Some New Test, Problems, London, 1898, p
déjà soutenu des opinions analogues; Hoitzmann, Weiss croient que Luc a placé ici les Logia de Matthieu, tandis que Weizsàcker suppose que les Logia sont représentés par les grands discours de Matthieu, que Luc aurait découpés pour les intercaler dans un cadre nouveau. Meyer, Godet voient là un journal de voyage ; d'autres croient que Luc a réuni les souvenirs écrits de deux ou même de plusieurs voyages à Jérusalem. Schanz est d'avis que Luc a introduit dans ce récit des voyages et des faits qui se sont passés en Galilée, ainsi que des enseignements du Seigneur prononcés antérieurement. Cette opinion, qui paraît la plus vraisemblable, maintient l'historicité de cette section au point de vue du contenu, mais l'abandonne pour la fixation chronologique des faits. Nous avons déjà pu relever dans notre analyse d'autres passages de Luc, qui ne paraissaient pas être à leur place chronologique ; il n'y aurait donc rien d'extraordinaire qu'il en fût de même dans cette section de l'évangile de saint Luc.
Terminons en faisant remarquer que le troisième évangile est beaucoup plus complet au point de vue historique que les deux autres synoptiques. Il possède 45 sections de l'histoire évangélique, qui lui sont propres, plus du quart de l'évangile, tandis que Matthieu n'en a que 20, et Marc 5. Ses récits de l'enfance présentent mieux le caractère biographique que ceux de Matthieu, qui ne fournissent que des épisodes. C'est chez Luc seul que nous trouvons les admirables récits de la pécheresse repentante, oignant les pieds de Jésus, de la visite chez Marthe et Marie, chez Zachée le publicain, de Jésus pleurant sur Jérusalem, des deux disciples allant à Emmaûs. On peut dire que, si l'évangile de Luc nous manquait, la physionomie du Christ serait, sinon altérée, du moins incomplète.
§ 6. — Garactéristicpies doctrinales.
Au point de vue doctrinal le troisième évangile présente ce caractère spécial de se rapprocher beaucoup des doctrines spécifiquement pauliniennes et, en outre, prétend-on, d'être entaché d'ébionitisme.
Avant de discuter ces questions, relevons les nom breuses exhortations à la prière et à la louange de Dieu, que nous rencontrons à chaque page de l'évangile. Matthieu et Marc parlent à diverses reprises de Jésus priant, Mt XXVI, 39; XIV, 23; Me I, 35; XIV, 35; VI, 46; mais, en dix occasions différentes, Luc seul rapporte que Jésus pria, III, 21; V, 16; VI, 12; IX, 18, 29; XI, 1; XXII, 32; XXIII, 34,46. Il exhorte à la prière, XXII, 40; il rapporte les paraboles qui enseignent l'efficacité de la prière : l'ami importun, XI, 5- 13; le Juge inique, XVIII, 1-8; à l'exhortation de veiller, que rapportent aussi Mt XXV, 13; Me XIII, 33, il ajoute celle de prier en tout temps, XXI, 36. La parabole du pharisien et du publicain fait ressortir le contraste entre la prière orgueilleuse et la prière humble, XVIII, 11-13.
C'est dans Luc que nous trouvons les cantiques de bénédiction et de glorification de Dieu : le Benedîctus,
I, 68-79; le Magnificaty I, 46-55; le Gloria in excelsis,
II, 14; le Nunc dimittisy II, 29-32. Luc se plaît à dire que ceux qui ont obtenu une grâce glorifient Dieu, II, 20; V, 25, 26; VII, 16; XIII, 13; XVII, 15; XVIII, 43; l'expression louer Dieu, alveTv xov 9eov, n'est employée que par lui, II, 13, 20 ; XIX, 37 ; il en est de même pour les formules aTvov SiSovai, XVIII, 43 et I, 64; II, 28; XXIV, 53, excepté Jacq. III, 9. Signalons enfin l'emploi plus fréquent que dans Mt Me des termes x*''p^*^> X«P«-
Abordons les deux questions importantes de Tébionitisme de Luc et de ses doctrines universalistes.
