‹ Histoire des locations perpétuelles et des baux à longue duréeChapitre 15 sur 61 · M., VI · texte numérisé non relu

M., VI

* Arg. Appien^ De belL civ,, I, 8 et 9 (Didot, p. 2S7) ; Plutarque, ib» ; Aulu- Celle, Noct, cUL, VU, 3 ; Ovide, Fastes, V, v. 289 et 290. Momnisen, op. cit», t. II, p. 69 et 76. Rein, v® Publicus ager (dans Pauly, op. cit., t. VI, p. 260). Humbert, op. cit., V" AgrarÙB leges. Walter, op. «Y., 1. 1, n» 62. Laboulaye, Des lois agraires chez les Romains, p. 415 et suiv. Voy., en sens contraire, Rudorff, op. cit., n*" 29 (dans les Rômische Felâmesser^ 1. 11^ p. 312) ; Pachta, op. ciï., 1. 1, p. 176 et suiv.

" Voy. supràt p. 88.

11 Tite-Iive, VI, 35. Plutarque, ib. Appien, ib. Le jugère valait 25 ou 26 ares; 500 Jugères faisaient donc 126 à 180 hectares. La plèthre valait 9 ares, un peu plus du tiers du Jugère.

n Laboulaye, op. et loc. cit. Walter, op. et loc. cit.

exécution fut sérieuse ^. Tous les historiens latins rapportent h la loi des cinq cents jugères le temps de la plus grande prospérité de la République, celui où la population ne cessait de s'accroître, où l'aisance était générale et les levées faciles et abondantes, où le sénat pouvait, comme en 405, mettre sur pied dix légions, soit qua* rante-cinq mille hommes K

Deux siècles après, les lois liciniennes étaient tombées en désuétude, et Lœlius, l'ami de Scipion, qui avait eu ta pensée d'en provoquer le rétablissement, en avait fait le sacrifice à la paix publique ^. Tibérius Gracchus reprit ce dessein et le poursuivit avec plus d'audace. « On rapporte, dit Plutarque, qu'en traversant TÉtrurie a pour aller de Rome à Numance, il vit ce beau pays désert et cul- « tivé seulement par des étrangers et des Barbares, et que ce specu tacle affligeant lui donna la première pensée du projet qui fut a pour lui et pour son frère la source de si grands malheurs ^. » Il fit ordonner en 631, par la loi Sempronia, qu'aucun citoyen ne pour* rait posséder dans Yager pMtcus plus de cinq cents jugères pour lui et de la moitié pour chacun de ses enfants ', que le surplus serait enlevé aux possessores^ sauf à les indemniser de leurs constructions ^, et que les terres rendues ainsi disponibles seraient abandonnées aux autres citoyens moyennant redevance^. Gains Gracchus reprit cette loi après la mort de son frère et fit ordonner de nouveau la révision des possessions illégales et la distribution aux pauvres des terres que l'enquête ferait rentrer au domaine public ^.

On essaya encore en 643 — mais ce fut la dernière fois — de réprimer les usurpations commises sur Vager publicus. La loi Tboria décida : 1^ que seraient désormais possédées, en Italie, comme propriété privée, inscrites aux registres du cens, exemptes de vecti^ gai, mais soumises, le cas échéant ^, au cens les terres occupées suivant la mesure fixée par les lois liciniennes et augmentée par la loi Sempronia, les terres assignées à charge de vectigal en vertu

1 Voy. suprà^ p. 85.

«Tite-Live. Vn, 26.

* Plutarqae, ib, */6.

B Appien, De belL civ., I, 9 (Didot, p. 388). Mille jugères suivant Tite-Live* BpUome libri LVIIl,

* Plutarque, Tib. Gracchtts, 9 (Didot, p. 987). Appien, De belL civ., I, 9 et 11 (Oidot, p. 287 et 289).

^ Voy. suprà, p. 104.

> Tite-Uve, Epitome libri LX. PluUrque, Ti6, Gracchus, 5 (Didot, p. 998).

