De viris
de Matthieu. Mais alors, pourquoi saint Jérôme l'aurai t- 11 traduit, puisque nous en possédions déjà une version officielle dans le Matthieu grec? De plus, Origène, qui a cité plusieurs fois l'évangile des Hébreux, distingue celui-ci de Févangile de Matthieu. Enfin, aucun des passages qui nous ont été conservés de cet évangile ne se retrouve dans le Matthieu canonique. Il est vrai que si ces passages ont été relevés, c'est justement parce qu'ils différaient du texte officiel. Peut-être pourraiton, afin de chercher un accord entre ces diverses affirmations, supposer que, dans l'ensemble, l'évangile des Nazaréens était conforme à l'évangile authentique de Matthieu, mais que cependant il y entrait assez d'éléments étrangers à celui-ci, pour que saint Jérôme ait jugé nécessaire de le traduire.
Les écrivains ecclésiastiques postérieurs, saint Cyrille de Jérusalem, saint Grégoire de Nazianze, saint Épiphane, saint Jean Chrysostome, saint Augustin, et les théologiens du moyen âge rendent aussi le même témoignage : Matthieu a écrit son évangile en hébreu. Érasme, le premier, émit des doutes à ce sujet^ : « Non mihi fit verisimile Matthaeum hebraïce scripsisse cum nemo testetur se vidisse uUum illius voluminis vestigium. » Que faut-il penser de cette affirmation?
Origène, qui cite des passages de l'évangile selon les Hébreux, ne se sert pas du texte hébreu de l'évangile de Matthieu pour résoudre les difficultés d'interprétation, ce qu'il aurait fait s'il l'avait eu entre les mains. Il faut venir jusqu'à saint Jérôme, qui paraît utiliser le texte hébreu de Matthieu. Il affirme^ que l'évangéliste ne se sert pas dans les citations de l'Ancien Testament de la version des Septante, mais du texte hébreu, ce qui
i. Annot. in Matth.y 8.
â. De viris ill.^ 3.
suppose qu'il avait le texte hébreu de Matthieu sous les yeux, car le texte grec, comme nous le verrons plus loin, est souvent conforme aux Septante contre l'hébreu. Faut-il alors croire que le traducteur du Matthieu grec a ramené les citations de l'hébreu aux Septante? Ce n'est pas impossible, quoique assez difficile à admettre pour un ensemble de textes.
Saint Jérôme remarque qu'il y avait une erreur dans le mot Bethléem Judaeae : « Librariorum hic error est. Putamus enim ab evangelista primo editum, sicut in hebraico legimus, Judae, non Judaeae. » Seulement : in hebraico, désigne-t-il le texte hébreu de Matthieu ou le texte hébreu de l'Ancien Testament, dont ce passage est une citation? Le passage^ suivant : « Denique Matthaeus qui Evangelium hebraeo sermone conscripsit ita posuit : Osanna barrama », est bien une citation de l'évangile hébreu de Matthieu. Enfin, dans sa lettre à Hedibia^, saint Jérôme explique ainsi le passage de Mt XXVIII, 1 : « Mihi videtur evangelistam Matthaeum, qui Evangelium hebraico sermone conscripsit, non tam vespere dixisse quam sero et eum qui interpretatus est verbi ambiguitate deceptum, non sero interpretatum esse quam vespere. » Mais de ce texte il résulte que saint Jérôme n'a pas entre les mains le texte hébreu de Matthieu; s'il l'avait eu, il n'aurait pas conjecturé, mais affirmé que le texte hébreu avait un terme équivalent à sero et non à vespere.
