Leben Jesu
ments primitifs, ABC, qui, remaniés et mélangés, ont formé nos évangiles.
Renan* a exposé le système en détail. Il pense que, dès l'origine, la biographie de Jésus se fixa en de petits récits en quelque sorte stéréotypés et sus par cœur. Les sentences morales étaient récitées assidûment... Comme beaucoup de mots ou d'anecdotes menaçaient de se perdre, on sentit la nécessité de les écrire. De divers côtés il s'en forma de petits recueils. Ces recueils offraient, avec des parties communes, de fortes variantes ; l'ordre et l'agencement surtout différaient ; chacun cherchait à compléter son cahier en consultant le cahier des autres, et naturellement toute parole, vivement accentuée, qui naissait dans la communauté, bien conforme à l'esprit de Jésus, était avidement saisie au vol et insérée dans les recueils. Selon certaines apparences, Matthieu aurait composé un de ces mémoriaux, lequel aurait été généralement accepté ; le doute cependant à cet égard est permis... Il y avait des espèces de fascicules de sentences et de paraboles sans beaucoup d'ordre, que le rédacteur de notre Matthieu a insérés en bloc dans son récit. Ces sentences étaient introduites par de petits récits. Bientôt naquit la biographie de Jésus dont le début et la fin étaient fixés, mais dont l'intervalle était à l'état de chaos anecdotique sans nulle chronologie. La matière était traditionnelle, et la tradition est, par essence, une matière molle et extensible. Aux paroles authentiques de Jésus se mêlaient chaque année des dires plus ou moins supposés. Se produisait-il dans la communauté un fait nouveau, une tendance nouvelle, on se demandait ce que Jésus en eût pensé ; un mot se répandait, on ne faisait nulle difficulté de l'attribuer au maître. La collection s'enrichissait et
i. Les Évangiles et la première génération chrétienne, Paris, 1877.
aussi s'épurait. On éliminait les paroles qui choquaient trop vivement les opinions du moment ou qu'on trouvait dangereuses.
De cet ensemble de petits récits, déjà arrangé oralement en biographie, sortit le protévangile hébreu, qui se conserva en original jusqu'au v« siècle et que Jérôme a copié et même traduit. C'est cet évangile que les Pères attribuent à Matthieu; en tout cas, il était assez différent du Matthieu canonique.
Tout cela était le fait de la petite communauté chrétienne réfugiée en Batanée. Pour le monde grec, Marc, drogman de Pierre, écrivit la prédication de son maître ; c'est l'évangile le plus vivant, mais il est possible qu'on l'ait retouché. Beaucoup de particularités semblent supposer une sorte d'influence rétroactive, exercée sur le texte de Marc par les évangiles composés d'après Marc.
L'auteur de l'évangile selon Matthieu a pris pour base l'évangile de Marc; il le complète en insérant ces longs discours, qui faisaient le prix des évangiles hébreux, puis en y ajoutant les traditions de formation plus récente; il travaillait sur l'hébreu et son œuvre a une tenue de style très uniforme. Il intercale les discours et les paraboles, tels qu'il les trouvait groupés dans sa source. Comparé à l'évangile de Marc, l'évangile attribué à Matthieu offre des corrections de goût et de tact ; diverses inexactitudes ont été rectifiées ; des particularités esthétiquement faibles ou inexplicables sont supprimées ou éclaircies.
Luc s'est assimilé Marc tout entier, à l'exception de Me VI, 45-VlII, 26, et du récit de la Passion, auquel il a préféré une ancienne tradition. Il n'a pas connu Matthieu; les Logia qu'il a en commun avec celui-ci, lui sont venus d'une autre source. Il avait aussi d'autres documents, remaniements de l'évangile hébreu, forte-
ment empreints d'ébionitisme. Il a utilisé aussi la tradition orale. Il se donne le droit de remanier ses documents, de tailler, d'intercaler, de transposer, de combiner à sa guise pour obtenir Farrangement qui lui paraît le meilleur. Il corrige Marc en prévenant des objections, en effaçant des contradictions réelles ou apparentes, en supprimant des traits plus ou moins choquants, les détails vulgaires, exagérés ou insignifiants; il ajoute des traits touchants et délicats. L'évangile de Luc est le plus littéraire des évangiles. Il est le mieux composé ; c'est un beau récit bien suivi, à la fois hébraïque et hellénique. C'est le plus beau livre qu'il y ait.
En ces trente dernières années laplupart des critiques ont continué à soutenir que les évangélistes se sont servis de documents, mais ils ont réduit ceux-ci à deux principaux : Marc et le recueil de sentences ; c'est l'hypothèse des deux documents, que nous allons exposer bientôt.
On revient maintenant à l'hypothèse des documents multiples. L'évangile de Marc lui-même aurait eu des sources. Nous n'essayerons pas d'entrer dans tous les détails des preuves que l'on a fournies pour étabhr l'existence de sources évangéliques , antérieures à nos évangiles canoniques, même à celui de Marc. On pourra sur ce point s'en référer aux ouvrages des auteurs dont nous avons exposé les hypothèses, et, en particulier, au travail de J. Weiss^ Ce critique a discuté dans le menu le texte de l'évangile de Marc et a essayé de faire ressortir le caractère secondaire, soit de certaines circonstances des récits évangéliques, soit de quelques-unes des paroles placées dans la bouche du Seigneur.