* Lltalie ne payait pas le cens à Tépoque où cette loi Ait portée (voy. suprà,, p. 69).

de cette dernière Ioi\ et celles, d'une étendue de trente jugères au plus, que les possessores auraient occupées depuis la môme époque avec rintentiondeles cultiver *; â® que le surplus de Vager publicm^ pâturages communs et terres données en jouissance aux municipes et aux colonies, re sterait au domaine public et ncpourrait être Tobjet d'une occupation privée ^. Sans entrer dans les controverses que soulève depuis longtemps l'interprétation de cette loi ', je dirai seulement qu'à mon sens et bien qu'on l'ait contesté, c'est d la loi Thoria que se rapporte ce passage de Cicéron : « Spurius Thorius ce fut un orateur assez distingué dans le genre populaire; c'est lui et qui supprima le vecttgalde Vager publicus par une loi mauvaise et (f inopportune ^. » Supprimer la redevance payée par certaines portions de Vager publicus et la remplacer éventuellement par le cens qui n'était plus perçu en Italie depuis 587 ', c'était faire tort à la fois an trésor public et aux chevaliers : les attaches politiques de Cicéron ne lui permettaient pas d'approuver un tel projet. D'autres écrivains ont porté sur cette loi un jugement plus favorable^. Consacrer les droits fondés sur une longue possession et interdire en même temps pour l'avenir l'usurpation des terres publiques, c'étaient, dit M. Mommsen, « de sages mesures qui n'avaient que le tt tort de venir trop tard, quand Vager publicus n'existait pour ainsi a dire plus ^. n On l'avait épuisé par des assignations continuelles ou par des usurpations que le temps avait consacrées et qui, de précaires, étaient devenues irrévocables.

L'État avait cependant conservé des propriétés assez considérables en Campanie, soit que le régime spécial imposé à Vager cam^ panus après la seconde guerre punique * y eût rendu plus difficile l'appropriation privée, soit que les censeurs eussent réprimé avec plus de zèle l'usurpation de ce sol exceptionnellement fertile, d'où Rome tirait le blé des pauvres'. On sait très-exactement

1 Ch. I (dans Girtadi op» cit», p. 677).

> Ch. X (dans Giraud, op. cit, p. 582).

> Mommsen, op. cit., t. V, p. 83, et Corp» inscr. lot., t. I, p. 87 et suit. Walter, op. cit., i. I, n» 252. Rein, w. cit. (dans Pauly, op. cit., t. I, p. 263 et soîv.). Pelot, op. cit., t n, p. 189 et solv. Rudorff, Da$ Ackergesetx des Sp. Thorius, p. 33 et suiv.

^ Bruius, 36. Voy., dans le môme sens, Humbert, op, et v. ct7,, et dans Walter, op. et loc. cit.^ les antres explications de ce passage. » Voy. suprà, p. 69.

• Appien, De bell. civ.f I, 27 (Bidot, p. 296). "f Histoire rûmaine, t. V, p. 83.

• Voy. suprà, p. 79.

• Cicéron, Adv. RulL, H, 29. On a vu les missions données à Posthumius et à Lentalus {suprà, p. 120).

ce qui restait de Vaget* publicus en Italie à la fin de la République. Cicéron énumère en 691, quarante-huit ans après la loi Thoria, les dépendances du domaine public italien : le territoire de Capoue et de Stella, le mont Gaurus, les saulaies de Minturnes, la forêt Scantia et les champs riverains de la route d'Herculanum ^ Julius Obsequens en donne une description plus minutieuse dans sa relation des prodiges arrivés depuis 505 dans Vager publicus et suivis, par les soins des pontifes, de cérémonies expiatoires ^, Au premier siècle de Tère chrétienne, l'État ne possédait plus en Italie qu'un certain nombre de subsectva que Yespasien eè Titus voulurent un moment faire rentrer au domaine public, en vertu du droit imprescriptible de l'État, mais dont Domitien rassura pour toujours les détenteurs en les proclamant propriétaires '. Quelques parcelles d'ager publicus étaient aussi éparses dans les provinces, car on voit dans une inscription que Yespasien prétendit retirer aux Yanacini les terres qu'Auguste leur avait accordées en Gorse^ après son septième consulat, mais qu'il céda devant leur résistance et finit par les confirmer dans leur possession ^. Vaget* publicus avait désormais disparu et la loi agraire de Nerva est un simple règlement sur le bornage et une loi de. police rurale *•