A cela se réduisent les témoignages basés sur une connaissance expérimentale de l'évangile hébreu de Matthieu chez les écrivains ecclésiastiques. En devonsnous conclure, comme quelques critiques, que tous les témoignages cités dépendent de celui de Papias? Or,,
i. Epist. 30 ad Damasum, 2. Ad Hedibiam quaesL 4.
comme il est possible que celui-ci n'ait eu en vue que des sentences du Seigneur, notre évangile grec ne serait donc pas une traduction d'un évangile hébreu de Matthieu. Et même, si ces Logia, dont parle Papias, . étaient un évangile complet, c'était, ainsi qu'en témoigne l'opinion courante au temps de saint Jérôme, l'évangile des Nazaréens ou des Hébreux. Papias aurait donc pris, dit-on, l'évangile des Hébreux pour celui de Matthieu. Ceci paraît peu probable, car Papias affirme que chacun a traduit les Logia comme il a pu. Or, l'évangile des Hébreux était un évangile local, qui n'a pas dû être souvent traduit. L'a-t-il même été, sinon par saint Jérôme? Enfin, peut-on croire que les écrivains d'Alexandrie dépendaient de Papias? Pantène avait vu l'évangile hébreu dans les Indes.
En résumé, de l'examen de la tradition il résulte : 1° que tous les écrivains ecclésiastiques affirment que Matthieu a écrit en hébreu; 2" que, sauf Papias dont le témoignage est ambigu, ils disent que Matthieu a ércti son évangile en hébreu, par conséquent ils croient que Tévangile grec représente l'évangile hébreu ; 3° qu'aucun cependant, à l'exception de Pantène et de saint Jérôme, n'a vu cet évangile hébreu; 4° que le témoignage de Pantène nous arrive de seconde main seulement, et que celui de saint Jérôme est assez ambigu.
IL — Les caractéristiques de l'évangile grec sontelles pour ou contre l'admission d'un original hébreu? Les critiques sont très divisés sur la question de savoir si, au point de vue littéraire, notre évangile grec de Matthieu se présente comme une œuvre originale ou comme une traduction. Soutiennent la première opinion, de nos jours, Holtzmann, Weiss, Jûlicher, Salmon, Viteau, qui dit nettement^ : « Personnellement
1. Étude sur le grec du Nouveau Testament^ Paris, 1893, p. xxiv.
NOUTBAD TESTAMENT. — U. 21
nous croyons que ce premier évangile a été composé en grec et^non en araméen. » Soutiennent la deuxième, Westcott, Cornely, Schanz, Zahn, Godet, GlaV Fillion et, en général, les écrivains catholiques. Voici les principales raisons que présentent les tenants des deux opinions.
1** Examen de la tenue générale de V évangile. Il y a dans le livre entier une unité très nette de plan, un arrangement artificiel des matières et surtout une originalité de style, qui ne se rencontreraient pas dans une traduction. On y reconnaît une certaine teinte hébraïsante, mais en même temps une tenue générale, où Ton retrouve des tournures et des formes grecques très accentuées; le style, simple et coulant, beaucoup plus pur que celui de Marc, indique un écrit original plutôt qu'une traduction. Que Ton compare le premier évangile avec des livres traduits de Thébreu, tels que les livres grecs des Septante, etl'on constatera de suite une différence profonde. L'original hébreu transparaît à chaque ligne dans ces derniers, tandis que, dans le premier évangile, les hébraïsmes sont relativement rares, et tels qu'on peut les attendre d'un livre écrit par un juif et reproduisant un enseignement juif. Quelques expressions grecques : BaxToXoYetv, TcoXuXoyia, n'ont pas d'analogues en hébreu. Les paronomases : ^vrai xatxoij/ovTai, XXIV, 30; àçav(Çooai57rw<;çpàvto)<ri,VI, 16; x«xoù; xaxwç aTuoXéffei, XXI, 41, sont nécessairement originales; il est difficile de supposer que l'araméen ait fourni aussi dans ces passages des expressions formant paronomase.
Ces observations, cependant, ne sont pas décisives en faveur d'un original grec. Et d'abord, l'unité do style, qui règne d'un bout à l'autre du livre, prouverait
i, Die Originalsprache des Matthàusevanyeliums, Paderborn, 1887.
