AposL Fathers, vol. I, part U, p. 680, London, i
Un exemple montrera la manière de citer de Justin. Nous reproduisons le § 15 de la 1'* Apologie, en insérant entre parenthèses le texte de Matthieu, XVIII, 9, quand il est différent de celui de Justin : e\ ô ô;p6aXfjLoç aou (ô SeÇio;) dxavSaXiÇei ae, Ixxo^J^ov (IÇeXs) auxov (xot\ pdtXe) àtco (xou* aufjLcpspsi Y^p (xocXov) aot fxovoïpôaXfjLOv elaeXôetv elç t^v ^a- (riX8(av Twv oôpavwv (Ccoyjv) ^ [ASTa Suo TçejAipôyivai (8uo 6:pôaXfjLotç l^ovTa pXr,ôr)vai) clç to aicoviov Trop (e!ç tV yéiway tou TTupoç). Ce texte est deux fois dans Matthieu, V, 29; XVIII, 9 et une fois dans Marc, IX, 46. Or, il a, dans Justin, des ressemblances et des différences avec les trois textes évangéliques, et ne reproduit exactement ni l'un ni l'autre.
Voici maintenant comment Justin procède pour le choix des citations évangéliques. Dans sa 1" Apologie,
XV, du § 13 à 20, il cite presque sans interruption des passages des évangiles. Or, ces citations n3 suivent pas l'ordre du texte de Matthieu, mais puisent çà et là, quelquefois même dans Luc. Ainsi, nous avons des passages de Mt V, 46, 44, 42; Le VI, 34; Mt VI, 19, 20;
XVI, 26; Le VI, 36; Mt V, 45; YI, 25, 26, 31, 32, 33, 21; VI, 1; V, 39, 22, 41, 16 etc., etc. Il paraît évident que Justin n'avait pas sous les yeux le texte de Matthieu ; autrement, pourquoi aurait-il renversé ainsi l'ordre des sentences, lequel est beaucoup plus naturel dans Matthieu que chez lui? De plus, il n'y a aucune citation qui soit absolument textuelle. L'idée est la même, les expressions aussi très souvent, mais il y a toujours des différences par l'emploi de mots synonymes. C'est même là un fait très curieux. Justin a 220 passages parallèles à des passages du Nouveau Testament, qu'on doit tenir pour des citations. Or, sur ces 220 passages, c'est à peine si l'on en citera trois ou quatre comme textuels. On ne peut conclure, cependant, de ce fait que Justin empruntait son texte à d'autres évangiles
que les nôtres, car il en agit de même avec l'Ancien Testament; il le cite très souvent, près de 450 fois, et, si les citations sont plus souvent textuelles que celles du Nouveau Testament, cependant, dans la très grande majorité des cas, elles ne le sont pas. 11 faut donc en conclure que Justin ou se préoccupait peu de précision, ou citait toujours de mémoire. Cela explique la non-littéralité et le mélange des textes. 11 est impossible de supposer que Justin se servait d'écrits contenant la matière évangélique dans Tordre et dans les termes où il la citait. Ces termes, souvent moins précis que les termes canoniques, n'ont pu venir non plus d'un évangile écrit, car on en retrouverait la trace dans d'autres écrivains, ce qui n'est pas le cas.
Recherchons maintenant si Justin a cité des passages du premier évangile. Dans son index III, Otto en relève 175. Ce sont pour la plupart de simples rapprochements de faits ou d'idées. Voici les citations les plus littérales : I Ap. XV, 19 = Mt VI, 25 ; XV, 20 = Mt VI, 1; XVI, 2 = Mt V, 41etV, 16; XVI, 5,6 = Mt V, 34,37; XVI, 12 = Mt XIII, 42,43. Une des citations les plus littérales est celle de la parole de Notre-Seîgneur au jardin des Oliviers^ : itaxsp, el ôuvatov hxi, TcapcXdéTO) TO TcoTT^piov TOUTO OLTz' Ifiou* xoù fjLetât TOUTO eù^^ofxevoç XcYCt* y^i &)ç lyù) PouXojjiat àXX* d)ç al ÔÉXetç. On pourrait citer aussi : I Ap, XXX : x«\ ÔcpawsuovTa icSdav voaov x«i ttSwv [AaXax{«v, qui rappelle trois passages de Mt : IV, 23; IX, 35; X, 1, mais cette phrase n'était-elle pas stéréotypée traditionnellement pour caractériser l'action du Seigneur?