Le troisième évangile est l'évangile des pauvres; c'est dans ce livre qu'on trouve le plus grand nombre de sentences et de récits destinés à faire ressortir l'excellence de la pauvreté et Tinfériorité de la richesse au point de vue du salut. Si Ton tient compte de cette observation, on expliquera, sans avoir recours à une source ébionite, les passages où Jésus exalte la pauvreté et condamne la richesse. Que Ton examine les béatitudes et les malédictions du sermon dans la plaine, VI, 20, 24, le conseil donné à ses disciples de vendre tous leurs biens, XII, 33, XVIII, 22, la parabole de l'homme riche insensé, XII, 13-21, les paraboles de réconome infidèle, XVI, 1-17, de Lazare et du riche, XVI, 19-31, l'histoire du jeune homme riche, XVllI, 18-30, on constatera que la pauvreté n'est pas exaltée, en tant que privation des biens terrestres, mais parce que les pauvres ont moins d'obstacles à vaincre pour atteindre le royaume de Dieu ; il leur est plus facile qu'aux riches d'être détachés de tout pour s'attacher uniquement à Jésus. De même, la richesse n'est pas condamnée en soi, témoin Abraham, le riche, dans la parabole de Lazare et du riche, XVI, 19-31 , et l'approbation que donne Jésus à Zachée, qui conserve une partie de ses richesses, XIX, 9 ; mais Jésus dit : Malheur aux riches, parce qu'il leur est presque impossible de se détacher des biens matériels, au moins en esprit, pour écouter l'appel de Jésus et le suivre. Cette interprétation ressort très clairement de l'histoire du jeune homme riche et des paroles que Jésus lui adresse, XVIII, 18-25.
Ces enseignements du Seigneur sur la pauvreté et la richesse, que l'on trouve plus nombreux dans le troisième évangile que dans les deux autres, ne prouvent
nullement que Luc a eu entre les mains des documents d'origine ébionite, car Matthieu et Marc offrent plusieurs passages analogues. La sentence de Jésus la plus dure contre les riches : « Car il est plus facile qu'un chameau entre par le trou d'une aiguille, qu'il ne l'est qu'un riche entre dans le royaume des cieux » se retrouve presque littéralement dans Mt XIX, 24; Mo X, 25. Il en est de même pour d'autres récits : Le V, 1-11 = Mt IV, 18-22; Me I, 16-20; Le V, 27, 28 = Mt IX, 9; Me II, 14. Même on relèvera dans les deux premiers évangiles des sentences de Jésus, que l'on taxerait d'ébionites, si on les rencontrait dans le troisième ; Matthieu, XIII, 22 et Marc, IV, 19, parlent de la séduction, aTta-nj, des richesses, tandis que Luc, VIII, 14, mentionne simplement les richesses. Parmi les biens qui, abandonnés, seront rendus au centuple, Matthieu, XIX, 29 et Marc, X, 29, citent les champs, (^yP^«î ^^^^ ^^ parle pas Luc. Enfin il serait possible de rappeler des traits du troisième évangile, où il est parlé sans amertume des riches et de la richesse, XXII, 27; XXIII, 50; VIII, 3.
En résumé, ce que l'on a traité d'ébionite dans l'évangile de Luc est simplement issu de l'enseignement de Notre-Seigneur. Reconnaissons, cependant, que Luc a choisi parmi les"" sentences de Jésus celles qui étaient le plus en faveur de la pauvreté. Il a dû les recevoir des chrétiens de Jérusalem, qui avaient été frappés surtout de cet enseignement du Seigneur, et avaient même essayé de le mettre en pratique.
Passons maintenant à la caractéristique doctrinale la plus marquante de cet évangile, à son universalisme. Jésus-Christ est venu racheter par sa mort tous les hommes, et non pas seulement les Juifs. Re-^ levons d'abord les textes qui enseignent cette doctrine, -et essayons ensuite d'en rechercher l'origine. Vient-
elle de Jésus -Christ et a-t-elle été développée par saint Paul, ou bien est-ce à ce dernier seulement qu'il faut Fattribuer? Nous avons déjà dit que saint Paul n*avait pas été Fauteur, mais le propagateur de cette doctrine, qu'avaient enseignée les prophètes et plus tard Jésus-Christ. Il suffira donc d'établir la première partie de la proposition, à savoir que la doctrine de l'universalité du salut provient de l'enseignement du Seigneur.
Remarquons d'abord que, si Luc a raconté comme Matthieu et Marc des faits qui rappellent les incidents ordinaires de la vie juive, il ne présente dans les parties qui lui sont particulières, aucun récit, aucune sentence, rien qui se rapporte exclusivement aux coutumes, aux mœurs ou aux traditions juives, sauf les passages XIII, 10-17; XIV, 2-4; XI, 38-42. Ce n'est plus le juif qui est mis en scène dans les paraboles du bon Samaritain, de l'enfant prodigue, de l'économe infidèle, mais l'homme en général. Luc écrit donc pour tous, non plus seulement pour les Juifs.
