‹ Histoire des livres du Nouveau TestamentChapitre 71 sur 99 · Lepin, op. cit.y p · texte numérisé non relu

Lepin, op. cit.y p

La seconde partie de la thèse de saint Matthieu : le peuple juif a été rejeté et n'aura pas part au royaume à cause de ses péchés, ressort aussi très clairement de l'exposé évangélique. Jésus Messie avait fondé le royaume annoncé par les prophètes, et les Juifs, qui devaient, d'après les Écritures, en être les héritiers, en étaient exclus ; c'était là un fait qui paraissait ruiner la première partie de la thèse de l'évangéliste. Il avait donc à montrer pourquoi les Juifs étaient exclus du royaume messianique, inauguré par Jésus. Ainsi que l'avaient souvent proclamé les prophètes, le peuple d'Israël serait châtié à cause de ses péchés; c'est là l'enseignement qu'on lit à toutes les pages des saintes Écritures; des livres entiers, les Juges, Samuel, les Rois le démontrent par les faits ; c'est le fond commun des écrits des prophètes ; c'est l'idée directrice des discours de lahveh dans le Deutéronome.

Saint Matthieu démontre donc que c'est à cause de son incrédulité qu'Israël a été exclu du royaume; il relève tous les faits où éclate l'endurcissement progressif du peuple juif. Au début de la vie publique du Seigneur, les foules l'accueillent, il est vrai, avec enthousiasme, mais bientôt la défiance se fait jour sous l'influence des scribes et des pharisiens. Reconnaissons que la masse populaire était prête à proclamer Jésus leur roi, mais elle fut trompée et entraînée par ses chefs, par les docteurs qui étaient ses maîtres écoutés. Lorsque les foules se demandent si Jésus n'est point le Fils de David, c'est-à-dire le Messie, les pharisiens répondent qu'il chasse les démons par Beelzeboul, prince des démons, XII, 23,24. Jésus a affirmé cet endurcissement et cet aveuglement du peuple à qui il prêchait le royaume de Dieu, XIII, 13, 14. Ce sont pourtant les scribes et les pharisiens, les anciens du peuple et les grands-prêtres, qui ont surtout poursuivi Jésus de

leur haine, qui ont été les fauteurs de sa mort; mais le peuple a participé à leurs crimes, lorsque, devant Pilate, il criait : Qu'il soit crucifié ! Que son sang soit sur nous et sur nos enfants! XXVII, 23, 25. Le peuple s'excluait lui-même du royaume messianique.

A la place des Juifs les païens étaient appelés. « C'est pourquoi, je vous le dis, le royaume de Dieu vous sera enlevé et sera donné à une nation qui en donnera les fruits », XXI, 43, disait Jésus aux Juifs incrédules. Et saint Matthieu relève avec soin, dans tout le cours de son évangile, les faits qui montrent les bonnes dispositions des païens à l'égard de Jésus. Dès sa naissance, des mages d'Orient viennent l'adorer ; les habitants de la Syrie lui amènent leurs malades, et Jésus les guérit, IV, 23. Le centurion est plein de foi, tandis que les Juifs sont incrédules, VIII, 10-12, et Jésus affirme à ce propos que bien des gens viendront de l'Orient et de l'Occident et seront à table avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux, tandis que les fils du royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors, VIII, 11; ilfa/. I, 11.

Ainsi que nous le montrerons plus loin, Jésus déclare que l'évangile doit être prêché dans le monde entier^ et enfin, son ordre suprême à ses apôtres est de faire toutes les nations ses disciples, XXVIII, 19. C'est par ces paroles que saint Matthieu conclut son œuvre biographique mais surtout apologétique. Il a rapporté un certain nombre de traits de la vie de Jésus, en les disposant dans un ordre suffisamment chronologique, mais il les a choisis soigneusement en vue de la thèse qu'il voulait établir. Rappelons que cette thèse, qu'a démontrée saint Matthieu, est exactement celle que saint Paul a développée dans son épître aux Romains.

Nous croyons inutile de nous arrêter à l'hypothèse assez singulière qu'ont soutenue Holtzmann et d'autres

critiques, à savoir que les faits mentionnés par saint Matthieu, comme réalisant d'anciennes prophéties sont nés de ces prophéties elles-mêmes. Imprégnée des prédictions prophétiques, Timagination chrétienne aurait concrète en des faits les prophéties qui se rapportaient au Messie, et les aurait attribués à Jésus, que l'on croyait le Messie annoncé par les prophètes.