plutôt que nous avons ici une traduction. Il est certain qu'une bonne partie de la matière a existé tout d'abord en araméen; tout au moins, les discours du Seigneur, par conséquent, presque les trois quarts de l'évangile. L'écrivain grec a donc au moins traduit ceux-ci. Mais on ne peut relever de différences de langue et de style entre les discours et les récits qui, dit-on, auraient été composés en grec; c'est donc qu'eux aussi sont traduits de l'araméen. Cette conclusion s'impose par le fait qu'ils sont de même venue que les discours. Nous ne voyons pas, en outre, pourquoi les compositions de mots ne représenteraient pas des termes analogues hébreux. Ces paronomases citées, qui sont l'argument le plus fort en faveur de l'original grec, reproduisent cependant des jeux de mots parallèles en araméen. En effet, ces trois paronomases sont extraites de discours du Seigneur ou de paroles des interlocuteurs de Jésus, qui, dans leur état primitif, ont existé en araméen. L'unité de plan et l'arrangement artificiel des matières ont pu être faits dans l'écrit araméen de Matthieu aussi bien que dans l'écrit grec. Quant aux fines tournures grecques, au style lapidaire, à l'élégance et à la bonne tenue du premier évangile, ceci est affaire d'appréciation et la preuve, c'est que les critiques ne s'accordent pas sur ce point. La phrase n'est pas plus hébraïque que dans les autres évangiles, mais elle ne l'est pas non plus beaucoup moins.
Cependant, les termes araméens que l'on trouve çà et là dans le premier évangile, raca, gehenna, mamônas ; 5ixaio<xuvY), employé dans le sens de l'hébreu tsedaka, bienfaisance, ne prouvent pas un original hébreu ; car on trouve dans Marc, certainement écrit en grec, ces mêmes termes à l'exception de raca. Quant au 8ixaio<juvri de VI, 1, il signifie plutôt pratique de la justice, lequel sens est classique. En définitive, il n'y a
pas de conclusion certaine à tirer d'un examen littéraire de l'évangile grec contre l'existence d'un évangile hébreu de Matthieu, dont notre premier évangile serait une traduction.
2° Examen des citations de l'Ancien Testament^ — On soutient que la forme des citations de l'Ancien Testament nécessite un original grec. La question est très complexe. Et d'abord, remarquons un fait, qui prouve que les citations du premier évangile ont dû être faites d'après un plan préconçu.
Les citations de l'Ancien Testament, mises dans la bouche du Seigneur ou de ses interlocuteurs, ont été prononcées en araméen ; elles devraient donc être conformes aux Targums araméens, lesquels, bien qu'ayant été écrits seulement au ii® siècle, représentent plus ou moins la tradition des Écritures au temps de Jésus- Christ. Or, ces citations ne sont en accord avec les Targums, que lorsque ceux-ci reproduisent le texte hébreu ; c'est donc que Tévangéliste n'a pas reproduit les citations scripturaires telles qu'elles ont été prononcées.
Remarquons, en second lieu, que les citations sont d'ordinaire assez libres ; saint Matthieu cite de mémoire et assez souvent inexactement. Comparez par exemple Mt IV, 14-16 = IsAÏE IX, 1, 2; V, 33 = Léç>. XiX, 12 et Deut, XXIII, 21. Les citations textuelles sont très rares. Il arrive même à l'évangéliste , par suite des additions ou des changements qu'il introduit dans le texte de l'Ancien Testament, de modifier légèrement le sens du passage. Le prophète Michée, V, 2, écrit que Bethléem Ephrata était petite entre les milliers de Juda, tandis que Matthieu dit, III, 6 : Et toi, Bethléem de Juda, tu n'es pas la plus petite entre les chefs de Juda.
1, Massebieau, Examen des citations de V Ancien Testament dans l'Évangile selon saint Matthieu, Pari8, 1885.
Le premier évangile contient 45 citations de l'Ancien Testament, lesquelles au point de vue de leur origine, se décomposent de la façon suivante : 3 citations, VIII, 17; XXVII, 9, 10; II, 15, sont empruntées à l'hébreu ; 7 sont une combinaison de l'hébreu et des Septante, IV, 15, 16; XII, 18-21; XXI, 5; II, 6; XXII, 37; XIII, 35. Les autres sont empruntées aux Septante; 18 sont assez littérales; 13 plus ou moins libres.
Si l'évangile de Matthieu est une œuvre originale écrite en grec, on comprend déjà difficilement cette dérivation tantôt d'un texte, tantôt de l'autre ; de plus, la dérivation devrait être indifférente quant aux idées qu'expriment les citations. Or, il n'en est pas ainsi et l'on constate que ces différences d'origine ont une raison. Il faut distinguer entre les citations mises dans la bouche de Jésus-Christ et celles qui sont le fait de l'évangéliste.