Justin paraît avoir cité les Septante d'après Matthieu. Ainsi, I4/>. XXXVI, 1, il cite le texte de Michée : xal al) BcôXcéfA, exactement comme Mt II, 6, tandis que
i. DiaL 99,8.
les Septante, et l'hébreu aussi d'ailleurs, préseiltent plusieurs divergences. Même constatation à faire pour : Dial. 78,19 = Jérémie XXXI, 15; Mt II, 17 et 1 Ap. XXXy = Zach. IX, 9; Mt XXI, 5. Pour le texte d'Isaïe, VII, 14, Justin s'accorde pour la première partie avec Matthieu, I, 23; puis il diffère de l'évangéliste, qui reproduit le texte hébreu et enfin reproduit les mêmes paroles que lui.
De ces faits on pourrait conclure que Justin a emprunté ses citations de l'Ancien Testament à Matthieu, bien qu'elles présentent quelques légères différences avec celles de l'évangéliste. Mais remarquons que, dans les citations de l'Ancien Testament que Justin a en commun avec les épîtres pauliniennes, il reproduit aussi le texte de celles-ci, quand il est différent des Septante. Peut-être y aurait-il lieu de voir s'il est dans la même position par rapport à d'autres écrivains. Il faudrait alors en conclure qu'il existait en Palestine au i-ii" siècle^ une édition des Septante non conforme à l'édition égyptienne, qui est celle que nous avons dans le Vaticanus. Quoi qu'il en soit, et malgré les •variantes que présente le texte de Justin avec celui de Matthieu, nous devons conclure que l'apologiste a connu le premier évangile.
Ilégésippe était un chrétien juif de Palestine, vivant dans la seconde moitié du ii® siècle. Ses mémoires : IXévxe ÔTtojjLVy^fxaxa IxxXtjffiaffrixwv Ttpaïcwv, relataient les événements intéressant l'Église, qui s'étaient passés depuis la mort de Jésus-Christ jusqu'à l'époque où vivait l'auteur. Il devait connaître nos évangiles et s'en servir. Or, dans les nombreux passages qu'Eusèbe nous a conservés des Mémoires d'Hégésippe, nous ne trouvons aucime citation de Matthieu. Tout au plus avons-nous des passages qui rappellent des faits évangéliques.
Voici le plus saillant : Hégésippe^ rapporte le témoignage de Jacques, évêque de Jérusalem, à qui les pharisiens et les scribes avaient demandé ce qu'il pensait de Jésus le crucifié. Il répondit d'une voix forte : T( fxe lirepwTaTe iCEpl ^Iy,aou tou uÎou tou ^vOptoTcou, xal auxoç xa^rai Iv tS) oupavÇ Ix SsÇtSv t^ç fjLeyaXyjç $uvafjL£(oç xai fxAXet Ipj^eaOai Ira twv veïptXwv tou oupavou. Ces paroles de Jacques rappellent Mt XXVI, 64 et Me XIV, 62. Le texte est reproduit assez littéralement, mais ces paroles de Jésus, que répète Jacques, sont-elles emprun^tées à nos évangiles ou à la tradition, ou à un recueil évangélique extra-canonique ? Il est à remarquer qu'Eusèbe ne dit nulle part qu'Hégésippe ait connu nos évangiles. En revanche, il dit^ que celui-ci : fx re tou xaô' l6pa(ouç sùaYYeXtou xai tou aupiaxou xal ISicoç Ix vri^ I6po(($o< SiaXsxTou Tivà TiÔY)(Tiv. Qu'était-ce que cet évangile xaO' l6p«{ouç, et cet évangile <rupi«xou? Sont-ils distincts, ou est-ce le même, et serait-ce un évangile suivant les Hébreux écrit en syriaque, ou l'évangile araméen de Matthieu, ou bien est-ce l'évangile selon les Hébreux, en usage surtout chez les chrétiens juifs ébionites? Rien n'indique le choix à faire. Quoi qu'il en soit, il reste étonnant que nous trouvions si peu de réminiscences évangéliques dans Hégésippe. Remarquons seulement que nous n'avons que des fragments des Mémoires de cet historien et que ces fragments ont été conservés par Eusèbe. Or celui-ci, de parti pris, il le dit nettement, ne mentionnait la position des écrivains dont il parlait, que par rapport aux écrits canoniques, qui étaient encore discutés. Ainsi, il ne dit pas ce qu'Hégésippe pensait des épîtres indiscutées de Paul ou des évangiles, parce qu'il n'y avait aucun doute à ce sujet.
i. Edsèbe, Hist. eccU^ H, â3, 13.