NOUVEAU TESTAMENT. — IH
les œuvres est morte? II, 18, 20. Mais est-ce vraiment Paul qu'il vise et ne peut-on pas croire plutôt qu'il s'adresse à un adversaire quelconque, enseignant que les œuvres sont inutiles et que la foi suffit? Saint Jacques n"a pas voulu combattre saint Paul, car son point de vue n'est pas celui de l'apôtre des Gentils. La foi dont il parle, c'est l'adhésion de l'intelligence à la vérité, cette foi que peuvent posséder les démons; la foi, pour saint Paul, est celle où le cœur et l'esprit s'unissent. Rom. X, 9; c'est la foi qui nous unit à Jésus-Christ par la charité, que seul le chrétien peut posséder. Saint Jacques parle en docteur pratique. La foi n'existe pas sans les œuvres; celles-ci en sont les témoins, comme avait dit Notre-Seigneur : Vous les reconnaîtrez à leurs œuvres. Saint Paul parle en théologien, qui affirme la gratuité de la justification. En fait, les deux écrivains aboutissent à un même résultat : la foi engendre les œuvres et celui qui n'a pas la charité, n'a pas la foi. Pour Jacques, la foi est la base de la vie chrétienne, I, G; Y, 15; II, 1; pour Paul aussi, la foi doit agir par la charité, Gai. V, 6 ; Dieu donnera la vie éternelle à ceux qui auront persévéré dans les bonnes œuvres, Rom. II, G, 7. Ceux-là seuls qui écoutent une loi et la pratiquent sont justes devant Dieu, Rom. II, 13; la foi sans la charité n'est rien, I Cor. XIII, 2.
Nous conclurons donc qu'il n'est pas certain que l'un des deux écrivains ait connu les écrits de l'autre, et que, en supposant mémo que Jacques ait connu Paul, il n'y a pas contradiction entre leurs enseignements.
§ 5. — Date de composition de l'épître.
Les hypothèses sur la date de composition de l'épître de saint Jacques peuvent être rangées sous quatre chefs. Passons d'abord en revue celles qui sont inacceptables : 1" L'épître a été écrite par un juif avant l'ère (îhrétienne : elle a été connue de saint Pierre et de saint Paul. Nous avons déjà discuté et rejeté cette hypothèse.
2° D'après Davidson, l'épître aurait été écrite par un J'^bionite, quelque temps avant la prise de Jérusalem; après 90, selon la troisième édition de son Introduction*. D'après von Soden'-*, elle l'aurait été au temps de Domitien ; d'après Briickner, elle serait l'œuvre d'un Essénien, vivant à Rome, vers le milieu du ii' siècle; d'un catholique, connaissant le Pasteur d'Hermas, d'après Pfleiderer. Holtzmann, Harnack, Jùlicher, professent aussi une opinion analogue. Voici les raisons principales qu'ils en donnent. L'épître a derrière elle vme littérature chrétienne considérable : les épîtres pauliniennes, l'épître aux Hébreux, la première de Pierre, les évangiles. Les ressemblances nombreuses entre cette épître et celle de Clément aux Corinthiens et le Pasteur d'Hermas ne s'expliquent que si l'on admet que l'auteur a connu ces écrits. Les communautés chrétiennes telles qu'elles apparaissent dans cette épître sont à un degré de moralité impossible à comprendre
1. Introduction lo the study of the New Testament, t. I, p. 287, London, 1881.
fc 2. Hand-Com. zum N. T., l»' B., -2' Abt., p. 144, Freiburg, 1890.
avant l'époque d'Hermas : les hommes cherchent à excuser leurs fautes comme étant des tentations de Dieu ; un long temps a dû s'écouler depuis saint Paul pour que sa doctrine sur la foi ait été si mal comprise ; il est à peine parlé de Jésus-Christ et il n'est rien dit de l'idée messianique. Il n'est plus question de la loi mosaïque ni de son observance pour les judéochrétiens, mais on exalte une loi de liberté.