Ainsi finit l'histoire des possessiones par le triomphe du possesseur sur le propriétaire qui sera la conclusion de la plupart des baux à long terme. Il semble, d'ailleurs, que les agri vectigales aient eu le même sort, et je crois, sans pouvoir l'affirmer, que les différences certaines qui séparaient, en théorie, le po^^^sor du fermier vectigalien n'offraient, en pratique, qu'un intérêt restreint. Le second était mis en possession comme le premier, commettait les mêmes abus de jouissance que lui et était exposé aux mêmes revendications. On sait par Hjginus que la location de Vager vectigalis se faisait à peu près comme l'occupation des terres incultes : les publicains prenaient à ferme les redevances de tout un district , le divisaient

1 Cicéron, Jdv. RulL, I, 7 ; II, 14; m, 4.

• Liber prodigiprum, 1 et sni?. Avant 506, les pontifes ne tenaient pas note officielle des prodiges et expiations, et le souyenir s'en conseryait seulement par la tradition (Bfommsen, Lettre à Otto John, en tète de son édition de Julias Obsequens (Leipzig, 1853), p. xx).

• Frontinus, De contr. agr. (éd. Lachmann, p. 54). Hyginus, De gen, contr, (éd. Lachmann, p. 133). Tacite, Hist,^ IV, 46. Suétone, Domitianus, 9.

^ Orelli-Henzen, op. cit., t. II, n*" 4031.

• Dig., L. 3, § 1, De term. mo^ (XLYU, xxi).Voy. cep. Dion Gassius, LXVm, 2 (éd. Gros, t. IX, p. 888).

en lois qu'ils sous-Iouaient en détail , et le preneur se perpétuait souvent dans sa jouissance par une tacite reconduction ^. Plutarque nous apprend, d'autre part, que les'tiches surélevaient à dessein le prix du fermage, pour le rendre inaccessible aux pauvres ^, et que les triumvirs chargés par la loi Sempronia de reconnatlre ce qui appartenait à Vager publicus avaient un pouvoir très-étendu '. H est facile, avec ces renseignements, de se représenter exactement la position des preneurs vecligaliens. Les publicains passaient à de riches capitalistes un bail dont on avait d'avance écarté les concurrents; une fois en possession, le fermier temporaire s'y éternisait, comme le possessor avec qui il se confondait peu à peu, mais, s'il avait les bénéfices de cette confusion, il en courait aussi les risques. Qu'il vint une loi agraire, et son droit, semblable en tout point à celui du possessor, était soumis à la môme enquête et menacé de la môme éviction, jusqu'à ce qu'enfin le dernier mot restât à tous ces détenteurs de terres publiques, parmi lesquels il n'y avait guère moins de preneurs ou de descendants de preneurs vectigaliens que de possessores proprement dits.

m. C'est par les possessiones de Vager publicus que se sont formées à Rome les grandes fortunes immobilières. Quand on pense aux petites propriétés de Vager romanus, blux quatre à sept jugères des Cincinnatus, des Goruncanius, des Régulus, des Fabius Cunctalor ^, et qu'on leur compare les vastes domaines de cinq cents jugères tolérés par les lois licinieunes et dont une facile usurpation dépassait fréquemment U mesure légale, on comprend qu'un Romain ne pouvait s'agrandir que dans Vager publicus, mais aussi quelle fortune il pouvait faire à ses dépens, a II n'y a pas à Rome deux « mille personnes qui possèdent, » dit un jour le tribun Philippe, homme modéré cependant, de l'aveu de Cicéron, juge peu suspect en pareil cas ^. Les faits sont là pour prouver que cette parole n'est pas une figure de rhétorique et qu'à la fin de la République la petite propriété n'est plus en Italie qu'une exception ^. Hyginus dit qu'on n'occupait pas, dans les terres vacantes de

s Hyginus, De cond, agr. (éd. Lachmann, p. 11 6).

* Tib, Gracehus, S (Didot, p. 987).

s Tià, Gracchus, 13 ; C. Gracchus, 8 (Didot, p. 990 et 1000). ^ Valère Maxime, IV, 4, §§ 3 et suiv. » Oeo/f.,n, 21.

• Voy., sur rétendue moyenne des propriétés. Vairon, De re rusU^ 1, 10 et loiv., 13 et buIt.