§ 7. — Enseignements doctrinaux du premier évangile»

Le but que s'est proposé saint Matthieu en écrivant son évangile, est le principe directeur, la raison d'être du choix qu'il a fait des enseignements du Seigneur pour les présenter à ses lecteurs. Ceux-ci offrent cependant cette particularité, qu'ils semblent exclusifs les uns des autres ; tantôt ils sont en faveur de la Loi et sont strictement particularistes, tantôt ils prononcent l'abrogation de l'institution mosaïque et sont nettement universalistes. D'une part, Jésus déclare qu'il n'est pas venu pour abroger la Loi, mais pour l'accomplir; que pas un seul trait de lettre n'en passera, V, 17, 18; que celui qui la violera ou enseignera à la violer sera le plus petit dans le royaume des cieux, V, 19; que le sabbat doit être observé aux dépens de la vie, XXIV, 20. Il défend à ses disciples d'aller sur les routes des Gentils et d'entrer dans les villes des Samaritains et leur ordonne d'aller plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël, X, 5 ; lui-même n'a été envoyé que pour celles-ci, XV, 24.

D'autre part, Jésus déclare que le Fils de l'homme est le maître du sabbat, XII, 8; que la souillure est intérieure et non extérieure, XV, 18, 19; que mieux vaut la miséricorde que le sacrifice, IX, 13; XII, 7. La parabole des vignerons homicides prouve que la na-

tion élue, Israël, a rejeté le roi qui lui était envoyé, et que d'autres peuples sont appelés à la remplacer, XXI, 33-46; beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident et seront à table avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux, tandis que les fils du royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors, VIII, 11. L'Évangile doit être prêché à toutes les nations; le champ dans lequel le Fils de l'homme a semé, c'est le monde, XIII, 38. « Cet Évangile du royaume sera prêché dans le monde entier, pour servir de témoignage à toutes les nations et alors viendra la fin » , XXIV, 14. Expliquant l'action de la femme qui a répandu un parfum sur son corps, Jésus ajoute : « Partout où cet Évangile sera prêché dans le monde entier, on racontera aussi en mémoire d'elle ce qu'elle a fait » , XXVI, 13. Enfin, Jésus, apparaissant à ses apôtres en Galilée, leur donne cet ordre suprême : « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc, faites disciples toutes les nations » , XXVIII, 18. Cette sentence peut être considérée comme le résumé de tout ce que l'évangéliste vient de rapporter dans son livre et le point culminant de l'enseignement du Seigneur.

Diverses explications ont été fournies de ces antinomies ; il en est plusieurs qui sont inacceptables. Nous protesterons tout d'abord contre ceux qui rejettent d'un bloc comme le produit de l'expérience chrétienne toutes les sentences où le Seigneur enseigne que son Evangile doit être prêché dans le monde entier, sous prétexte que ces idées n'étaient pas dans son champ de vision, et ne concordaient pas avec ses enseignements journaliers sur son retour à bref délai. Agir ainsi, c'est se faire la tâche trop facile, ouvrir la porte à toutes les fantaisies et surtout procéder d'une façon antiscientifique.

Et d'abord, ces toxtes, que l'on rejette, sont au point

de vue de la critique textuelle aussi peu discutables que ceux sur lesquels on appuie l'hypothèse qui en nécessite le rejet. Un texte, quel qu'il soit, ne peut être mis de côté pour des motifs internes, c'est-à-dire parce qu'il y a difficulté à l'expliquer ou à le faire entrer dans un ensemble. La critique textuelle conjecturale, tout au moins en ce qui concerne le Nouveau Testament, n'est pas encore regardée comme scientifique; elle dépend trop de l'idiosyncrasie de chacun. Un texte doit être examiné au point de vue des témoignages qui l'attestent, et si ces témoignages sont bons, on n'est pas fondé à le rejeter. Or, ces textes que l'on exclut sont dans tous nos manuscrits et l'on ne voit pas comment ils auraient pu s'y introduire s'ils n'y avaient pas été dès l'origine. Nous devons croire, par conséquent, que nous possédons les évangiles tels qu'ils sont sortis des mains de leurs auteurs, dans la mesure toutefois que nous expliquerons plus loin.

