‹ Histoire des livres du Nouveau TestamentChapitre 52 sur 99 · Histoire évangélique, Paris · texte numérisé non relu

Histoire évangélique, Paris

eu sous les yeux le Marc actuel, il a laissé de côté les récits, VI, 47; VIII, 26 et traité l'histoire de la passion d'une façon aussi différente de celle de Marc. En outre, il y a ce fait que Marc, en certains passages, paraît secondaire par rapport à Matthieu et à Luc. Ce caractère s'accuse tout d'abord par les traces de paulinisme, qu'on relève dans Me : Le temps est accompli, I, 15; les fils par la foi, III, 26; d'universalisme dans XIII, 10; XIV, 9; XI, 17. Dans la parabole des vignerons homicides, Marc dit, XII, 1-12, que le maître de maison envoya un serviteur, puis un autre, que les vignerons maltraitèrent, puis tuèrent ainsi que plusieurs autres, iroXXobç dfXXou;. Or, Marc n'avait pas parlé de l'envoi de ceux-ci, tandis que Matthieu, XXI, 5, en mentionne l'envoi. Ces tcoXXoù; àXXou; viendraient donc du texte de Matthieu.

On pourrait aussi regarder comme secondaires certains détails que possède Marc et que Matthieu, Luc omettent tous les deux; il est vrai que, pour quelquesuns, les deux évangélistes ont pu les juger inutiles. II en restera toujours cependant d'autres qu'on ne voit pas pourquoi Matthieu et Luc les auraient omis, s'ils avaient été dans la source commune, supposée par l'hypothèse, c'est-à-dire dans notre Marc canonique.

En outre, il y a des péricopes entières de Marc qui ont été omises par Matthieu et Luc; comme on ne se rend pas compte de la raison pour laquelle ceux-ci les auraient laissées de côté si elles avaient été dans le Marc primitif, on en conclut qu'elles ont été ajoutées à celui-ci par un rédacteur subséquent. II est à remarquer, tout d'abord, que ces péricopes sont très courtes et qu'en réalité elles représentent à peu près une trentaine de versets ; de plus, il est possible de voir pourquoi Matthieu et Luc les ont omises. Nous avons dit qu'ils abrégeaient et retranchaient tout ce

qui leur paraissait inutile pour la démonstration qu'ils poursuivaient. Étant donné ce procédé, ils ont plusieurs fois laissé de côté des versets entiers de Marc ; il est donc possible qu'ils aient omis ces péricopes, dont la plus longue a quatre versets, XIII, 33-37, et dont les deux autres évangiles avaient reproduit ailleurs l'essentiel : Le XXI, 34-36; Mt V, 23; VI, 14. La même observation, à savoir que Matthieu et Luc possèdent ailleurs des enseignements ou des faits analogues à ceux qu'ils ont laissés de côté , peut être présentée pour les autres passages. Ainsi Me VIII, 22-26, guérison d'un aveugle, a son pendant dans Mt XX, 34 et IX, 28-30.

Il est à notre avis une difficulté plus considérable. Si Matthieu et Luc ont eu sous les yeux notre Marc actuel, pourquoi chacim de son côté a-t-il omis des péricopes considérables de celui-ci que l'autre évangéliste a admises? Ainsi Matthieu omet : I, 21-28, guérison d'un démoniaque; XII, 41-44, le denier de la veuve; XIV, 51, 52, l'épisode du jeune homme qui s'enfuit nu. Luc omet, VI, 45-56, la marche sur le lac; VII, 24-VIlI, 21, guérison de la fille de la Chananéenne, d'un sourd, seconde multiplication des pains, un signe du ciel; X, 35-45, demande des fils de Zébédée; XII, 28-34, question sur le premier commandement; XIV, 3-9, l'onction de Béthanie. On en conclut que le Marc primitif ne possédait pas ces péricopes et qu'elles viennent d'une autre source où les évangélistes les auraient puisées, et d'où le rédacteur de Marc les aurait tirées lui aussi pour les introduire dans le Marc primitif»

L'inconvénient de ce système d'un Marc primitif, presque semblable au Marc canonique, est qu'on ne voit pas comment la correction a pu s'opérer sans qu'elle ait laissé de traces, à moins qu'elle n'ait été tout à fait primitive, au temps où le Marc primitif n'aurait existé qu'à l'état de quelques copies.