Vager pubUcus tout ce qu'on pouvait cultiver, mais tout ce qu'on espérait pouvoir cultiver un jour ^ ; Columelle cite des propriétaires qui ne pourraient faire à cheval le tour de leurs domaines^; Tibère et Sénèque déplorent comme un fléau l'étendue démesurée des propriétés ^ Pline l'Ancien cite un affranchi à moitié ruiné par les guerres civiles qui possédait encore trois mille six cents paires de bœufs, cent cinquante-sept mille tètes de petit bétail et quatre mille cent seize esclaves \ et on voit dans une inscription qu'un aqueduc près de Yiterbe ne traversait, sur une longueur de soixante milles, que neuf propriétés^. De l'Italie, le mal avait gagné les provinces, et l'Afrique tout entière appartenait à cinq ou six personnes ^. En môme temps, l'extension donnée aux pâturages avait fait remplacer les laboureurs par des bergers 7. Le travail esclave avait peu à peu chassé le travail libre, malgré les agronomes qui en déconseillaient l'emploi dans les grandes exploitations ^^ les censeurs qui forçaient les petits propriétaires à cultiver eux-mêmes ^ et les prescriptions de la loi Licinia sur l'emploi des travailleurs libres *<>.

La dépopulation et la stérilité en furent la conséquence. La forte race plébéienne où se recrutaient les légions ^^ s'éteignit rapidement, et, pendant que l'Italie commençait à manquer de citoyens pour le recrutement des armées ^^, les pâtres esclaves^ exempts du service militaire et à qui leurs maîtres ne devaient que la nourriture, devinrent un danger. Mal traités et mal surveillés, ils se livrèrent au brigandage ^' : il y en eut beaucoup dans les bandes d'esclaves révoltés que vainquirent les légions et contre qui il fallut envoyer un consul^^ et, un peu plus tard, Catilina se ménagea leur appui ^'. Des ouvriers rustiques venaient de TOmbrie et des Abruzzes faire, au

1 De cond, agr, (éd. Lachmann, p. 115).

* De re rust, , I, 3.

' Tacite. Ann., III, 5d. Sénèque, De benef.^ VU, 10.

* Pline l'Ancien, Hist. nat,y XXIII, 10.

* Dureau de la Malle, op. cit., t. II, p. 224. « Pline l'Ancien, Hist naUf XVffl, 6.

"* Voy, supràf p. 83.

« Pline l'Ancien, Hist nat., XVIII, 6.

* Aulu-Gelle, Noct. atL, IV, 12.

10 Voy. suprà^ p. 118.

il Tite-Live, VI, 12; VII, 25. Pline TAncien, i?i5^ naf.,ffl, 20. « Tite-Live, XL, 36; XU, 21. Appien, De bell. civ., l, 11 (Didot, p. 288).

is Voy. suprà, p. 83.

1* Cicéron, Pro M, Tullio, 4. Diodore de Sicile, XXXVI, 8 (Didot, p. 655). <• Cicéron, Adversus Catilinam, I, 1 1.

BT DSS BlUX Â LONGUE DURÉE. 127

temps de Yespasien, la moisson dans la campagne romaine ^^ et il faut voir dans Ulpien la description da personnel servile que comportait, au 111° siècle, une grande exploitation agricole ^. En môme temps la production s'arrôta dans le centre de l'Italie, pays volcanique d'une fertilité ordinaire, mais suffisante^, très*propre à la petite culture, mais rebelleàlagrande^.L'Italiedutcompter, pour vivre, sur les blés de Sicile^ d'Egypte et d'Afrique, et Rome en attendit avec anxiété les arrivages pour ses distributions gratuites auxquelles prenait part, sous la dictature de César, le nombre effrayant de trois cent vingt mille personnes^. Auguste s'alarme de cette situation ^ et Tibère montre au sénat, dans une lettre célèbre, le peuple romain à la merci des vents et des flots ^. Aussi Salvien dira-t-il plus tard des Vandales maîtres de l'Afrique qu'ils ont pris Tâme de Rome ', et M . Saint-Marc Glrardin explique par des raisons politiques Tinterdiction de cette province aux exilés et la condamnation^ sous Néron, des grands propriétaires qui se la partageaient *. Dans certaines régions la culture s'arrêta complètement. Il y avait en 395 après Jésus-Christ^ en Campanie, sur le meilleur sol de toute l'Italie, cinq cent vingt-huit mille quarante-deux jugères de terres en friche ^<^, et depuis longtea>ps déjà, à l'époque où écrivait Pline l'Ancien, on cherchait l'emplacement des vingt-trois cités jadis florissantes des Yolsques^^. A leur place s'étendaient les marais Pontins, région insalubre et peu sûre, « où les voyageurs se risquaient plus facilement a du temps des Volsques que depuis qu'elle appartenait aux patri- « ciens romains ^K » Le dessèchement de 552, sous le consulat de Cornélius Cethegus ^^, ne rendit pas la prospérité à cette contrée, car il n'y ramena pas la culture, et on a remarqué que ce sol