Les changements qui auraient été, suppose-t-on, introduits dans les doctrines enseignées par Notre-Seigneur, — car, dans l'hypothèse proposée, il y aurait eu changement et non pas simplement évolution ou développement, — ces changements peuvent-ils être le fait des évangélistes eux-mêmes? Nous verrons que ceuxci ont choisi leurs matériaux, qu'ils les ont disposés, chacun à leur manière, pour atteindre un but spécial, mais ces matériaux, les mêmes pour tous les trois, au moins pour l'ensemble du contenu des péricopes, ils les ont reçus d'ailleurs, et déjà assez fixés pour qu'il ne fût pas possible d'y introduire des idées nouvelles. Or, ainsi que nous le dirons, toutes les doctrines que l'on prétend étrangères à l'enseignement de Jésus, se retrouvent dans les trois synoptiques, et elles y sont tellement incorporées à la trame même de chaque évangile, qu'on ne pourrait les en dé-

tacher sans rompre Tordonnance de Técrit. Dans ces conditions, pour qu'il y ait eu changement substantiel dans les doctrines mises dans la bouche du Seigneur, il faudrait supposer une entente préalable entre les trois évangélistes, ce qui nous paraît impossible, car ils semblent bien avoir travaillé indépendamment les uns des autres.

Ces doctrines, qui étaient déjà dans les sources utilisées par les trois synoptiques, peuvent-elles provenir de la réflexion des premiers chrétiens, qui les auraient introduites dans les sources évangéliques? Et d'abord, y a-t-il eu entre la mort de Notre-Seigneur et les premières rédactions de la catéchèse orale un espace de temps suffisant pour qu'aient pu naître et s'imposer à la conscience chrétienne des idées diamétralement opposées à celles que l'on dit avoir été exclusivement enseignées par Jésus-Christ? Et même auraient-elles pu naître dans ce milieu? Qu'étaient les apôtres et les premiers chrétiens? Des Juifs d'intelligence peu développée et d'une mentalité très exclusive, imbus, d'ailleurs, d'idées particularistes. On voit très clairement par les évangiles et les Actes que les idées universalistes, non seulement leur étaient étrangères, mais qu'elles ont dû leur être imposées et qu'ils ont été très lents à les accepter. Comment, en outre, cette première génération chrétienne qui, nous dit -on, croyait à la parousie prochaine du Seigneur aurait-elle pu inventer ces sentences, proclamant qu'avant cet événement, l'Évangile devait être prêché à toutes les nations?

Ces doctrines viendraient-elles de Paul et de ses adhérents? C'est impossible, puisque, bien avant que saint Paul ait pu exercer une influence quelconque sur la conscience chrétienne, les sources évangéliques, qui les contenaient, étaient déjà rédigées. L'Apôtre des

nations a été d'ailleurs le propagateur spécial de ces doctrines, mais il n'en a pas été le créateur. Par une illumination de l'Esprit divin, il avait compris que Jésus avait réalisé dans sa personne les anciennes prophéties, que les doctrines qu'il avait enseignées étaient identiques à celles que lui révélaient les Écritures. Paul ne se serait pas converti si les enseignements du Seigneur avaient été opposés à ceux qu'il lisait, en particulier, dans les prophètes.

D'autre part, observons que si les doctrines prêchées par l'apôtre n'avaient pas été déjà enseignées par Notre-Seigneur, jamais la première génération chrétienne ne les aurait acceptées du pharisien Paul. Nous connaissons les discussions qui s'élevèrent à Antioche et à Jérusalem sur l'interprétation des doctrines universalistes , et sur la façon dont elles devaient être appliquées.

Remarquons enfin que si nos évangélistes avaient' subi l'influence des idées pauliniennes, on retrouverait celles-ci clairement énoncées dans leurs écrits. Or, elles y sont si discrètement insinuées, que l'on doit croire que nous les avons ici dans leur teneur primitive, telles que Jésus les avait prêchées, tandis que, dans les épîtres pauliniennes, elles sont déjà développées dans leurs conséquences -

