que, fût-il exact, ce parallélisme ne prouverait rien. Quand il s'agit de situations analogues, les mêmes faits historiques se sont reproduits assez souvent, sans que l'on puisse conclure que la période postérieure est copiée sur l'antérieure. Que l'on compare, pour s'en convaincre, l'histoire d'Angleterre au xvii" et au xviii^ siècle avec celle de la France au xviii* et auxix^ siècle. L'une est positivement la répétition de l'autre. Dans les deux pays nous avons une révolution, la décapitation du roi, la fondation d'une république, suivie de l'établissement du despotisme militaire, la restauration de la famille exilée, le détrônement du roi, qui part pour l'exil et à qui succède un membre de sa famille. Qui cependant oserait dire que l'histoire de France est copiée sur celle d'Angleterre et par conséquent, est dépourvue de valeur historique ?

Or, l'histoire de saint Pierre et celle de saint Paul se développaient dans des situations tout à fait analogues. Tous deux étaient apôtres et avaient une même mission à remplir et par les mêmes moyens. Qu'y a-t-il d'étonnant que leur histoire ait présenté les mêmes faits? Tous les deux ont communiqué le Saint- Esprit aux chrétiens baptisés, chassé les démons, guéri les malades, ressuscité les morts, ont été persécutés, honorés, mais tout ceci découlait naturellement de leur fonction apostolique, et d'autres apôtres et évangélisles

ont fait les mômes miracles et subi de même la persécution. C'est, en fait, l'histoire commune à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à ses apôtres. Cette répétition des faits analogues ne prouve donc rien contre la véracité historique des Actes.

Le parallélisme des faits est loin d'ailleurs d'être aussi parfait qu'on le dit ; il existe, car il n'en pouvait être autrement, mais les divergences sont assez profondes pour que l'on puisse afiirmer qu'il n'est pas artificiel. Passons en revue les événements. Pierre et Paul ouvrent, dit-on, leur prédication apostolique par la guérison d'un paralytique. La maladie guérie est la même ; mais les détails du miracle sont très différents, et, en outre, ce n'est pas le premier miracle de Paul. De plus, il n'y a aucune ressemblance de fait entre guérir un malade par son ombre ou le guérir par l'attouchement do linges de corps. Tous les apôtres communiquaientle Saint-Esprit; Philippe, l'évangéliste et les autres apôtres chassaient les démons. Il n'y a aucune parité entre le sort de Simon le Magicien et celui d'Elymas; l'un est réprimandé, et l'autre frappé de cécité ; non plus qu'entre la guérison d'Aineas et celle de Publius, l'un était paralytique et l'autre fiévreux. A Lystre, Paul et Barnabe sont adorés comme des dieux; Corneille se jette aux genoux de Pierre pour l'honorer; upoffxuvéo) ne désigne pas ici l'adoration proprement dite, mais la vénération. Enfin, Pierre est délivré deux fois par un ange et Paul une seule fois. On pourrait faire remarquer aussi qu'il est dans la vie de chaque apôtre, telle qu'elle est racontée dans les Actes,

de nombreux faits particuliers à l'un qui n'ont pas leur parallèle pour l'autre. Quels sont les récits parallèles du miracle de la Pentecôte, de la mort d'Ananie, du choix des sept diacres, de la pittoresque description du voyage de Césarée à Rome, du long emprisonnement de Paul dans ces deux villes? Si véritablement Fauteur des Actes a voulu établir un parallèle, qui rapprochât la vie des deux apôtres, comment ne l'a-t-il pas couronné parce fait, qui aurait été si concluant, le martyre à Rome de Pierre et de Paul, le même jour ? La preuve est donc incomplète.

En outre, dit-on, la physionomie propre de chaque apôtre est altérée. A saint Pierre, d'abord, est attribué ce qui convient à saint Paul. C'est lui qui a introduit le premier les païens dans l'Église chrétienne. Ceci n'est pas absolument exact; la première conversion d'un païen est due à l'évangéliste Philippe, Act. VIII, 26-39. Pierre a proclamé le principe paulinien de l'universalité de la rédemption par Jésus-Christ; mais, en le faisant, il proclamait un enseignement du Seigneur, plusieurs fois répété dans l'Evangile. Ce n'est pas saint Paul quia dit le premier : « Allez, enseignez toutes les nations.» La théorie pèche toujours par cette supposition qu'il y a eu entre Paul et les autres apôtres des différences doctrinales profondes. Nous montrerons plus loin que l'on peut retrouver dans l'épître de Pierre des doctrines, que l'on prétend spécifiquement pauliniennes. Saint Paul lui-même confirme très nettement les paroles que les Actes mettent dans la bouche de saint Pierre, lors de la conférence de Je-