Jésus est venu sauver tous les hommes ; quelle que soit leur nationalité, et indépendammentde l'observance des œuvres légales, il les appelle au royaume de Dieu. Il guérit le Samaritain à cause de sa foi, XVII, 19; il est le salut, que Dieu a préparé pour tous les peuples, la lumière qui doit éclairer les nations, II, 30-32; par lui toute chair verra le salut de Dieu, III, 6, sentence qui termine le passage d'Isaïe, cité par les troi^ synoptiques, mais que Matthieu et Marc n'ont pas donnée. Jésus loue la foi du centurion, VII, 9. 11 viendra des hommes de l'Orient et de l'Occident s'asseoir à table dans le royaume de Dieu, XIII, 29. Il est écrit que le Messie souffrirait et qu'il ressusciterait des morts le troisième jour et que la pénitence et le pardon seraient prêches en son nom à toutes les nations, en commençant par
Jérusalem, XXIV, 46, 47. Ces derniers versets résument tout l'enseignement de Tévangile de saint Luc.
Cependant, si le Christ est le Sauveur du genre humain, il est présenté d'abord comme accomplissant les promesses faites en faveur du peuple juif, I, 33, 54, 68-79; II, 10. Mais il n'est pas venu uniquement pour Israël; il appelle aie suivre le publicain Lévi, et mange avec des publicains et des gens de mauvaise vie ; il est venu appeler les pécheurs, V, 27-32; XV, 1, 2. 11 déclare que le salut est venu sur la maison du publicain Zachée, car le Fils de l'homme est venu sauver ce qui était perdu, XIX, 10. Il dit à la pécheresse que sa foi l'a sauvée, VII, 60. Il est venu pour les pauvres, I, 53; lY, 18; VII, 22, aussi bien que pour les riches, XIX, 2; XXIII, 50. C'est dans l'évangile de saint Luc que nous lisons les paraboles du pharisien et du publicain, du fils prodigue, du larron pénitent, paraboles d'où se dégage cet enseignement du Seigneur, que le pardon du péché est le fruit de la pénitence du cœur, que l'on soit Juif ou Gentil.
Cette préoccupation d'établir que Jésus a appelé toutes les nations au salut nous explique pourquoi saint Luc a omis les paroles du Seigneur qui semblent restreindre sa mission aux Juifs : « N'allez pas sur les routes des Gentils, et n'entrez pas dans les villes des Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël », Mt X, 6.
Il ressort avec évidence de ces nombreuses citations, que saint Luc a rassemblé avec soin toutes les paroles de Jésus qui enseignaient l'universalité du salut et a consigné tous les faits qui établissaient la même doctrine. Qu'il ait agi ainsi sous l'influence de saint Paul et afin de prouver que son maître était le fidèle interprète du* Seigneur, quand il prêchait que tous les liommes, Juifs ou Gentils, étaient appelés au salut,
nous le croyons, mais on ne peut en conclure que saint Paul ou saint Luc ont introduit dans les enseignements du Seigneur cette doctrine de l'universalisme du salut, sidéjà elle n'y avait été contenue.
Remarquons, tout d'abord, en effet que cette doctrine de l'universalité du salut se retrouve à toutes les pages du troisième évangile, qu'elle est, pour ainsi dire, la trame, le fond même du récit. Si cette doctrine venait de saint Luc ou de saint Paul, il faudrait supposer que l'évangéiiste a écrit une œuvre de pure imagination; que, gardant quelques faits seulement de la vie du Seigneur et quelques-uns de ses enseignements, il a de toutes pièces créé le reste. Cette hypothèse ne résiste pas à un examen attentif des textes. D'ailleurs, ce caractère universaliste du troisième évangile se retrouve aussi bien dans les parties que Luc a en commun avec Matthieu et Marc, que dans celles qui lui sont propres. Il est un certain nombre des passages cités, qui lui sont communs avec ces deux évangélistes ; de plus, ceux-ci ont mis, eux aussi, dans la bouche de Jésus des paroles qui enseignent nettement que toutes les nations sont appelées au salut : « Allez, dit Jésus, dans Mt XXVIII, 19, faites toutes les nations mes disciples. » « Il faut premièrement, Me XIII, 10, que l'Évangile soit prêché à toutes les nations. » La parabole des vignerons homicides, où se trouvent si clairement enseignés la vocation des Gentils et le rejet d'Israël, est rapportée par les trois synoptiques, Mt XXI, 33-46; Me XII, 1-12; Le XX, 9-19. Il faut donc conclure que saint Luc, sous l'influence de saint Paul, a insisté plus que les deux autres synoptiques sur l'universalité du salut, mais n'a pas été l'auteur ou le canal de sentences universalistes, étrangères à l'enseignement du Seigneur.