Observons, en outre, que Matthieu et Marc n'ont pas même été influencés par la terminologie paulinienne. Saint Paul appelle Notre-Seigneur presque exclusivement, et cela plus de 300 fois, 'Iridouç Xpiaxoç ou Xpi(TTo; 'Iriffouç, en ajoutant souvent ô Kupio; V^v; 8 fois seulement, dans la seconde épître aux Corinthiens et dans les épîtres aux Thessaloniciens et aux Philippiens, il l'appelle 'Iviffouç tout court. Or, Matthieu et Marc appellent toujours le Seigneur, 'Iridouç, excepté dans Mt 1, 1, 18 et Me 1, 1, oiil'évangéliste ne reproduit plus la catéchèse,

mais donne le titre du livre qu'il écrit, et alors ajoute à 'lîjaouç Tépithète Xpiorri;. Ceci prouve que Marc et Matthieu ont reproduit fidèlement la catéchèse primitive dans le cours de leur évangile, catéchèse restée indemne de toute influence paulinienne, même terminologique. De son côté, Luc appelle le Seigneur 'Iriowç, et quelquefois, probablement sous l'influence de saint Paul, ô Kupioç. Dans les Actes, Jésus est appelé 'Iif)(joiK, 'haouç XpWT^ç, ô Kûpio^ *lY)aow;, ô Kwpio; '1y)(jouç XpWTOç. Dans Marc on trouve une fois Kupioç'lY)ffouç, mais au f 19 du ch. XVI. Les interpellateurs seuls appellent quelquefois Jésus : Kupioç, dans Matthieu et Marc; mais ce titre est alors sans signification théologique.

En résumé , si nous considérons dans leur ensemble les idées qui sont à la base des premiers écrits chrétiens, nous constatons qu'enseignées par les prophètes, précisées par la vie et les paroles du Seigneur, ces doctrines forment la trame des évangiles et le fond de la prédication paidinienne. C'est un faisceau qu'il est impossible de délier, et dans lequel on ne pourrait introduire une idée étrangère sans en rompre la force et l'unité. Tout se tient étroitement agencé dans la littérature prophétique, les évangiles, les épîtres pauliniennes et les premiers écrits chrétiens; c'est Jésus- Christ qui est le centre et le lien commim. Ce que les uns ont dit de lui, les autres le redisent, et jamais nous n'entendons une voix isolée ou discordante. Si Jésus a enseigné des doctrines contraires ou étrangères à celles que les évangélistes ont placées dans sa bouche, il devient un phénomène inexplicable, parce qu'au point de vue des idées, il est en dehors de son milieu et rejeté dans les couches les moins intelligentes du peuple juif.

Mais revenons au premier évangile. Si vous en retranchez cette idée de la participation de toutes les nations au salut, vous ne comprenez plus le but de l'auteur

et la raison d'être de ce que contient son livre. Bref, les évangiles sont des œuvres fortement charpentées, et il n'est pas possible d'y introduire une idée capitale sans en troubler l'ordonnance. A moins de prétendre refondre tous nos évangiles, et de les détacher de l'ensemble d'écrits dans lequel ils sont incorporés, et dont ils sont une partie, nous ne voyons pas pourquoi et comment on n'accepte pas comme authentiques les doctrines qui y sont nettement enseignées.

Parmi, d'ailleurs, les sentences que nous avons citées, il en est plusieurs qui ne sont antinomiques qu'en apparence et que l'on peut rapprocher sans forcer le sens de l'une ou de l'autre. Ainsi, Jésus d'un côté paraît avoir maintenu la loi mosaïque et de l'autre l'avoir abolie. La solution est dans la parole même du Seigneur : « Je ne suis pas venu pour abroger mais pour accomplir. » La suite du discours montre la signification exacte de cette sentence. Jésus reprend un à un les préceptes de la Loi pour les perfectionner, en faire ressortir le côté intérieur, qui avait été méconnu au profit du côté extérieur du précepte. Là où la Loi défendait l'acte premier, Jésus a défendu cet acte et ce qui en découlait; il a ainsi complété la Loi dans ses conséquences morales ; d'autres fois, il l'a fait passer de l'extérieur à l'intérieur, et l'a pour ainsi dire spiritualisée. Ainsi, elle prohibait le meurtre, Jésus défend la colère, les injures, la haine contre les frères, V, 21, 26; la Loi défendait l'adultère, Jésus défend même de convoiter la femme du prochain, V, 27. Perfectionnant la Loi, Jésus repousse le divorce, V, 31, 32, interdit tout serment, V, 33-37, ordonne de rendre le bien pour le mal, V, 38-42, d'aimer même ses ennemis, V, 43-47. La charte de l'alliance nouvelle est donc établie sur celle de l'ancienne.