rusalem, XV, 8-11. « Et Dieu, qui connaît les cœurs, leur (aux païens convertis) a rendu témoignage, leur donnant TEsprit-Saint, aussi bien qu'à nous ; et il n"a fait aucune différence entre nous et eux, ayant purifié leurs cœurs par la foi. Maintenant donc, pourquoi tentez-vous Dieu en imposant sur la tète des disciples un joug que ni nos pères ni nous n'avons pu porter? Mais c'est par la grâce du Seigneur Jésus que nous croyons être sauvés de la même manière qu'eux aussi. « C'est exactement la croyance que Paul attribue à Pierre, Gai. Il, 16. Après lui avoir reproché sa conduite peu conséquente en elle-même, il lui rappelle ses enseignements : « Pour nous, Juifs de naissance et non pécheurs d'entre les païens, — Paul parle donc ici non seulement de lui-même, mais de Pierre et de tous les Juifs convertis qui formaient la communauté d'Anlioche, — ayant reconnu cependant que l'homme n'est pas justifié par les œuvres de la loi, parce que par les œuvres de la loi nulle chair ne sera justifiée. » Cette doctrine du salut par la foi en Jésus-Christ était donc bien celle qu'enseignait Pierre, ainsi que l'atteste Paul, qui s'en fait ici un argument ad hominem contre le prince des apôtres.

Les Actes, en donnant à saint Pierre une position prédominante, sont restés dans la vérité historique, affirmée par toute la tradition ecclésiastique et par saint Paul lui-même dans son épître aux Galates.

Et, maintenant, la physionomie de saint Paul at-elle été défigurée? Pas davange. Paul est représenté, dit-on, comme un fidèle observateur de la loi

mosaïque, ce qui est, dans une certaine mesure, conforme à la réalité des faits. Si nous examinons la vie du grand apôtre et étudions sa pensée, telles qu'elles rassortent de ses épîtres,nous reconnaîtrons que Paul, tout en revendiquant pour les païens l'exemption des observances légales et en reprochant aux Juifs leur obstination à méconnaître en Jésus-Christ le Messie promis, s'est toujours conformé à la loi de Moïse, quand il n'y avait pas inconvénient à l'observer ou qu'il y trouvait avantage. Ainsi s'explique très bien pourquoi il fait circoncire Timothée, fils d'une mère juive, Act. XVI, 1, afin qu'il pût entrer en relation avec les Juifs, XYI, 3, tandis qu'il refuse de faire circoncire Tite, Gai. II, 3, 4, parce qu'il était né de parents païens, et que c'eût été une concession à de faux frères qui en auraient abusé. En somme, Paul était un Juif fidèle à la tradition de ses pères. Dans ses lettres, il fait l'éloge des églises de Judée, fidèles à la loi, I Thess. II, 14 ; il accorde au Juif la prééminence sur le Gentil dans le plan de Dieu et reconnaît les avantages que lui donne son élection, Rom. III, 1-2; IX, 4-5; XV, 8, 9, etc. Il ne combat pas la loi; il ne veut pas que ses compatriotes la rejettent, qu'ils cessent de l'observer ; tout au contraire, il enseignera : « Que chacun marche dans la voie où Dieu l'a appelé, ainsi que je l'ordonne dans toutes les églises. Quelqu'un at-il été appelé étant circoncis, qu'il ne simule pas l'incirconcision », I Cor. VII, 17, 18. Il aime ses frères au point de vouloir être anathème pour eux, Rom. IX, 3; il fait des quêtes pour les chrétiens juifs de Palestine.