1 Suétone, D. Vespasiantu, 1 .

* Dig., L. 12, De instr. vel instrum. ieg, (XXXm, vu), s Strabon, VI, 4, § 1 (Didot, p. 237).

^ Mommsen, Histoire romaine , t. I, p. 48. Dureau de la Malle, op, cit., t. II, p. 7 et SUIT. Passy, Rapport sur les divers systèmes de culture (dans les Mémoires de l^ Académie des sciences morales et politiques, t. V, 1847, p. 646 et suiv.).

B n le réduisit à 150,000 (Suétone, D, Julius, 41).

* Suétone, D, Augustus, 37.

7 Tacite. Ann., m, 54.

* De guàematione Dei^ VI, 12 (dans iti Patrohgia de Tabbé Migne, t. LUI, p. 122). > De la domination des Carthaginois et des Romains en Afrique comparée avec

la domination française (dans la Revue des Deux Mondes du l*' mai 1845, p. 438).

f^ Cod. Théod., L. 2» De ind, deà, (XI, xxviii), const. Ârcadius et Honorias,

il PUne l'Anden, Hist. mt., ni, 5.

" Tite-Live, VI, 5.

» TitQ-Iiye, Spitomê libn XLVI.

devienl marécageux, dès que le traTail de rbomme ne s'y applique pas assidûment^. Le défaut de pente et, par conséquent, la stagnation des eaux sont pour beaucoup dans l'état déplorable de ce pays ^, mais il est certain que la voie Appienne et un canal navigable le traversaient dans les dernières années de la République ' et qu'ils ont survécu à l'Empire ^. Une culture intensive eût ameublé le sol et aidé à l'épuisement des eaux mortes '.

IV. Pline l'Ancien n'a donc rien exagéré : les latifundia ont perdu l'Italie sous la domination romaine ^; bien plus ils ont laissé après elle, dans l'agriculture et Torganisationde la propriété foncière, des traditions et des habitudes funestes dont certaines parties de ce pays^ à tant d'égard privilégié, n'ont jamais cessé de se ressentir. 11 dut plus tard au gouvernement des Gotbs une prospérité réelle, mais passagère. Le partage des terres entre les Romains et les Barbares atténua les inconvénients d'une propriété trop peu divisée ^. Les marais Pontins desséchés, le prix du blé abaissé d'un tiers ', une production si abondante que Pltalie put se suffire à elle-môme et venir au secours de la Gaule menacée d'une famine ^, les colons originaires affranchis de la servitude de la glèbe et rendus aux offices domestiques ^^^ attestèrent les bienfaits de l'administration réparatrice de Théodoric. « Il est certain, dit M. Baudi di Yesme, que « l'Italie oublia sous ce prince les misères passées : ses cités deviner rent florissantes e( rien ne fut épargné pour leur rendre leur ance cienne splendeur. Les Italiens jouirent à l'intérieur d'une sécurité y. parfaite, et on voit à chaque ligne des lettres de Gassiodore l'imc pulsion donnée par le roi aux travaux publics : les routes réparées,

1 Muratori, Aniiquitaies italien medii mvi, disBerUtion XXI (Milan, 1739-1742^ t. n, p. 179).

> Forbiger, v» Latium (dans Pauly, op, cit, t. IV, p. 811). Mommsen, op, cit, t. I, p. 47.

* Sirabon, V, 3, § 6 (Didot, p. 195). Horace, Sa^îiref, I, 5,t. 26 et tuiv. Suétone, D, Julius, 44.