Ces arguments ne sont pas irréfutables. Il est parfaitement possible de croire que l'épître de Jacques ne dépend d'aucun des livres du Nouveau Testament et on doit affirmer que certainement elle n'a rien emprunté aux écrits de Clément Romain ou d'Hermas. Les enseignements sur le riche préféré au pauvre, sur la tentation, ne supposent pas une situation qu'on puisse déterminer. La doctrine de saint Paul n'a pas été défigurée, mais plutôt elle n'était pas connue. On peut supposer que l'apôtre ne l'avait pas encore précisée dans son épître aux Romains, quand saint Jacques a écrit. Quant aux arguments ex silentio, ils ne peuvent être discutés, car on ne sait jamais pourquoi un auteur n'a pas dit telle ou telle chose qu'il aurait pu ou du dire. Il y a d'ailleurs des raisons péremptoires qui s'opposent à ce que cette épître ait été écrite au milieu du II* siècle. Ainsi que nous l'avons dit, elle reproduit un grand nombre de paroles du Seigneur, mais dans une forme indépendante des évangiles synoptiques. Comment pourrait-il en être ainsi, si elle avait été écrite à une époque où ceux-ci étaient acceptés i)ar toute l'Église chrétienney En outre, est-ce que, à celte époque, on
répétait encore que la venue du Seigneur était proche?
Restent deux hypothèses sur la date de composition de cette épître, également acceptables.
3" L'épître a été écrite vers Tan 40-50, avant les écrits pauliniens et le concile de Jérusalem ; c'est ce qu'ontsoutenu Zahn, INIayor, Bonnet, Huther, Beyschlag, Ritschl, Schegg, Weiss, Belser. Voici leurs arguments: Cette épître suppose un état primitif des communautés chrétiennes, composées de membres issus du judaïsme. L'organisation hiérarchique est rudimentaire; il n'est parlé ni d'évêques, ni de diacres. L'assemblée est apl)eléc « leur synagogue », II, 2; les chefs, ce sont « les presbytres de l'église », V, 14, L'ensemble des enseignements provient de l'Ancien Testament et surtout des discours du Seigneur, simplement présentés et indépendants des synoptiques; la doctrine n'a reçu aucun développement; il n'y a aucune allusion à l'admission des Gentils dans l'Eglise chrétienne, ni même à la question qui s'était posée au concile de Jérusalem sur les obligations qu'on imposerait aux Gentils convertis. Enfin et surtout, soutiennent les tenants de cotte hypothèse, l'auteur n'a pas connu les épîtres pauliniennes. Ce n'est pas à ces écrits qu'il a emprunté les exemples d'Abraham et de Rahab, mais aux discussions des rabbins, qui, nous le savons par le Talmud, donnaient comme modèles de foi, Abraham et Rahab. S'il parle de la façon que nous avons dite de la foi et des œuvres, c'est que, de son temps, même chez les J uifs, il y en avait qui prétendaient qu'il suffisait de croire pour être justifié
et que les observances de la loi étaient inutiles pour le salut. Déjà, Jean-Baptiste avait prêché aux Juifs la repentance et les avait engagés à ne pas se targuer de leur qualité de fils d'Abraham, Mt.III, 8, 9, Saint Paul reprochera aussi aux Juifs de se confier en leur connaissance de la loi et de Dieu et cependant de commettre le péché, Ftom. II, 17-24, Quelques chrétiens, issus du judaïsme, avaient dû conserver cet esprit de présomption, et c'est eux qu'avait en vue saint Jacques, quand il affirmait que la foi sans les œuvres était morte. Ce problème de la valeur des œuvres pour le salut a dû se poser dès l'origine du christianisme. Saint Pierre prêchait qu'on était sauvé par Jésus : « Le salut n'est en aucun autre », Act, IV, 12. La conclusion s'imposait que les œuvres de la loi étaient inutiles pour le salul . mais comme les œuvres morales étaient intimement liées aux observances légales, peut-être y en avait-il qui poussaient le principe jusqu'à rejeter môme les œuvres morales. C'est bien contre une conclusion de ce genre que saint Jacques réagit. Les partisans de cette hypothèse ajoutent encore que saint Pierre, écrivant sa première épître, a utilisé l'épître de saint Jacques. Mayor croit pouvoir établir aussi qu'en divers passages de l'épître aux Romains, saint Paul a eu en vue cette épître.
