‹ Histoire des maladies du pharynx. Vol. IIChapitre 117 sur 174 · MARTEAU DE GRANDVILLIERS · texte numérisé non relu

MARTEAU DE GRANDVILLIERS

Malgré son caractère diphtéi'oïde, le mal de gorge épidémique, décrit par Marteau de Grandvilliers, est bien nettement scarlatineux ; car l’auteur signale dans le cours de l’affection des éruptions cutanées « tantôt écarlates, tantôt cramoisies ». Il a donc tort d’employer le terme d’angine gangreneuse et de parler d’aphtes malins dans le sens d’Arétée et des médecins italiens du xvii® siècle.

Le fléau ne semblait pas de date ancienne en Picardie, où exerçait ce médecin, et sa première apparition ne remontait pas au delà de sept à huit ans. Bien que les enfants y fussent surtout sujets, les jeunes gens, les adultes et même les vieillards pouvaient en être atteints. Épidémique et contagieuse, la scarlatine ne frappait néanmoins « que peu de sujets à là fois ». Elle sévissait surtout en automne et au printemps, c’est-à-dire dans la « saison des pluies et des brouillards ».

Le mode d’invasion était extrêmement variable et c’était tantôt Vétat général, tantôt la gorge que le mal troublait tout d’abord. La réaction locale s’effectuait dù reste avec beaucoup d’intensité. La douleur dans la gorge était fort

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vive et le gonflement des amygdales très marqué ; souvent, on constatait en même temps des élancements dans les oreilles, des bourdonnements, des sifflements, etc. Chez les enfants, il y avait fréquemment des vomissements, de la diarrhée. Sur les tonsilles apparaissaient de très bonne heure des taches blanehes ; peu après se formait une véritable pellicule plus ou moins épaisse. La luette, le voile et le reste de l’isthme présentaient bientôt une teinte spéciale, tranchant sur le rouge livide des régions voisines. Quand le mal envahissait toute la cavité pharyngée, le pronostic était sérieux, à cause de la propagation habituelle au larynx. La voix devenait alors rauque, sourde, puis s’éteignait; on voyait survenir une dyspnée intense et le poumon étant pris, « il n’y a pas de remède, dit Marteau de Grandvilliers, contre la putréfaction de ce viscère ». L’escarre de l’aphte gangreneux (variété maligne) est décrite assez longuement. En somme, la relation de l’épidémie est fidèle. On voit qu’elle a été écrite par un observateur consciencieux et avisé; aussi croyonsnous devoir la rapporter.

« Rien n’est si irrégulier que l’invasion du mal de gorge gangreneux; on ne sait où l’atteindre. Quelquefois il s’annonce par un léger sentiment de douleur et de cha-^ leur à la gorge avec une petite fièvre très obscure, qui se développe au bout de deux ou trois jours ; quelquefois il est précédé pendant quelques jours par un malaise général, lassitude, bâillements, alternatives de petits frissons et de petites chaleurs ; d'autrefois il attaque subitement par un frisson ; d’autres fois par une douleur soudaine à l’une des amygdales, tantôt par un élancement subit dans Voreille, du côté qui sera bientôt affecté, tantôt par un gonflement plus ou moins douloureux de la parotide

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OU des glandes maxillaires. J’ai vu cette maladie corn* mencer aussi par un vomissement; les malades s’étonnaient de vomir sans avoir, disaient-ils, mal au cœur.

« A ces premiers symptômes succédaient la difficulté d’avaler et une grande douleur à la gorge ; la tête devient lourde, la douleur augmente; le plus souvent elle n’occupe qu’une amygdale, quelquefois elle s’étend jusqu’à l'oreille., avec élancements, bourdonnements, sifflements ; la fièvre est quelquefois fort médiocre, quelquefois forte ; le pouls dans ce dernier cas est ordinairement précipité, petit et serré, rarement est-il large, onduleux et mollet surtout dans les enfants ; il y a souvent, dès les premiers jours, des nausées, des rapports nidoreux, des vomissements de matières jaunes, vertes, érugineuses et des flux de ventre abondants et très infects-, les adultes au reste y sont nïàins sujets que les enfants.

« La plupart des malades ont le visage pâle et bouffi, et les yeux mornes, à moins que le pouls ne soit dilaté ; l’abattement est toujours très grand dans les enfants; ils sont mous, manquent de courage et se plaignent d’oppression ; dans quelques-uns, la respiration est entrecoupée de soupirs, et le mouvement des membres continuel.