D'une manière générale les citations de l'Ancien Testament faites par Notre-Seigneur sont empruntées aux Septante, sauf XXII, 37-39, combinaison de l'hébreu et des Septante. Pour les citations; qui sont le fait de l'auteur, elles sont composites d'origine ; tantôt elles viennent des Septante, tantôt de l'hébreu, ou sont une combinaison des deux textes. Toutes les citations, que Matthieu a en commun avec Marc, soit 18, sont empruntées aux Septante. Celles qui lui sont communes avec Luc, soit 4, viennent aussi des Septante. Toutes les citations communes aux trois synoptiques, mises dans la bouche du Seigneur, sont textuellement identiques et empruntées aux Septante. 11 citations, propres à Matthieu et destinées à prouver que diverses circonstances de la vie de Notre-Seigneur sont un accomplissement des prophéties, montrent que l'évangéliste connaissait le texte hébreu de l'Ancien Testament. Restent 12 citations, particulières à Matthieu, faites
d'après les Septante; elles doivent provenir de la tradition orale et avoir existé primitivement en araméen, car la forme en est très libre.
Quelles conclusions pouvons-nous tirer de ces faits? Aucune de très nette, car il ne faut jamais perdre de vue le facteur qui a été constamment en action, à savoir Tadaptation des citations au texte reçu. Lorsque Matthieu fut traduit, il est probable qu'on conforma en général ses citations au texte des Septante. Mais si tout l'original a été araméen, comment n'a-t-on pas ramené toutes les citations aux Septante? En définitive, la nature des citations de l'Ancien Testament dans le premier évangile s'explique tout aussi bien dans l'hypothèse d'un original araméen que d'un original grec.
3** Examen des rapports entre les trois synoptiques. Les rapports de langue et d'idées que nous avons constatés entre les trois évangiles synoptiques, entre Matthieu et Marc d'un côté, et Matthieu et Luc de l'autre, prouvent-ils l'originalité du texte grec de Matthieu? En résumé, on peut supposer que les trois synoptiques ont travaillé sUr une même catéchèse orale ou écrite, primitivement araméenne ; qu'ils ont eu cette catéchèse par parties séparées et à un état littéraire différent. Les divergences s'expliquent d'abord par ce fait, puis, par l'hypothèse de traductions différentes et par la manière de traiter les matériaux, spéciale à chaque évangéliste; Matthieu et Luc surtout les ont adaptés au but de leur évangile. Rien n'empêche que Matthieu ait fait ce travail sur la catéchèse araméenne ; les corrections littéraires du texte de Marc par Matthieu, si tant est qu'on croie à ses corrections, peuvent provenir du traducteur, qui connaissait mieux le grec que le prédicateur populaire, qui a fourni la catéchèse reproduite par Marc. En réalité, la seule difficulté est d'expliquer les ressemblances de style entre Matthieu et Marc.
Remarquons, tout d'abord, qu'elles sont moins nombreuses qu'on ne le croit. Pour les récits elles sont même assez rares ; en tout cas, beaucoup plus que pour les paroles du Seigneur. Pourquoi ne pas supposer que les trois synoptiques, dépendant d'une même catéchèse araméenne, se sont rencontrés quelquefois pour exprimer par les mêmes mots grecs des termes araméens semblables? Les paroles du Seigneur étant, d'ordinaire, sous forme de maximes, de sentences très précises, on comprend qu'elles laissaient moins de marge à la divergence des expressions. Il est possible aussi de supposer que, soit par le fait des copistes ou d'autres, des sentences du Seigneur, qui ne différaient que par les mots dans les trois synoptiques, ou dans deux d'entre eux, ont été unifiées. Enfin, il nous paraît probable que le traducteur grec de Matthieu a utilisé l'évangile grec de Marc, surtout pour les paroles du Seigneur, ce qui expliquerait bien les ressemblances qui existent entre Matthieu et Marc, car, on l'a remarqué, les ressemblances sont plus fréquentes entre Matthieu et Marc qu'entre Marc et Luc, et surtout entre Matthieu et Luc. De ces observations nous pouvons conclure que, si les rapports relevés entre Matthieu et les deux autres synoptiques ne supposent pas nécessairement un Matthieu hébreu, ils ne s'y opposent pas non plus. Donc, de l'examen interne de l'évangile de Matthieu, il résulte que tout l'écrit original a pu être un Matthieu hébreu ; nous avons montré que le témoignage delà tradition est plutôt en faveur du Matthieu original hébreu. Nous ne voyons donc pas pourquoi on ne se rallierait pas à cette conclusion. Mais, en supposant même que Matthieu ne soit l'auteur que des Logia, et qu'une partie de son évangile dérive de celui de Marc, nous serions encore en droit d'attribuer ce premier évangile à Matthieu^ comme à son principal auteur.
