‹ Histoire des locations perpétuelles et des baux à longue duréeChapitre 19 sur 61 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES fiÉNÉFlCES MILITAIRES.

L Le caractère parement militaire de certains établissements fondés sur les frontières. — IL Les terrx limitanese ou fundi limitrophi. — lU. Les terres létiques. — IV. Les gentiles. — V. Les déditices, les fœderati et l'origine de VhospUalitas,

I. 11 n'est pas question de bénéfices militaires, dans l'histoire romaine, avant le commencement du m" siècle de noire ère. Ces établissements fondés dans les provinces extrêmes de l'Empire, pouP' défendre ses frontières contre les invasions des Barbares, ne remontent pas au delà du règne d'Alexandre Sévère. Ils consistent en terres concédées à charge de service militaire à des vétérans ou à des Barbares pris à la solde de l'Empire. Le caractère particulier de l'obligation imposée à ces tenanciers les distingue des colons de la République, commis également à la défense des frontières, mais qui n'obtenaient pas un fonds de terre sous la condition formelle d'un service militaire^, et des vétérans qui recevaient des champs

1 Suétone, D. Àugustus^ 21 ; Tiberius^ 9. Dion Cassius, LV, 33 et 34 (éd. Gros, t vu, p. 6"î et suiv.). Gomp. Velleius Paterculus, II, 106. > Dion Cassius, LXXI, 11 (éd. Gros, t. X, p. 28). 1 Trébellius PolUon, Vita Claudii, 9. Vopiscus, Probus, 14. Ammien Harcellin,

XX vm, I, § 5.

^ Eumène, Panégyrique de Constantin (éd. Francfort, 1550, p. 111). Pacatiua, Panégyrique de Théodose {ibid,, p. 125 et 126).

s Ammien MarcelUn, XVII, i, § 13. Ausone, Mosella^ v. 9.Bœckingp op, cit.^ t. II, p. 1059 et suiv.

«God. Theod., L. 3, De bon, mil, (V, iv), const. Honorius et Ihéodose, 409.

"ï Voy. supràf p. 104.

au Bas-Empire, sous Tobligation de les défricher ^. Quant à la nécessité de cultiver, elle n'existait pas dans les bénéûces militaires : il n'est pas sufflsamment démontré qu'ils aient formé, comme on Ta dit, des établissements agricoles et que, n'ayant pas rendu les services qu'on attendait d'eux, ils aient été remplacés par l'emphytéose^. Sans doute, le gouvernement désirait que les vétérans employassent leurs loisirs aux travaux des champs et les y aidait par des avances d'argent ou en leur fournissant des semences 3, et il est certain qu'ils ont trompé ces espérances en n'observant pas l'esprit de discipline et les habitudes de travail qui, seuls, auraient pu rendre à ces colonies une prospérité relative*; mais, pour une obligation formelle de cultiver, il n'en est parlé dans aucun monument relatif aux bénéfices des vétérans, et, en ce qui concerne les Barbares au service de l'Empire, elle est également très-contestable.

IL Les terres concédées aux vétérans {terrœ limitanex, fundi limitropki et, quand elles étaient protégées par un ouvrage fortiOé, fundi castellorum)^ devaient être répandues sur toutes les frontières de l'Empire. Probus a fondé de ces établissements en Asie Mineure ^ et les buccellarii de Galatie, ainsi nommés de bitccaf bticella^ parce qu'ils « mangeaient le pain d'autrui, » étaient des soldats gallo-grecs qui avaient reçu leur congé et peut-être aussi des terres, à condition qu'ils défendraient le pays^. On retrouvera plus tard la même expression dans la loi des Wisigoths^. Les bénéfices militaires d'Alexandre Sévère en Germanie, sur la rive droite du Rhin, étaient

1 Voy. supràj p. 15Î.

s Giraud, op. cit., t,l,p^ 198.

» Voy. suprà, p. 152. Comp. Lampride, Vita Alexandri SeveH, 57 ; de Rlng^ Les établissements des Bomains sur le Rhin (Paris et Strasbourg, 1853), t. II,

* Ammien M arcellin, XX, iv.

» Dig., L. 17, § 5. De excus, tut. vel cur. (XXVH, i). Cod. Theod., De terrif limitaneis (VII, xv). Cod. Jiist., De fiindis limitrophis (XI, lix). Ammien Marcellin, XXV III, ii. Des tours foKIfiées [burga^ hurgi) étaient établies sur la frontière (Végèce, Epit, rei mil,, IV, 50; Godefroy, op. cit., t. II, p. 396 et suiv. ; Serrigny, op. cit.f U II, n* 1117); leurs gardiens {burgarii) étaient obnoxii avec leurs femmes et leurs enfants (Cod. Tlieod., LL. un., De burg, (VII, xiv) et 3, De his qui cond. propr. (XII, iix), const. Arcadius et Honorius, 398 et 400).

< Vopiscus. Probus, 16.