A maintes reprises, nous le voyons préoccupé de celte collecte pour l'église de Jérusalem, Rom. XV, 31; il la recommande très vivement dans ses lettres aux Corinthiens, il va jusqu'à prendre des mesures pratiques pour que cette collecte soit abondante, I Cor. XVI, 2. Dans ses épîtres, nous le voyons comme un Gentil parlant à des Gentils, mais il ne faut pas oublier sa parole : « J'ai été tout à tous pour en sauver un certain nombre de toutes les manières... Etant libre de tous, je me suis fait esclave de tous pour en gagner un plus grand nombre. Je me suis fait juif pour les Juifs, afin de gagner les Juifs ; à ceux qui sont sous l'autorité de la loi, je me suis présenté comme étant sous l'autorité de la loi. » I Cor. IX, 19-22. Ces paroles ne suflisentelles pas pour nous expliquer la conduite de saint Paul en face des chrétiens judaïsants et sa pratique des observances légales en certaines circonstances? Pourrat-on dire que les Actes ont falsifié l'histoire sur ce point ? Cette conduite de saint Paul était si bien connue, que ses adversaires l'accusaient d'inconsistance et qu'il est obligé de se défendre de ce reproche dans sa lettre aux Galates.

Terminons cette discussion en examinant si l'omission de certains faits par les Actes altère la valeur historique de ceux-ci. Pourquoi n'ont-ils pas raconté l'incident d'Antioche, Gai. II, 11-18? Mais, d'abord, est-il certain que saint Luc ait eu connaissance de cet incident, qui n'avait probablement pas pour les contemporains l'importance que nous y attachons actuellement? Saint Paul lui-même en parle, parce qu'il lui

fournit un puissant argument contre ses adversaires, mais il n'insiste pas sur le fait pris en soi, puisqu'il ne nous dit pas même quelle fut la conduite subséquente de saint Pierre. En réalité, il s'agissait simplement d'une erreur de conduite qui n'avait rien de coupable. Paul incrimine plutôt les conséquences de l'acte que cet acte lui-même. Par conséquent, supposé que saint Luc ait connu le fait, il a dû juger que ce léger désaccord, très transitoire, entre deux apôtres, ne méritait pas d'être inséré dans un livre aussi court que celui qu'il écrivait. 11 y fait l'histoire du développement de l'Église chrétienne, et l'incident dAntioche n'a contribué en rien à ce développement. Pourquoi alors saint Luc Taurait-il raconté?

On dit encore que saint Luc a défiguré l'histoire parce qu'il n'a rien dit de l'animosité des judaïsants et de leurs attaques contre saint Paul, telles qu'elles ressortent de l'épître aux Galates et des lettres aux Corinthiens. En somme, afiirme-t-on, cette grande lutte, que saint Paul a soutenue contre les chrétiens judaïsants pour défendre son Evangile et dégager l'Eglise chrétienne des entraves du judaïsme, est passée sous silence. A dire vrai, elle n'est pas exposée dans ses détails et explicitement, mais rien dans le récit des Actes ne s'y oppose, et certains faits qui se sont passés à Jérusalem, soit lors de la conférence de Jérusalem, soit lors de la dernière visite de l'apôtre dans cette ville, la sous-entendent et même la montrent assez clairement. Qu'on examine attentivement le récit de la conférence, XV, et l'on lira en toutes lettres que des Pharisiens

convertis exigèrent pour l'admission des Gentils dans

I Eglise chrétienne qu'ils fussent circoncis et qu'il leur fût ordonné d'observer la loi de Moïse, .Ic^.XV, 5. Au dernier voyage de Paul à Jérusalem, l'hostilité des Juifs convertis, zélateurs de la loi, contre Paul, est nettement marquée, XXI, 20, 21; ils sont plusieurs qui ont appris que Paul enseigne la décliéance des observations légales, et Paul doit, sur le conseil de Jacques et des presbytres assemblés, les apaiser en accomplissant un vœu au temple.

Que Luc n'ait pas relaté ce qui s'est passé à (^orinthe ou dans les églises de Galatie, cela peut s'expliquer avec assez de vraisemblance, soit parce que ces discussions entre chrétiens n'entraient pas dans son plan, soit par la manière dont il paraît avoir composé son travail. Luc a suivi dans la composition de son livre la méthode de ce temps-là et des écrivains orientaux en particulier. Ce n'est pas un historien suivant la méthode classique. 11 n'a eu nullement la prétention de faire une œuvre d'art ; il a reproduit ses sources orales ou écrites, à peu près telles qu'il les possédait, et quand, sur un événement, il n'avait pas de source antérieure, il s'est tu. C'est ainsi, on le remarquera, que sur tout ce qui concerne l'église primitive de Jérusalem et ce qui se passe à Jérusalem, il est très complet. Il a dû posséder un document où ces faits étaient racontés ou les avoir appris en détail de témoins contemporains. Sur l'activité missionnaire de Paul, tantôt il est très complet, tantôt il est muet.