^ Procope, De bello gothico^ 1, 1 1 et 14 (dans Hnratori, Rerum italicarum scrip^ tores (Blilan, 1723-1788), 1. 1, p. 257 et 261).

* Mommsen, op. et loe, cit, •Hist. nat„ XVm, 6.

7 Salyien, De guh, Dei^ VII, 2 (dans la Patrohgia de l'abbé Migne, t. LIII, p. 130). Paul Diacre, II, 82 (dans Muratori, op. ctï., t. I, p. 436).

* Sartorius^ Vemich, ùber dieRegierung der Ostgothenlwâhrend ihrer Herrsehaft in Italien (Hambourg, 1811), p. 834.

* Lettres de Théodoric, dans Gassiodore, Varim, IV, 6 {Œuvres complètes, Rouen, 1679, t. II, p. 61).

10 Edictum Theodoricit c 142 (dans Pertz, op. cit,^ Leges, U V, p. 166).

« les ileayes endigués, et les ouvrages entrepris par les Romains à q leurs frais montrent quelle richesse restait à Tltalie, quoique soutt mise à la domination étrangère ^. »

Cette prospérité dura*t-elle sous la domination lombarde? On peut en douter. On ne voit à cette époque ni ces grandes importations de grains étrangers, ni ces distributions gratuites qui déno* tent l'insuffisance de la production et Tindigence, en quelque sorte volontaire, d'un peuple qui a désappris le travail *. IjCs lois de Rotharis témoignent aussi d'un louable souci de protéger les intérêts agricoles et la propriété rurafe ^ mais le bas prix des terres prouve que ces eiforts étaient restés en partie inutiles et que la fertilité du sol était médiocre ^. Quoi qu'il en soit, diverses causes politiques et économiques et des guerres continuelles, aussi funestes à Tagricnlture que menaçantes pour la sûreté des petits propriétaires, ont perpétué au moyen âge les conséquences d'un mauvais régime de propriété foncière. La vaste plaine du tavoliere di Puglia, aux environs de Foggia, qui appartenait au domaine public de l'ancien royaume de Naples, a été affectée à la vaine pâture, en 1445, par une ordonnance d'Alphonse P' qui espérait en tirer par là un meilleur revenu. Ni les réclamations des habitants ni les remontrances des écrivains n'ont pu obtenir, jusqu'à nos jours, qu'elle fdt rendue à Tagriculture : la loi du 21 mai 1805, qui supprimait la vaine pâture dans le tavoliere di Puglia et le partageait en lots concédés aux paysans à titre d'emphytéose rachetable, a été abrogée, à la restauration des Bourbons, le 13 janvier 1817. L'ancien état de choses a duré jusqu'à la loi du 26 février 1865 qui convertit en pleine propriété le domaine utile des fermiers de l'État dans cette contrée *.

Pline l'Ancien signalait déjà l'insalubrité des maremmes toscanes *, et, aujourd'hui encore, malgré les efforts des derniers grands-ducs de Toscane et des grands propriétaires qui ont pris à cœur le bomficamento délie maremmej comme les Desiderii à

1 Vicende dalla proprietà délia caduta delP imperio romano fine allô stabû limento dei feudi (Turin, 1836), p. 84.

* Baudi di Vesme, op. cit.^ p. 174.

*Cli. 151, 288, 290, 355, 356, 357 (dans Pertz, op. cii.^ Leges^ t. IV, p. 36, 69, 81 et 82).

^Schupfer, Degli ot^dini sociali e del possesso fondiario appo i Longobardi (Vienne, 1861), p. di.

• PerUle, Storia del diritto Ualiano (Padoaer 1874), t. IV, p. 267. BedcJur,. Guide en Italie (Coblentz, 1873), t. W, p. 173.

« Hist, nat.^ m, 5.