T Notitia dignitatum imperii : pars Orientis (éd. Bœcking, t. I, p. 26). Saumaise. Plinianjt exercitationes (Utrecht, 18«9), t. I, p. 568. Ducange, op. cit., T* Buccellarius, Bœcking, op. cit., t. I, p. 308.

• Lex Wisigothorum^ V, m, § 1 (dans Walter, Corpw juris germanid (Berlin, 1824), t. I, p. 517).

les plus importants. Au delà de la partie du grand rempart {limes transrhenanus rhetîcus) qui allait de Laureacum (aujourd'hui Lorch, près de Passau) au Taunus, en avant du Neckar et de la Lahn*, s'étendaient les agri deeumates^, ainsi nommés de la ligne décumane que tiraient les agrtmensores pour diviser les terres assignées ^. Ces champs étaient restés déserts après le départ des Marcomans qui, fuyant la domination romaine, émigrèrent vers la Bohême quelque temps après les campagnes de Drusus^. Les empereurs les avaient peuplés de colons choisis surtout parmi les vétérans et, vingt-cinq ans après la colonisation, cette région était couverte de villes et sillonnée de routes^. Un texte de Paul sur l'expropriation des fonds provinciaux donnés en récompense aux vétérans se rapporte, sans doute, aux agri decumcUes^, Alexandre Sévère y fonda, principalement entre le Rhin et le Taunus, des bénéûces militaires^. Les terres ainsi concédées y furent tenues, comme plus tard les fiefs, sous It condition expresse du service militaire^, auquel les vétérans s'obligeaient par serment^, mais elles furent exemptes de toute autre charge^^. Ellesse transmirent, sous la même obligation, aux enfants mâles des vétérans '^^ et firent retour, à leur défaut, au corps dont le défunt faisait partie ^^. Vnpaganus ne put les

1 C'était^ de Ratisbonne à Lorch, un mur long de 22 milles 1/2» puis, de l'Odenwald et du Taanns à Honningen et Neuwied, un simple fossé (Preuner, v*" Agr (iecwnates, dans Pauly, op. cit., 1. 1, p. 268). Drusus avait commencé ce rempart (Tacite, Ann,, I, 56 ; Dion Gassius, LIV, 33, éd. Gros, t. VU, p. 540); Tibère rayait continué (Velleius Paterculus, II, 120) ; Trajan renforça les lignes (Eutrope, Vm, 2). Artaunum (^Apravvov ou "ApxTocuvov, dans Ptolémée, éd. Paris 1646, p. 101) était, sans doute, le fort du Taunus élevé par Drusus et reconstrsi par Germanicus, dont les vestiges sont encore visibles au lieu dit die Hohe^ près de Hombourg (Forbiger et Preuner, ▼* Artaunum, dans Pauly, op. et/., 1. 1, p. S38K

* Tacite, De tnor, Germ.f 29. Ammien Harcellin* XXVIII, ii.

' Frontinus, De agrorum qualitate; Hyginus, De limitibus; Siculus Flaccus, De cond, agr» (éd. Lacbmann, p. 3, 108 et 153). Il n'y a rien de commun entre les agri decumani et les agri decumates, puisque les premiers payent la dîme (voy. suprà, p. 138), au lieu que les autres sont dispensés d'impôt (Cod. Just., L. 3, De fund, iim, (Xl, lix), tonst. Théodose et Valeiainien, 44:j). De Ring, op, cit,, t. I, p. 147 et suiv. Voy. cep. Marquardt et Mommsen; op. ciY., t. I, p. 125.

« Tacite, ibid.

' De Ring, op, et hc. cit.

•Voy. suprà, p. 184. Cujas en donne une explication différente {Commentarii ad responsa Pauii, lib, VII, dans ses Opéra poatuma, t. III, p. 30).

7 Lampride, ibid.

* Cod. Theod., L. un., De terr, Iim. (VII, xv), const. Honorius et Théodose^ 4(>î).

* Saint Augustin, Sermo in vigiliâ Pentecoitje (dans Ducange, op. cit., v* Benefieium),

^* Cod. Just., L. 8, De fimd. Iim. (XI, lix), const. Théodose et Valentînien, 443

>i Lampride, ibid.

» Godefh)y, op. cit., t. il, p. 300.

166 niSTOIRE DES LOCATIONS PERPÉTUELLES

acquérir*, même par prescription ^, et encourut, s'il s'en emparait, la confiscation et la peine capitale'. Les inscriptions du Taunus rapportées par M. de Ring prouvent que les colons romains des agri decumates épousèrent des femmes germaines ou gauloises, et que leurs enfants furent à la fois citoyens romains et membres de la tribu barbare à laquelle appartenait leur mère^. Il paraît aussi que ces établissements militaires avaient une juridiction spéciale exercée par le commandant et que les procès intentés par un vétéran à un paganus pouvaient y être portés, du consentement de ce dernier : un rescrit de Constance porte, en effet, que le paganus devra être traduit, s'ilTezige, devant les tribunaux ordinaires ^ D'ailleurs la domination romaine ne tarda pas à se retirer de ces contrées : ébranlée déjà sous le règne d'Alexandre Sévère^ et maintenue avec peine par Fosthumius, Lollianus et Probus^, elle disparut sous Gallien^.