i 2, — L'évangéliste saint Matthieu.
Saint Matthieu est nommé cinq fois dans le Nouveau Testament; quatre fois dans le catalogue des apôtres, où il est placé tantôt à la septième place, Le VI, 15, Me III, 18, tantôt à la huitième, Mt X, 3, AcL I, 13. Le premier évangile raconte la vocation d'un péager, IX, 9, qu'il appelle Maôôaîo;, tandis que Marc II, 14, et Luc V, 27, le nomment Lévi, Aeueiç. Nous verrons tout à l'heure s'ils ont eu en vue le même personnage. Il n'est donc parlé de Matthieu que deux fois dans le Nouveau Testament.
Le nom de Maôôaîoç est orthographié de deux manières dans les manuscrits. Dans les plus anciens majuscules, K B D, il est écrit avec deux 6, tandis que dans les majuscules moins anciens, C E K L, il est écrit avec un x et un 6. La première forme prouverait que MaOOaîoç vient de l'hébreu. Nous avons dans l'Ancien Testament Mattai pour Matnai, Esdrasy X, 33; Néhém. XII, 19 et Matthania, I Chr, IX, 15, 25, don de Dieu; dans l'hébreu post-biblique, Mattai ^ Matathias. Ces mots sont représentés par Matathias et par abréviation par Mattya, lequel a formé régulièrement Matthias, mais a pu former aussi Maôôaïoç. Comme exemple de dérivation semblable citons : Jehouda = 'louSatoç; Kenani == Xavavaîoç; Chalphaï qui a produit KX(07raç et 'AX(païo^. Si donc Maôôaîoc vient de l'hébreu, il doit être orthographié avec deux 6, car il y a un tav avec daguesch fort dans Mattai. Cependant, Blass et Schmiedel croient que la forme grecque primitive aurait été t6 et que lé t aurait été assimilé au 6, assimilation dont nous avons des exemples Mk = «ôôi;.
i. Dalmam, Grammalik des jûdisch-palâstinischen Aramâch^ p. 144, Leipzig, 1894.
Curtius * croit au contraire que le Maôôaîoç primitif par deux 6 a été adouci en tô, afin que Ton n'ait pas à prononcer deux aspirées consécutives. D'autres étymologies de ce nom ont été citées 2.
Le personnage qui, dans Matthieu IX, 9, était assis au bureau des péages et est appelé Matthieu est le même que Lévi, assis aussi au bureau des péages, dans Marc II, 14 et Luc V, 27. Le récit des trois synoptiques est identique ; il est parlé de la vocation de Matthieu-Lévi dans les mêmes termes ; la péricope est dans les trois évangiles précédée de la guérison du paralytique et suivie de la question sur les jeûnes. Ce Lévi, appelé par le Seigneur et par conséquent apôtre, ne paraît dans aucune liste d'apôtres. Il est donc probable que Lévi était le nom primitif du personnage, qui fut appelé ensuite Matthieu ; le M«6- Oaîoç XsYOfiiEvoç de Mt IX, 9, semble l'indiquer. Ce fait d'un même homme ayant deux noms se rencontre fréquemment chez les Juifs. Il est vrai qu'ordinairement le même personnage porte un nom hébreu, ex. : Shaoul, et un nom grec, IlauXoç. Mais nous avons aussi des exemples d'individus ayant deux noms hébreux : Joseph Barsabas, Joseph Barrabas, Simon Céphas. Les raisons qu'on a apportées contre cette identification de Matthieu et de Lévi nous paraissent insuffisantes. Quoi qu'on en ait dit, Origène l'admettait, puisqu'il cite Matthieu comme exemple d'un personnage ayant deux noms, Matthieu et Lévi'.