Les antinomies de détail sont expliquées dans les

commentaires. En ce qui concerne la première prédication évangélique, Jésus a certainement voulu borner sa propre mission à Israël, et il a fixé les mêmes limites à ses apôtres, mais seulement pendant qu'il était avec eux. Cette restriction n'était pas cependant absolue, puisque Jésus, lui-même, a exaucé la prière de la Chananéenne, et qu'il a souvent accepté parmi ses auditeurs les gens de Tyr et de Sidon et des autres villes phéniciennes.

Si, d'ailleurs, l'on examine de près les paroles de Notre-Seigneur à ses apôtres : « N'allez pas vers les gentils, mais allez plutôt vers les brebis perdues d'Israël », X, 5, l'on reconnaît qu'il n'y a pas eu défense absolue d'évangéliser les païens, mais seulement constatation du droit qu'avaient les Juifs de recevoir les premiers la nouvelle du salut et de l'arrivée du royaume de Dieu. La preuve, c'est qu'ailleurs Jésus enseigne l'appel de toutes les nations au salut et ordonne à ses apôtres de les faire ses disciples.

11 nous semble enfin que les anomalies que l'on relève, et que souvent l'on grossit, pourraient simplement se résoudre, si l'on voulait se rappeler ce qu'a été la prédication évangélique. Parlant à des foules d'esprit peu ouvert, Jésus était obligé d'exprimer fortement les doctrines qu'il enseignait, de les résumer en des sentences courtes, de sens absolu. Il n'était pas un professeur, qui a soin de limiter les unes par les autres les doctrines qui paraissent divergentes. Les premiers chrétiens ont pu, de leur côté, exagérer les sentences toujours dans le même sens, de sorte que ces sentences, prononcées à des moments différents, rapportées primitivement dans des documents séparés, se sont toujours éloignées davantage les unes des autres; c'est à l'exégète à les rapprocher, en retranchant des deux côtés ce qu'il y a de trop absolu.

§ 6. — Date et lieu de composition de l'évangile selon saint Matthieu.

Quelle que soit Topinion que l'on professe sur le mode de composition du premier évangile, on reconnaîtra qu'il a deux parties distinctes : 1* des récits et de courtes sentences du Seigneur, lesquels lui sont communs à des degrés divers avec les deux autres synoptiques; 2*» de longs discours de Jésus, que l'on retrouve à l'état dispersé dans saint Luc. A quelle époque ont été écrits les récits, qui ne sont autre chose que ceux de la catéchèse apostolique, il est difficile de le dire, car nous manquons de données sur ce point. Pour les discours ou Logia, ils ont dû être écrits avant l'an 58, cap nous en trouvons des traces très visibles dans les épîtres de saint Paul et dans l'épître de saint Jacques ; elles sont même si accentuées, qu'il est probable que saint Paul et saint Jacques ont emprunté les paroles du Seigneur qu'ils citent à un texte écrit plutôt qu'à la tradition orale.

La question porte non sur l'époque de rédaction des récits ou des Logia, mais sur la date de composition de notre évangile actuel de saint Matthieu. Déjà, dans l'antiquité, on n'était pas d'accord sur ce point. Eusèbe, dans sa Chronique, Théophylacte et Euthymius Zigabenus pensent que l'évangile de Matthieu a été écrit huit ans, et Nicéphore Calliste, quinze ans après l'Ascension du Seigneur; par conséquent, vers l'an 40-45 après Jésus-Christ. D'après Eusèbe, Matthieu écrivit son évangile en hébreu, quand il quitta la Palestine. Or, suivant une tradition, peu certaine, il est vrai, les apôtres se seraient séparés douze ans après l'Ascension. Ce serait donc encore vers l'an 41-42 qu'aurait été écrit le premier évangile. Mais il est possible de fixer d'après Eusèbe lui-même le départ défi-

nitif des apôtres vers l'an 60 ^ ce qui reporterait l'évangile à 60-08. Saint Irénée est un peu plus précis sur la date du premier évangile : Matthieu produisit son évangile lorsque Pierre et Paul évangélisaient et fondaient l'église de Rome, par conséquent vers Tan 64-67.

De nos jours, les opinions sont assez partagées; en général, les critiques catholiques opinent pour Tannée 40-45; quelques-uns remontent jusqu'à l'année 36-39, Patrizi, ou 37, Aberle; d'autres, Hug, Reuschl, Schanz, Rose, reculent la date jusqu'à l'an 60-67. Cette date est fondée sur le témoignage concordant de saint Irénée et d'Eusèbe, et sur une glose insérée dans le texte du discours du Seigneur, XXIV, 15. Jésus avait dit à ses disciples : « Quand donc vous verrez établie en lieu saint l'abomination de la désolation, dont a parlé le prophète Daniel », ici, le rédacteur interrompt la phrase et invite le lecteur à prendre garde à ce qui suit : « Alors que ceux qui seront en Judée fuient dans les montagnes. » Cet appel à l'attention n'avait plus de raison d'être après la ruine de Jérusalem, par conséquent Matthieu a écrit son livre tout au moins avant l'an 70.