130 niSTOIRE DES LOCATIONS PERPÉTUELLES

Populonia el les Franceschi de Torremuzza à FoUonica^, cette région^ comparée à celles qui Tentoureat, est encore aujourd'hui dans un état d'infériorilé ^ que la nature ingrate du sol n'expli* que pas suffisamment. Il tient en grande partie aux conditions défectueuses de la propriété : « La plus grande partie des terres « se trouve répartie entre les mains de quelques grands proprié- « taires appartenant à Taristocratie romaine : connaissant à peine « rétendue exacte de leurs terres, s'intéressant médiocrement à « leur prospérité, ils abandonnent la direction de leurs intérêts à ff des régisseurs peu intelligents, nés dans le pays môme et qui con- (( servent, de nos jours, les apathiques traditions du passé. Cette sia tuation n'est pas favorable au développement de la richesse du <( pays : elle n'offre pas, en effet, aux paysans et aux travailleurs les « ressources nécessaires, surtout les espérances d'acquisition qui a les encouragent dans leurs travaux, les aident à surmonter les difc ficultés présentes, les dédommagent de l'insalubrité du territoire « et de la pauvreté du pays. Les paysans sont presque tous journa- (( liers, bouviers, bergers, rarement métayers, presque jamais proie priétaires. La division si restreinte de la propriété est évidemment 0 l'unique motif de la situation précaire de cette province. Dans les n arrondissements voisins où la propriété plus divisée permet au u paysan de devenir propriétaire, le sol s'est insensiblement améc< lioré, les récoltes sont devenues abondantes et les influences pera nicieuses de l'air tendent de plus en plus à disparaître K »

C'est surtout dans la campagne romaine que se sont conservées les traditions de Vager publicus : le domaine éminent de l'État, la

1 Simonin, La maremme toscane (dans la Revue des Deux Mondes, du 1*' Juin 1863, p. 618). Sclopis, Histoire de la législation italienne (trad. Charles Sclopis, Paris, 1861), t. III, p. 6S2 et suiv.

* a La vaste étendue de paya désignée sous le nom de maremmes se trouve « encore aujourdliui dans des conditions très-défavorables et, au point de vue « de la culture du sol, de l'industrie et du commerce, elle ne peut être comparée « aux autres provinces qui l'environnent. Le sol de cette partie de Tltalie est a d'une nature assez ingrate : resserré entre la mer et la montagne, il n'offre pas « aux cours d'eau qui en descendent un écoulement assez rapide. Il ne présente « pas surtout des caractères suiUsants de perméabilité. En parcourant la plaine, <r on rencontre de tous c6tés de grands espaces à peu près incultes, ne produisant a que de maigres pâturages entremêlés d'eaux stagnantes et de broussailles ; sur a la hauteur, des bois mal venus, à peine exploités, employés uniquement à la « production du charbon. Pas de maisons, pas de culture, surtout pas de travaîla leurs. Une des causes qui entravent et paralysent l'essor et le développement « de l'agriculture, c'est l'apparition, presque périodique, des fièvres paludéennes. « A certaines époques de l'année, les habitants sont obligés d'émigrer, pour n'être « pas victimes de ce redoutable fléau {Journal officiel du 18 Juillet 1874, p. S005).

» Journal officiel, ib*

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prédominaiice des pAturages et la très-graade propriété, o En 1867,» dit M. Roller dans une étude intéressante sur Vagro romano^ « un « acte émané de M<' de Witten menaçait de confisquer les biens « meubles et mettait le séquestre sur les immeubles de ceux qui tt avaient trempé dans le mouvement garibaldien. Le considérant « du décret portait qu'il était juste de dédommager aux dépens des « coupables ceux qui avaient souffert de la secousse politique. Cette a menace est restée sans exécution, ou le conçoit ; le décret n'ob* « tint môme qu'une publicité restreinte, mais on voit que le gouver- « nement pontiGcal se croyait le maître de la propriété foncière ^ » Quant à la pastortzia^ c'est un fait remarquable qu'elle ait reparu au moyen âge, et avec les mômes conséquences que sous la République romaine. Il paraît qu'aux xiv* et xv* siècles, Vagro romano était en* core en pleine culture, mais que des guerres continuelles firent abandonner la plaine trop difficile à défendre, et qu'alors la culture se relira vers les monts Albains et la Sabine. Les seigneurs euxmômes, qui avaient toléré, d'abord, sinon favorisé l'exploitation de la plaine, commencèrent à y mettre obstacle, trouvant plus lucratif de Tabandonner au pâturage, a Attendu, porte une constitution de « Sixte lY (1471), confirmée en 1523 par Clément VU, que les fré- « quentes famines auxquelles la ville a été exposée dans ces derniers ce temps proviennent du petit nombre des champs qui sont ense- '( mencés, et que les seigneurs préfèrent les conserver incultes et les « destiner seulement au pâturage du bétail que de les cultiver ou de 0 permettre qu'on les cultive pour la nourriture des hommes, as8u« a rant qu'ils en retirent de cette manière un plus grand.bénéfice ^. » Les sages ordonnances dirigées contre ces abus ne furent pas observées; les seigneurs empochèrent les paysans de vendre leur blé et arrêtèrent ainsi toute culture. Ces faits sont, aux yeux deSismondi^ une des causes de la ruine de Vagro romano ^. Aujourd'hui encore cette contrée est livrée presque en entier à lApastorizta; les grands propriétaires afferment leurs terres à un mercanie di campagna semblable au middleman irlandais chargé de percevoir les rentes du landlord^, qui les sous- loue aux bergers des Abruzzes et de la Sabine, et en retire par là un bénéfice supérieur à celui que le labour a donné jusqu'ici, a Le conseil de semer des herbages ferait sou-