B. — Cet accord entre Matthieu et Luc contre Marc s'explique dit-on parce fait que Luc a utilisé Matthieu ou inversement. Simons^ a supposé que Luc s'était servi de Matthieu ; il ne Ta pas copié, mais plutôt il s'est souvenu du texte de celui-ci ; il a eu des réminiscences de Matthieu. Holtzmann, Wendt, Weizsàcker se sont ralliés à cette hypothèse. Elle est d'ailleurs adoptée par tous ceux qui soutiennent le système de la dépendance mutuelle, Mt Me Le. Elle n'est pas sans présenter quelques difficultés. Si Luc a connu notre Matthieu canonique comment expliquer qu'il ait disloqué, comme il l'a fait, les discours du Seigneur, et dispersé dans son récit les sentences rassemblées dans Matthieu? Ainsi, le discouçs adressé aux apôtres, X, 1-42, soit 40 versets, qui se suivent, se retrouve dans Le VI, 14; X, 7, 5, 3; XXI, 12, 14, 16; VI, 40; XII, 2, 3, 51, etc. Il y a aussi des passages où la rédaction de Luc diffère de celle de Matthieu pour l'expression et pour la pensée. Comment Luc a-t-il omis certaines paraboles de Matthieu, celle des deux fils, Mt XXI, 28-38, qui répondaient si bien à son point de vue universaliste? Enfin, il est difficile de croire que pour les récits de la passion Luc a eu Matthieu sous les yeux.

II. LOGIA DU SEIGNEUR; DEUXIÈME SOURCE, — En dehors des parties du récit évangélique, que Ton dit empruntées directement ou indirectement à Marc, il reste encore dans Matthieu et Luc, ensemble ou séparément, des péricopes importantes par leur longueur et par leur contenu. Ce sont des récits et des discours du Seigneur. Si nous examinons ces parties spéciales à ces deux évangélistes, nous constatons qu'en dehors des récits de l'enfance et des faits particuliers à l'un des deux, très nombreux chez Luc, le tout issu d'une

4. Hat der drille Evangelist den kanonischen Mallhâus benulzt, Bonn, 1881.

source spéciale à chacun d'eux, il n'y a qu'un récit commun à Matthieu et Luc, la guérison du fils du centurion, Mt VIII, 5-13; Le VII, 1-10; tout le reste se compose de discours. Ceci nous oblige à conclure que Matthieu et Luc ont puisé à une source commune, qui contenait principalement des discours. Cette source nous est connue par le témoignage de Papias, d'après lequel Matthieu avait écrit en hébreu (araméen) les Logia, oracles ou sentences. C'est à cette source qu'auraient puisé Matthieu et Luc ; mais comment chacun d'eux a-t-il traité la source primitive, et dans quel rapport est-il avec elle?

Le Matthieu grec canonique n'est pas, dit-on, une simple traduction des Logia de Matthieu, dont parle Papias ; il les a absorbés et comme tel il a pris dans la: tradition le nom de sa source primitive et la plus considérable. Cette observation, admise sous bénéfice d'inventaire, il faudrait savoir tout d'abord ce qu'étaient précisément ces Logia écrits par Matthieu. Etait-ce un simple recueil de sentences ou bien une suite de discours et de récits? La tradition n'est pas très nette à ce sujet, quoique les écrivains qui ont suivi Papias, et se sont appuyés sur son témoignage, paraissent avoir cru que Matthieu avait écrit im évangile complet en hébreu (araméen). De plus, nous avons vu que le terme Logia ne tranchait pas à lui seul la question, et non plus le contexte, où il se trouvait; il peut indiquer tout aussi bien des sentences détachées que des récits et des discours. Actuellement, les tenants de l'hypothèse des deux sources s'accordent à peu près à penser que les discours du Seigneur étaient précédés d'une courte notice historique. Il en est même, B. Weiss par exemple, qui croient que le recueil des Logia contenait des parties narratives, en particulier celles qui sont dans Matthieu et Luc seuls : Guérison du ser-

viteur du centurion, Mt VIII, 5-13; Le VII, 9-10. Pour trancher la question, il faut en venir à Tétude des Logia, tels que nous les trouvons dans Matthieu et Luc. Cet examen nous fait constater : 1** que les sentences sont en général rassemblées dans Matthieu, et le plus souvent à l'état dispersé dans Luc, lequel cependant a rapporté aussi de longs discours, analogues à ceux de Matthieu, comme, par exemple, VI, 20-49, un discours de Jésus, qui se rapproche du discours sur la montagne de Mt V-VII. 2** Il y a des différences assez profondes entre les mêmes sentences rapportées par Tun et l'autre évangéliste. Quelle conclusion tirer de ces faits?