Les critiques protestants sont encore plus partagés au sujet de l'époque où fut écrit le premier évangile. Keim, Meyer, Holtzmann, dans ses premiers écrits, Beyschlag, Godet, en fixent la composition avant 70; Ililgenfeld, Holtzmann, dans ses écrits plus récents, bientôt après 70; Weiss, Harnack en 70-75; Renan après 85 ; Réville entre 69-96 ; Jtilicher en 81-96 ; Volkmar vers l'an 110 et Baur en 130-134.

Ceux qui réclament une date tardive pour la composition du premier évangile tirent argument de certaî-

i, Hiat. eccl:, IH, 5, 2.

nés prédictions qu'il contient. D'après eux, lorsque Jésus prédit à ses apôtres qu'ils seraient livrés aux tribunaux, fouettés dans les synagogues, conduits devant les gouverneurs et les rois, qu'ils lui rendraient témoignage, qu'ils seraient haïs à cause de lui, chassés de ville en ville, X, 16-23 ; lorsqu'il les envoie à toutes les nations pour en faire ses disciples, ces paroles supposeraient un long espace de temps déjà écoulé, la diffusion au loin de TÉglise chrétienne, de cruelles persécutions exercées par les Juifs et même par les empereurs et les gouverneurs romains. Pour ceux qui pensent que Notre-Seigneur n'a pas fondé une société destinée à durer, et surtout qu'il n'a pas prévu l'extension de l'Eglise, ces observations ont leur valeur; mais elles les obligent à rejeter de parti pris des textes qui sont aussi bien documentés que ceux dont ils se servent. Or, nous avons déjà dit ce que nous pensions de ce procédé critique. A-t-on le droit de soutenir que Jésus, dans ses paroles authentiques, n'a jamais enseigné que la petite troupe, qu'il avait rassemblée autour de lui, devait s'accroître et porter sa doctrine dans le inonde entier, sous prétexte que ces enseignements paraissent en opposition avec d'autres paroles de Jésus ; nous ne le croyons pas. Ce principe de critique permettrait toutes les fantaisies.

D'ailleurs, nier que Jésus ait pu prédire les persécutions qui devaient affliger son Église n'est possible qu'à celui qui nie la divinité de Notre-Seigneur. Comment, en outre, soutenir que Jésus n'a pas pu prédire la ruine de Jérusalem dans quelques-uns de ses détails, par exemple, en annonçant, comme il l'a fait, que des belles murailles du temple il ne resterait pas pierre sur pierre? Il connaissait l'avenir et, en outre, les prophéties anciennes auraient pu l'instruire sur ce point. De plus, si cette prophétie avait été écrite après l'é-

vénement, Jésus n'aurait pas dit que le temple serait démoli, mais qu'il seraitbrûlé.

Nous ne pensons donc pas qu'aucune des raisons alléguées pour retarder la composition de Tévangile de saint Matthieu après 70 soit décisive; ce sont des présomptions à peu près sans valeur. Remarquons, en terminant, que les faits que nous avons relevés et les arguments que nous en avons déduits, fixent seulement • la date ie composition ou de publication de notre évangile grec de saint Matthieu.

En quel lieu l'apôtre aurait-il composé son livre? Nous n'avons sur ce point que le témoignage d'Eusèbe : « Matthieu a livré son évangile aux Hébreux, au temps où il quittait ceux-ci, afin qu'il le remplaçât auprès d'eux. » Ce serait donc en Palestine qu'il aurait écrit, et à Jérusalem, d'après la synopse de saint Athanase.

Le second évangile a été écrit par saint Marc ; nous avons sur ce point les témoignages de Papias, de saint Irénée, de Tertullien, de Clément d'Alexandrie, déjà cités. Ajoutons-y celui d'Hippolyte dans les Philosophoumenay VII, 30 : « Car aucune de ces choses n'est écrite dans Tévangile selon Marc. » Tout doute à cet égard est donc impossible. Mais quel est le Marc, auteur de Tévangile?