Il paraît probable que Mattija, don de lahveh, est le nom que Jésus-Christ donna au péager, lorsqu'il l'appela à l'apostolat. Ce fut ainsi que le nommèrent dès lors ses frères chrétiens, tandis que Lévi était son nom
i. Grundzûge der griechischen Etymologie^ p. 418, Leipzig, 186r>. î. CoRKELT, Introd, specialis in libros N. T., p. 17, Paris, 1897. 3. Praef* in Ep. ad Rom.
primitif. Marc et Luc l'ont appelé, au moment de sa vocation, du nom de Lévi qu'il portait alors, tandis que, dans la liste des apôtres, ils lui ont donné son nom chrétien.
Après son appel, Matthieu suivit Jésus et pendant qu'il était à table à la maison, dit Matthieu, à sa maison, dit Marc, beaucoup de péagers partageaient son repas. Était-ce la maison de Matthieu ou celle de Jésus? La construction grecque est amphibologique, mais Luc, V, 29, tranche la question : Lévi lui fit un grand festin dans sa maison.
Sur la carrière ultérieure de Matthieu nous n'avons que des renseignements légendaires, qui d'ailleurs ne nous intéressent pas par leur contenu.
§ 3. — Histoire littéraire de l'évangile selon saint Matthieu.
L'existence du premier évangile grec est constatée par l'usage qu'en ont fait les écrivains chrétiens. II ne faut pas cependant s'attendre à trouver beaucoup de citations littérales ; les premiers écrivains chrétiens usent d'une certaine liberté à l'égard des textes.
On a relevé 66 ressemblances de textes entre l'évangile de Matthieu et la Doctrine des douze apôtres, le premier écrit chrétien de l'époque subapostolique. Plusieurs sont très éloignées; une vingtaine environ sont assez frappantes ; quelques-unes même sont textuelles. Mt VI, 6 et 7-13 est reproduit dans laDidachè,
VIII, 2, avec des variantes de détail; Mt VII, 6 = Did.
IX, 5. Citons encore les passages suivants, comme se rapprochant de Matthieu : Did, I, 2 = Mt XXII, 37, 39; I, 2 = VII, 12; I, 5 =3 V, 26; III, 7 =. V, 5; VII, 1 = XXVII, 19; VIII, 1 = VI, 16; XVI, 1 = XXIV, 42, 44, etc. Ces sentences du Seigneur viennent-elles de
notre évangile de Matthieu ou de la tradition orale? Il est possible que les sentences dont les ressemblances avec Matthieu ne sont pas littérales, proviennent de celle-ci, mais quand la Didachè, VIII, 2, dit : ôk Ix^euaev ô xupioç iv tÇ 6ÙaYY«^f<î> «utou, puis reproduit presque textuellement l'oraison dominicale, telle que la donne Matthieu, VI, 7-13, il est impossible de ne pas conclure que la Didachè a connu le texte de Matthieu.
On s'est demandé si ces textes ne viendraient pas d'évangiles similaires du premier évangile, tels que l'évangile selon les Hébreux, selon les Égyptiens. C'est une conjecture qu'on ne peut rejeter absolument, mais qu'on ne peut accepter non plus, car nous n'avons dans les passages conservés de ces évangiles aucun de ceux que reproduit la Didachè.
Clément Romain a-t-il connu l'évangile de Matthieu? Funk relève onze passages de l'épître aux Corinthiens, où il trouve des ressemblances avec Matthieu; elles sont discutables. Deux passages cependant se rapprochent tellement de Matthieu, qu'on peut les croire empruntés à cet évangile. Comme le texte de Clément reproduit des textes empruntés à des passages différents de Matthieu, nous le coupons d'après les passages parallèles de Matthieu ou de Luc, car quelquefois Clément est plus rapproché de Luc que de Matthieu.