1* On s'accorde assez généralement à penser que Matthieu a groupé des sentences, qui souvent n'avaient pas été prononcées dans la même occasion, tandis que Luc les aurait replacées dans leur cadre historique. Il faudrait alors supposer que le recueil primitif était composé de sentences d'abord à l'état dispersé, et de discours déjà agglomérés à un certain degré. Edersheim^ n'est pas de cet avis. Il croit que les Logia étaient un recueil de discours du Seigneur, divisé en cinq parties, par analogie aux cinq livres de la Loi, sections que l'on peut identifier avec les cinq grands discours de Matthieu : le discours sur la montagne, V-VII, les paraboles, XIII, 1-52, les discours contre les pharisiens et sur la fin du monde XXIII-XXV. Comme il est difficile de croire que Luc a de parti pris épar^ pillé ces sentences, il faut supposer qu'il n'a pas connu les Logia dans cet état.

2° Si nous examinons les textes parallèles de Matthieu et Luc, nous constatons de nombreuses différences d'expressions dans les paroles mises dans la bouche du

i, The Life and Times of Jésus the Messiah^ London, 1884.

Seigneur; elles sont même plus nombreuses que dans celles rapportées par les trois synoptiques. Il y a en outre des divergences dans les idées ou la présentation des idées. Rappelons seulement les Béatitudes, Mt V, 3-12; Le VI, 20^-25. Dans Matthieu, il y a huit béatitudes ; dans Luc, il y en a quatre seulement, lesquelles se rapprochent pour l'idée de celles de Matthieu, et en diffèrent pour la forme générale et pour les expressions :

Le (laxdtptoC èffTe ÔTav {jiiaïQaaxnv (j^S^ ot âvOpcdiiot xal âiav àço- Mt fiaxàptoC éore ÔTav

Le pt9b>(Ttv vpiâtc xal ôvei$i9b>9iv xal èx6àX(0(Ttv t6 ôvopia Ojjlûv Caç Mt ôvetSifftoaiv Opiâc xal Sito^oicriv xai eiiraxriv

Le TTOVTipov Svexa tov uloO toù àvOpcoTCOu.

Mt irfiv îrovTQpov xaÔ* (»|jlcôv ^^evcofiEvoi gvexev èjioO.

Est-il possible de croire que Luc a eu sous les yeux le même recueil que Matthieu? On a supposé pour expliquer ces divergences que les deux évangélistes avaient eu entre les mains le document araméen et que, chacun le traduisant indépendamment de l'autre, des différences d'expressions s'étaient produites. Cette supposition explique difficilement l'exemple cité; en tout cas , elle ne rend pas compte de la transformation des quatre béatitudes de Matthieu en quatre malédictions chez Luc, transformation d'ailleurs très approximative : Mt, Heureux les affligés = Le, Malheur à vous qui riez maintenant.

Étant donc admises ces divergences, il est difficile de croire que Matthieu et Luc avaient un texte identique des Logia. Il est probable que ce recueil des Logia ne fut d'abord bien fixé ni pour son contenu, ni pour Tordre des sentences, et qu'il en circula des exemplaires différents à ces deux points de vue. On ne peut, en réalité, porter un jugement sur l'ensemble des maté-

riaux communs à Matthieu et Luc au point de vue de leur état primitif, car tantôt Matthieu, tantôt Luc sont secondaires par rapport l'un à l'autre. Ex. Le XII, 4, diton, est secondaire par rapport à Mt X, 28; Le XI, 42 à Mt XXIII, 23. Mt est secondaire : VII, 22 = Le XIII, 26; XXII, 16 = Le XX, 21. Tout cela est assez subjectif, et la conclusion est que nous ne savons rien de positif sur l'emploi que les deux évangélistes ont fait de ce recueil de discours et, par conséquent, de Tétât dans lequel il se trouvait. Quelques critiques ont voulu serrer la question de plus près et, a) déterminer les parties qui proviennent du recueil de discours, b) établir les caractères linguistiques des Logia pour reconnaître dans les évangiles les parties qui en proviennent. Mais a) ils sont si peu d'accord que quelquesuns, Weiss, Resch, attribuent aux Logia des parties narratives. Plusieurs critiques, B. Weiss ^ Wendt^, Resch ^, ont même essayé de reproduire ç^erbatim le texte des Logia. Wernle ^ et Hawkins ^ ont dressé le tableau des passages empruntés aux Logia, mais s'ils s'accordent sur quelques-uns, ils divergent sur le plus grand nombre, b) La fixation des caractères linguistiques des Logia manque de bases solides, puisqu'on ne sait pas si c'est Matthieu ou Luc qui les reproduisent fidèlement, et qu'en outre tous les deux les ont retravaillés au point de vue de la langue. En définitive, tous les essais pour établir le texte des Logia ou même pour savoir quel était leur état primitif ont échoué.

Comme preuve subsidiaire de l'existence d'une seconde source des évangiles de Matthieu et de Luc, les critiques présentent le fait des sentences répétées ou

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