II n'est pas difficile de voir qu'il insère ici dans son

travail son livre de voyage. Donc, si Luc a omis de nous parler des événements de Galatie ou de Corinthe, c'est qu'il ne possédait aucun document les lui transmettant. Il a dû les connaître, mais il ne les racontait pas de lui-même, n'en ayant pas été témoin oculaire. En outre, ces événements ont eu un intérêt très passager, et la question perdit toute son importance lorsqu'elle eut été tranchée. La preuve en est dans ce fait, que saint Paul n'y fait plus aucune allusion dans les épîtres qui ont suivi l'épître aux Philippiens et que dans celle-ci il n'en parle qu'en passant, III, 2. Déjà, à cette époque (62-63), la controverse, qui sr renouvela plus tard, était bien apaisée. 11 est donc possible encore que Luc, écrivant vers la fin de la vie de l'apôtre, n'ait pas jugé nécessaire de donner dans son livre un grand développement à une question enterrée depuis quelque temps déjà. Il en avait dit le nécessaire, au point de vue général, et les événements de Galatie et de Corinthe étaient locaux. On leur a donné de nos jours une grande importance parce qu'ils tiennent beaucoup de place dans ce qui nous a été conservt des épîtres de saint Paul; mais saint Luc ayant raconté comment, à Jérusalem, avait été résolue la question des observances légales, avait-il ensuite à raconter le conflit dans tous ses détails ? Évidemment non.

Qu'on le remarque d'ailleurs, il semble, ainsi que nous l'avons déjà dit, que Luc n'a pas connu les épîtres de Paul; jamais il ne les mentionne, et tout co qui a donné occasion à ces lettres est passé sous silence. Que de faits connus par les épîtres sont omis

par les Actes! Saint Luc a fait un choix parmi ces faits, choix déterminé par ses documents, mais de ce qu'il n'a pas tout raconté, s'ensuit-îl que les faits rapportés soient faux? 11 n'y a donc aucune conclusion à tirer de ces omissions contre la valeur historique de ce livre.

De ces considérations diverses nous pouvons conclure qu'aucune des objections présentées contre la valeur historique des Actes des Apôtres ne reste debout, si nous les examinons attentivement, à la lumière des documents que nous possédons, et surtout si nous replaçons les événements dans le milieu et les circonstances qui les ont vus naître. Nous avons donc le droit d'affirmer que les récits des Actes, envisagés tant au point de vue positif que négatif, possèdent une valeur historique incontestable.

L'authenticité et, par suite, la valeur historique des discours des Actes a été très discutée et même niée par de nombreux critiques. Nous avons 1*^ à exposer les diflicultés qu'ils ont soulevées ; 2° à répondre aux objections présentées, et S** à établir d'une manière positive l'authenticité des discours.

1" Les discours des Actes, a-t-on dit, sont des compositions libres, dues à l'auteur et analogues à celles que les historiens de l'antiquité mettaient dans la bouche de leurs personnages, se préoccupant seulement de leur faire dire ce qu'ils jugeaient être con-

forme aux circonstances'. Ces discours des Actes sont des morceaux écrits à tête reposée ; il est difficile de supposer qu'un homme pris à limproviste, comme Ta été l'apôtre Pierre, à diverses reprises, ait pu immédiatement improviser un discours, où les preuves rangées en bon ordre concouraient à une démonstration effective des faits. De plus, l'auteur n'a pas pu reproduire des documents écrits, qui n'existaient pas, puisque ces discours ont été prononcés à des moments où il n'était pas possible de les relater par écrit; l'eûtce été, que personne, à cette époque, ne se serait avisé de prendre des notes pour les conserver. Ces discours ne peuvent être regardés que comme des résumés ; le plus long aurait pu être prononcé en six ou sept minutes, ce qui ne répond guère aux situations qui leur ont donné naissance. Peut-on admettre qu'ayant à exposer à leurs auditeurs une doctrine ou absolument étrangère, comme c'était le cas pour des auditeurs païens, ou nettement antipathique et des plus opposées à leurs conceptions nationales, quand les auditeurs étaient des Juifs, les orateurs se soient bornés à quelques considérations, qui ne sont guère que des affirmations ou des conclusions ? Nous n'avons donc qu'un schéma des discours prononcés. Et rien ne prouve que dans ce schéma l'auteur ait substantiellement reproduit les paroles de l'orateur.

Tous ces discours , qu'ils aient été prononcés par Pierre, h^ienne ou Paul, ont la môme forme linguis-

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