Cette influence de l'apôtre se fait sentir encore de
diverses manières dans le troisième évangile. Nous avons déjà remarqué les rapports qui existaient entre la langue de Luc et celle de Paul : identité de mots, d'expressions, de formules, et même de tournures de phrase, ce qui montre à quel point le disciple s'était imprégné de l'esprit de son maître. Notons encore l'emploi fréquent dans saint Luc des mots caractéristiques des enseignements pauliniens : ic(<rciç, 11 fois; ici- (TToç, 5 fois ; widwueiv , 9 fois ; ^ap K, inconnu à Mt Me , 8 fois ; (leravoia, 5 fois; IXeoç, 6 fois; acpeaiç âaapxiwv, 3 fois; Ttveufjta àfyiov, 12 fois.
Cet évangéliste a donc eu soin de rassembler toutes les paroles du Seigneur appelant les hommes au repentir, leur demandant la foi et leur promettant la grâce et la miséricorde, œuvre du Saint-Esprit, enseignements dont saint Paul s'est inspiré. L'apôtre avait, parmi les paroles du Seigneur, choisi principalement celles qui enseignaient le salut par la foi et la grâce divine sans bornes ; saint Luc l'a suivi dans cette voie. Il a rassemblé avec soin les passages où Jésus accorde un miracle à la foi de celui qui demande, V, 20, où il déclare que la foi a sauvé le pécheur, VII, 50; VIII, 48; XVII, 19; XVIII, 42, mais la preuve que Luc ou Paul ne sont pas les inventeurs de ces sentences, c'est qu'on les retrouve à peu près identiques dans Mt IX, 22 et Me 34; X, 52. Cf. encore Le V, 20 =Mt IX, 2; Me II, 5.
Bien que saint Luc ait subi fortement l'empreinte de son maître, son œuvre cependant lui est bien personnelle et il n'y a pas lieu d'adopter l'opinion de ceux qui ont cru que lorsque Paul parle de son Évangile, Rom, II, 16; XVI, 25; II 7ï/7i.II,8,il fait allusion au troisième évangile. Rien ne s'oppose à croire, cependant, que Luc en écrivant son évangile ne se soit inspiré en partie de la catéchèse que prêchait Paul ; c'est avec cette
restriction qu'il faut accepter raffirmation de saint Irénée * : « Luc, le compagnon de Paul, a consigné dans un livre Févangile prêché par celui-ci. » Car autrement, on ne comprendrait pas les paroles de sa préface, où Luc semble faire allusion aux sources nombreuses, écrites ou orales, où il a puisé ses enseignements. Saint Irénée d'ailleurs nous dit plus loin que Luc a raconté ce qu'il avait appris des apôtres ^. Et dans sa préface, saint Luc non seulement ne se réfère pas au témoignage de saint Paul, mais encore il semble presque l'exclure. Celui-ci n'était pas parmi les aôxdircai àn^ ^px?«» q^î ^^^ enseigné ce qui s'est accompli parmi eux ^.
De ces faits nous conclurons que saint Luc a subi l'influence de saint Paul, en ce sens qu'il a choisi, parmi les enseignements du Seigneur, ceux sur lesquels son maître appuyait son Évangile, mais il n'a, en aucune façon, introduit dans son travail des récits ou des paroles dus à la réflexion paulinienne, ou plié son écrit à des spéculations pauliniennes.
§ 7. -~ But et plan du troisième évangile.
On a beaucoup discuté au siècle dernier sur le but que s'est proposé saint Luc en écrivant son évangile. Pour les uns,Baur, Scholten, Hasert, Luc est un disciple strict de Paul; il défend la position théologique de celui-ci, et attaque la Loi et ceux qui la soutiennent, Pierre et les Douze. Son évangile est paulinien, tandis que celui de Matthieu est pétrinien. Ce point de vue trop exclusif a été modifié par Volkmar et Zeller, qui
i. Adv. Haer., m, i.