§ 1. — Marc, révangéliste.

MSpxo; est le latin Marcus, praenomen, très usité chez les Romains, et qu'on trouve assez souvent dans les inscriptions de toutes les parties du monde romain. Il est mentionné 8 fois dans le Nouveau Testament;

1. Haldonat, Com, in Marcum, Moguntiae, 1874. Schanz, Commentar ûber cUis Evangelium des heiligen Marcus, Freiburg, 1881. Fillion, Évangile selon saint Marc, Paris, 1883. Knabenbacer, Corn, in Evangelium secundum Marcum, Paris, 1891. Rose, VÉvangile selon saint Marc, Paris, 190^. B. V^t.is%, Evangelium des Markus, GOttingen, 1901. Gocld, Commentar on tke Gospel according to saint Mark, Edinburgh, 1896. Al- LAN Mekzies, The earliest Gospel, Loodon, 1901. J. Weiss, Das atteste Evangelium, GOttingen, 1903. Wellhausen, Evangelium Marci, Berlin, 1903. Hoffmann, Das Marcusevangelium und seine Quellen^ KOnigsbcrg,

4 fois dans les Actes, où il est 3 fois précédé du nom de Jean : XII, 12, 25; XV, 37, 'IwàwYjv tov lirixXTiôsvxa Mapxov; 3 fois dans les épîtres de saint Paul, Col, IV, 10; Philm, f 24; II Tim, IV, 11, où il est appelé M5pxo; simplement et une fois dans I Pier. V, 13, aussi sous le seul nom de MSfpxo;.

Ces diverses mentions se rapportent-elles au même personnage? Qu'il soit appelé tantôt Jean Marc, tantôt Marc seulement, cela ne prouverait pas qu'il y avait deux Marc distincts. Nous savons par l'exemple de saint Paul et de beaucoup d'autres, que les Juifs ajoutaient à leur nom juif un second nom grec ou romain. L'auteur des Actes, suivant son habitude, donne le nom juif et le prénom romain; saint Paul, au contraire, emploie seulement le prénom romain.

D'après les Actes, XII, 12, la mère de Jean Marc s'appelait Marie, et avait à Jérusalem une maison, qui devait être assez vaste, puisqu'un grand nombre de personnes s'y rassemblaient. Cette femme occupait donc une certaine position parmi les chrétiens de Jérusalem. Son mari, le père de Jean Marc, était probablement mort, car il n'en est jamais parlé. Le Juif Jean Marc, habitant de Jérusalem, avait dû être témoin de la passion de Notre-Seigneur et de son crucifiement. II en est même qui croient que c'est lui, ce jeune homme qui s'enfuit tout nu, après l'arrestation de Jésus à Gethsémani, Me XIV, 51, 58.

Après avoir rempli leur mission qui était de porter des secours à la communauté de Jérusalem, lors de la famine qui sévit en 45-46, Barnabe et Saul quittèrent Jérusalem, en emmenant avec eux Jean Marc, Act, XII, 21. Celui-ci accompagna plus tard Paul et Barnabe dans leur voyage de mission dans l'île de Chypre, XIII, 4, en qualité de ÔTn^per/jç, c'est-à-dire de serviteur, d'aide. Il est probable qu'il était préposé aux

soins matériels de l'expédition. Lorsque à Pergé de Pamphylie les apôtres voulurent s'engager dans les hauts plateaux de l'Asie Mineure pour aller prêcher l'Évangile dans la Pisidie, Marc, Act. XIII, 13, refusa de les accompagner et retourna à Jérusalem. Il revint plus tard à Antioche, puisque, lorsque Paul et Barnabe se proposèrent d'aller visiter de nouveau les églises qu'ils avaient fondées en Pisidie et en Lycaonie, Barnabe proposa de prendre comme compagnon Jean Marc ; mais Paid jugea qu'il n'y avait pas lieu de reprendre avec eux celui qui ne les avait pas accompagnés dans toute leur œuvre. Il en résulta de l'irritation, icapoÇuapwK, entre les apôtres et ils se séparèrent; Barnabe prit Marc avec lui et s'embarqua pour l'île de Chypre, Act. XV, 37-39. Les Actes ne parlent plus ensuite de Jean Marc.