III. Les bénéfices militaires concédés aux Barbares s'appelaient terres létiques ®, du nom de lœti que prenaient les Barbares en s'incorporant aux armées romaines. Peu de mots ont donné lieu à plus de commentaires*^ et le sens précis de cette désignation est encore à trouver. La question serait très-simple si Ton pouvait admettre, avec Guérard et M. Giraud, que l'Empire prenait ses Ideti parmi les hommes qui, sous le nom de lidij liti^ lassi^ lazzi, lùoneSy formaient, dans les tribus germaniques, la classe intermédiaire entre les hommes libres et les esclaves. Ils auraient volontiers quitté la patrie oti ils vivaient dans une demi-servitude, pour entrer à la solde de TEmpire oti, soumis exclusivement aux lois militaires, ils ne dépendraient plus que de l'État. « Les Udi de l'Empire n'étaient « autre chose que les liti des Germains : il y a seulement entre eux (( cette difi'érence capitale que les premiers furent ainsi nommés « parce qu'ils étaient les vassaux ou les sujets de l'Empire, tandis (I que les seconds étaient vassaux ou sujets (les Germains euxn mêmes. Les premiers étaient composés de populations entières,

1 Lampride, ibid.

« Cod. Jast., L. 3, De fUnd. lim. (XI, liv), const. Théodose et Valentinien, 443.

» Cod. Just., L. 2, De fund, lim. {XI, lix), const. Honorius et Théodose, 423.

* Op, et loc. cit.

> Cod. Theod., L. 2, Dejurisd. (II, i), const. Constance, 3S5.

s Capitolinus, J/oximmi duo, 13. Vopiscus, Tacitus, 3.

' Trébellius Pollion, Triginta tyranni, 4 et 5. Vopiscus. Probus, 18 et 14.

* Preuner, v« Agri decumates (dans Pauly, op. cit., t. I, p. 269).

' Cod. Theod., L. 10, De censit. (XIII, xi), const. Arcadius et Honorius, 399. ^^ On en trouvera le résumé dans fiœcking, op. ctY., t. II, p. 1071 et suiv.

ET DES BAUX A LONGUE DURÉE. iOT

« y compris les nobles et les ingénus, et ils n'étaient lœti que vis-à- » vis de TEmpire; les seconds n'étaient composés que de la classe « subordonnée et inférieure^ et ils étaient Lètes vis-à-vis de tout le M monde,y conipris leurs compatriotes ^. » La condition que le droit romain faisait aux /a?/{, et qui tenait encore le milieu entre la liberté et la servitude, fournit en ce sens un argument sérieux, et cette opinion remporte en vraisemblance sur celle de Pardessus et de M.Léotard. Ces deux auteurs affirment, sur la foi d'un passage d'Ammien lyarcellin, que les Lètes étaient toujours des hommes libres qui, se trouvant pour le moment sans chef, offraient leurs services à l'Empire 3. L'historien militaire rapporte, en effet, que les Saliens, la plus noble des tribus franqueSjSedonnèrent à Julien(ru7nop/6e/s/f6eri5^ue^; mais l'argument ne porte pas, car les Saliens n'entrèrent pas dans TËmpire comme lœtiy mais comme fœderati : la Notitia dignitatum est formelle sur ce point ^. Il esr, en tout cas, infiniment probable que les Lètes, dans quelque classe des Barbares qu'ils fussent recrutés, furent ainsi nommés par les Romains à cause de l'analogie de leur état avec celui des lites. u Laetus n'est probablement que la « forme latine du mot germanique leûie ou lyt^ racine commune « d'une famille de mots qui, altérés selon les temps et les lieux, « indiquent toujours dans les idiomes germaniques une classe (( d'hommes soumise à certains devoirs, subordonnée à une classe (c supérieure ou à un personnage d'un rang élevé, et appliquée, dans (( des conditions variées, soit au travail des champs, soit à des ser- « vices manuels^ soit à des offices de domesticité '. » Quant à l'opinion, indiquée pai Ducange et reprise par Perreciot, qui fait des Lètes une tribu barbare réfugiée dans l'Empire à la suite de commotions intérieures survenues en Germanie, dotée de terres en friche qu'elle s'engageait à défendre, etconservantpendant trois siècles son organisation d'oti le régime féodal serait sorti ^, je pourrais la passer sous silence. La présence dans les armées romaines de Lètes francs, bataves,suèveset teutons est la preuve sans réplique que les Lètesne

* Giraud, op. cit,, t. I, p. 186. Comp. Guérard, op. cit., t. I, Prolégomènes, § 142. Voy., dans le môme sens, Grimm, op. cit., p. a08; Eichhorn, op, cit., 1. 1, p. 319, note d; Maurer, Geschichte der Fronhœfe, 1. 1, p. 13.

> Pardessus, op. cit., p. 475. Léotard, Essai sur la condition des Barbares établis dans V Empire romain au is' siècle (Paris, 1873), p. Jl2.

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