1 Vagro romano (dans la Revue des Deux Mondes du 15 Janvier 187}, p. 375).

* Sismondi, op, cit,, t. H, p. 89.

» Op, et/., t n, p. 28 et sttîv.

* Léonce de Lavergne, Économie rurale de V Angleterre (Paris, 1855), p. 370 et soiy.

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« rire les pâtres romains, et, à vrai dire, les mercanti H campagna n eax«mémes ne pourraient gaère l'essayer dans les conditions de « leur bourse, de leurs charges et de leurs moyens d'exploitation . « Tels quels, en effet, ces prés négligés ou ces pacages mal tenus « donnaient presque le seul produit qu'il fût possible d'en tirer sous « le régime de la vieille économie pontificale. Tant que le cultiva- « teur ne résidera pas sur place, tant qu'on ne lui fournira ni bAti- <c ments ruraux ni manouvriers établis à poste fixe, il sera réduit <r aux procédés les plus élémentaires ^. »

Enfin quelques grands propriétaires se partagent la campagne romaine : le prince Borghèse y possède vingt-deux mille hectares, le duc Sforza Gesarini onze mille, les princes Pamphili plus de cinq mille, le chapitre de Saint* Pierre et l'hôpital du Saint-Esprit encore davantage; le reste, deux cent mille hectares, appartient à cent treize familles et à soixante«quatre corporations K Aussi le défrichement des marais, qui pourrait seul rendre la vie à ce pays, avance très-lentement. Le lac Juturne a été desséché par Paul V et, plus récemment, le lac de Gabies par la famille Borghèse \ mais les projets d'assainissement de Pie VI ont échoué devant la mauvaise volonté des propriétaires*, et, il y a vingt- cinq ans, les Gaetani, qui louaient 2,500 fr. le droit de pèche dans les marais Pontins, ont fait opposition aux travaux de dessèchement ^. Les provinces de Velletri et de Frosinone sont dans un état plus prospère, bien qu'encore éloigné de l'opulence: les terres y sont mieux cultivées, grâce à la division de la propriété \ Enfin, dans les Abruzzes, le prince Torlonia ne suffit au dessèchement du lac Fucin, que parce qu'il est banquier et regagne d'une main ce qu'il dépense de Tautre, et encore est-ce un proverbe en Italie que a se Torlonia secca il a Fucino, il Fucino secca Torlonia ^« » Ceux qui reculent devant l'expropriation de Vagro romano par l'État qui y ferait lui-même les travaux nécessaires d'assainissement *, ne voient de salut possi* ble pour ce pays que dans la division de la propriété *.

i BoUer, op. ctY., p. 389.

SDuruy, op. cit., t. II, p. 43.

» Ampère, Vhistoire romaine à Borne ^Niris, 1S68), t. IV, p. 64.

* Vidâlin^ L'agriculture en Italie (dans la Revue des Deux Mondes du l» août ISSS, p. S87).

* Roller, op. cit., p. 400.

* Reports front her tnqf'esty^s representative»p respecting the tenure of ktnd in the several countries of Europe^ presenied io both houset ofParliament (Londres, I869-1S70), t. II, p. 88S.

V Journal des Débats da ly Hptembfe 1$7&. >U Liberté du IS août 1873.

* Sismondi, op. cit., t. U, p. 80 et saiy. RoUer, op. cit., p. 896.

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