Nous retrouvons Marc dans les épîtres de Paul et c'est très probablement le Jean Marc des Actes, car Paul, CoL IV, 10, le qualifie de cousin de Barnabe, avec qui nous venons de le voir en relation dans les Actes. Marc, étant à Rome, probablement lors de la première captivité de Paid, 60-62, se propose de visiter les Colossiens, CoL IV, 10. Il s'est réconcilié avec saint Paul qui l'appelle son compagnon de travail, Philm. 24. Marc retourna donc en Asie Mineure, puisque saint Paul demande à Timothée, II Tim. IV, 11, qui était alors probablement à Éphèse, de prendre Marc avec lui et de l'amener à Rome, car il lui est d'un grand secours pour son ministère. Marc aurait donc été le compagnon de saint Paul en l'an 46-48, puis en 60-67. Vers Tan 66-67, il devait être en Asie Mineure, car nous trouvons dans la première épître de saint Pierre, V, 13, un Marc que l'apôtre appelle son fils, utoç fjiou. Il est probable que ce Marc était le Jean Marc des Actes, puisque, par eux, nous savons que Pierre était en

rapport avec la famille de ce Marc; peut-être même avait-il baptisé Jean Marc et cela rattacherait celui-ci au Marc à qui Pierre donne le nom de fils. Pouvonsnous affirmer que le Marc de Pierre est le même que celui de Paul?

Il ne semble pas que la tradition primitive ait connu deux Marc. Comment donc expliquer que le Marc des Actes et de Paul soit le même que celui de Pierre, que la tradition rattache si étroitement à celui-ci? Il est possible d'abord que Jean Marc, en rapport avec Pierre dès les premiers jours qui suivirent la mort de Jésus, ait été à ce moment l'interprète de Tapôtre, le traducteur pour les chrétiens grecs de l'enseignement apostolique, ce qui explique très bien le caractère primitif de son évangile et la tradition qui met celui-ci en rapport très étroit avec la prédication de Pierre. Jean Marc a pu être ainsi, pendant plus de quinze ans, le répétiteur de Pierre. L'a-t-il rejoint de l'an 46 à 52 , pendant qu'il était séparé de saint Paul? c'est possible. Mais il a dû retrouver Pierre à Rome, où il était lui-même vers l'an 64-67, rappelé par saint Paul captif.

Cette double influence de Pierre et de Paul se trouve dans l'évangile de Marc. Celle de Pierre est indéniable et se trahit par une multitude de détails ; celle de Paul est moins sensible. Elle se montre cependant dans le choix de quelques faits, et surtout dans l'attention que Marc porte spécialement sur certains enseignements : la mort de Jésus-Christ, prêchée comme nécessaire et comme rédemption pour tous, le royaume de Dieu, envoyé aux Juifs d'abord et ouvert aux nations; elle se retrouve encore dans le rappel répété de l'endurcissement du peuple juif.

La part que saint Pierre a eue dans le second évangile a été fixée exactement par le presbytre Jean, d'après Papias. Marc, l'interprète de Pierre, a écrit tout

ce dont il se souvenait et comme il s'en souvenait. On affirma plus tard que saint Pierre avait approuvé l'œuvre de son interprète ; saint Jérôme va jusqu'à dire que Marc a écrit son évangile : Petro narrante et illo scribente^ Il nous paraît donc certain que le Marc inter^ prête de Pierre et l'évangéliste, a été aussi le Marc de Paul et des Actes.

Rappelons cependant l'opinion de Tillemont^ qui distingue entre Jean Marc, cousin de Barnabe, dont il est parlé dans les Actes et les épîtres de saint Paul, et Marc l'évangéliste, discipleet interprète de saint Pierre.

D'après la tradition, saint Marc fut le premier évêque d'Alexandrie et il mourut martyr.

Relevons ce trait sur saint Marc. Il avait un doigt mutilé, ou moins long que les autres, xoXoêoSàxTuXoç^. Marc, qui probablement était lévite, s'était coupé le doigt pour se rendre inapte aux fonctions de prêtre juif; c'est l'explication que donne la préface de la Vulgate en tête de l'évangile de saint Marc. Cette épithète ne serait-elle pas plutôt une allusion à l'état de son évangile moins complet que celui des deux autres?

§ 2. — Histoire littéraire du second évangile.

Recherchons les traces que le second évangile a laissées dans les premiers écrivains chrétiens. Resch'* cite 81 passages de Marc, dont il trouve des parallèles dans les écrivains ecclésiastiques ; mais la plupart d'entre eux se rapprochent davantage de Matthieu ou de Luc que de Marc, ou se trouvent chez des écrivains

Page 1