4® L'épître a été écrite quelque temps avant la fin de la vie de son auteur, c'est-à-dire vers 61, d'après Cornely, Bartmann, Felten, Elle suppose que le christianisme est répandu dans toutes les tribus de la dispersion : qu'il a déjà ou à souffrir de nombreuses persécutions;
qu'il existe parmi les chrétiens des riches insolents et orgueilleux ; que le premier idéal de perfection est affaibli ; que les pauvres sont méprisés ; qu'on commence à être inquiet sur le retour du Seigneur. L'absence de tout enseignement dogmatique s'explique si l'épître a été adressée à des chrétiens déjà instruits sur la personne du Sauveur, sur les faits de sa vie et sur sa mission; ce qui suppose des lecteurs, chrétiens depuis longtemps. Mais l'argument principal est que saint Jacques a connu l'épître aux Romains, laquelle a été écrite vers 58. Déjà saint Augustin, avons-nous vu, avait affirmé que les épîtres catholiques avaient été écrites pour répondre à de fausses interprétations des épîtres pauliniennes. Si l'on compare les enseignements des deux apôtres sur la foi et les œuvres, il ressort que l'épître de saint Jacques dépend do l'épître aux Romains. Adhuc sub judice lis est, ainsi que nous l'avons montré. Suivant le jugement que l'on portera sur les rapports entre les deux écrivains on acceptera la date de 40-50 ou celle de 60-61.
S 6. — Lieu de composition de l'épître.
Les indications sur le lieu où a été composée cette épître sont très vagues. De l'examen de l'écrit on peut conclure qu'il est né dans un pays peu éloigné de la mer, où croissaient le figuier, l'olivier et la vigne, exposé à la sécheresse, où l'on cultivait le blé. Ces caractéristiques conviennent à la Palestine. La tradition nous fournit une indication plus sûre. L'auteur de l'é-
pitre, saint Jacques, a vécu à Jérusalem jusqu'à la fin de sa vie et l'on ne voit pas qu'il soit jamais sorti de cette ville. C'est donc à Jérusalem que cette épître a été écrite.
§ 7. — Langue de lépître.
La langue de cette épître offre de nombreuses particularités, tant au point de vue du dictionnaire que de la grammaire et du style.
1. Vocabulaire. — L'épître de saint Jacques a 576 mots différents : 12 d'entre eux sont employés pour la première fois : oveXeoi;, (xve|jiiÇ(«), à7te{pa<JT0ç , àirodxiaafxa, ôai{/.ovtiôSr,ç, 8t<};uyo;, ôpîjaxoç.iroXuffTrXaYyvoç, 7rpo(;w7ToXr;[ji.TCT5i<j, /aXivaYojYew, ypoaoSaxTuXioç, ce qui constitue une proportion de mots nouveaux, plus forte que dans aucun autre écrit du Nouveau Testament. En outre, 5 mots inconnus aux Septante et au Nouveau Testament se retrouvent dans l'épître : ppûw, IvàXioç, eCmEiôii;, Icpr^f^iepo; ; 43 mots employés ici se retrouvent dans les Septante, mais non dans les autres écrits du Nouveau Testament : àSiâxfiTo;, po>î, Y-'^''^î) EÙTrpeTCEia, xaTiow, voucôsTy)!;, ^itti^oj, cpiXi'a, TK/uç, etc. Au lieu des termes précis, Jacques emploie souvent des termes généraux, vagues : Koieïv eXeoç, eîp7^vr,v, a[ji.apTÎav, Sixaioauvr,v; Xv^(jLt|/£Tai tov aiÉaiavov t^ç Çwîiç; Sy^eiv n'dTiv; iriati; éysi ?pY«; ^ oùpavoç uetov eowxev, OU des expressions inusitées : -rpoTt^ç o7io(Tx{aff(jLa , ô'tav Ttîtpafffjioîi; TTEpiTreV/iTE rtoixfX&K;. Lcs expressions poétiques sont nombreuses, I, 10; 111, 5; V, 1, etc.