(c Si l’on observe la gorge, on y trouve tantôt une, tantôt les deux amygdales gonflées. Dans ces premiers instants elles sont ou blanches comme un morceau de veau saisi dans l’eau bouillante, ou d’un rouge purpurin et terne, ou se couvrent d’hydatides ou vésicules blanehes ; peu d’heures après, on y remarque une pellicule blanche, tantôt plus, ou tantôt moins épaisse; quelquefois on n’aperçoit que quelques petites taches semées çà et là sur l’amydale ; sous peu d’heures elles ne forment qu’une

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surface continue ; c’est ainsi que se forme l’aphte gangreneux ; rien n’est si rapide que ses progrès. J’en ai vu qui de lenticulaires se sont en moins de deux heures étendus à couvrir toute l’arrière-bouche.

« Peu à peu l’envahissement gagne la lutte et le voile du palais; celle-là devient grosse, trainante, allongée; tout le voisinage est d’un rouge livide, comme les chairs baveuses d’un ulcère qui tend à la gangrène ; il survient bientôt une couenne blanche; alors la déglutition devient très difficile, et quelquefois impossible; les boissons reviennent par le nez, la voix est rauque et nazillarde, la langue se couvre d’une crasse blanche, très épaisse et fétide ; le nez suinte une sérosité limpide ou blanchâtre ; la salivation est un symptôme presque général ; elle est abondante, muqueuse et quelquefois de mauvaise odeur ; quelques malades sont attaqués d’un espèce de rhume ou catarrhe ; les expectorations ne sont que glaireuses.

« Si l’aphte fait des progrès ultérieurs, il jette des fusées, tantôt à la membrane pituitaire, tantôt au pharynx et tantôt au larynx; c’est toujours un pronostic fâcheux, quand on cesse d’en apercevoir la base ou la circonscription.

« Quand il gagne la membrane pituitaire, la voix devient très nazillarde ; le nez suinte un ichor caustique, blanc comme du petit lait, qui picote la membrane pituitaire, produit l’enchifrènement, des envies inutiles de moucher, des éternuements et des saignements de nez fréquents, mais goutte à goutte; il enflamme aussi, gonfle et quelquefois excorie les narines et la lèvre supérieure.

« Si 1 aphte s’étend au pharynx, il y a bien du danger qu’il ne gagne promptement l’œsophage et l’estomac ;

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ce sont alors des hoquets et des vomissements ; ces symptômes deviennent plus terribles, à proportion que l'aphte gagne de plus près le ventricule ; car alors, l’estomac se révoltant à la présence des aliments et des remèdes, ces malades sont sans ressource.

« Quand l’aphte s’étend vers le larynx, la voix devient rauque et sourde, différente de l’esquinancie, dans laquelle la voix est grêle, aigre et glapissante ; de là il gagne la trachée-artère, le malade tombe presque toujours dans une aphonie ou extinction de voix proportionnelle aux progrès de l’aphte ; s’il s’étend enfin jusqu’aux poumons, c’est une toux férine qui survient, mais sourde, avec une oppression pneumonique : il n’est point de remèdes contre la putréfaction de ce viscère ; les plus grands efforts de l’art se bornent à la prévenir ; de la ■célérité du traitement dépend le succès.

« Il se fait des éruptions dans cette maladie : la plus générale est l’éruption rouge-, tous les malades n’y sont pas sujets, cependant elle est plus commune parmi les enfants et les jeunes gens où la peau devient tantôt écarlate, et tantôt cramoisie ; elles se font presque toujours sans sueurs et peuvent être regardées comme salutaires, survenant au mal de gorge; quand, au contraire, le mal de gorge succède à l’éruption, quelque universelle que soit celle-ci, c’est une preuve qu’elle n’a pas suffi à la dépuration de l’humeur morbifique ; ce qui reste, confondu dans la masse, ne manque jamais de produire des désordres et enfin une disposition générale à la gangrène, qui se manifeste promptement par des taches pourprées, brunes ou violettes et par la putréfaction subite des cadavres.

« Le mal de gorge gangreneux et la fièvre rouge laissent souvent après eux des suites fâcheuses, telles

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qu’éruption de gale, toux sèches, des endurcissements squirrheux des amygdales, etc.

« Quand l’aphte gangreneux se termine en bien, l’escarre diminue peu à peu, blanchit, s’amincit ; le contour s’affaisse, devient plus vermeil et plus fleuri ; l’escarre se divise, et laisse apercevoir entre plusieurs bandes blanches, des chairs de couleur naturelle ; la déglutition devient plus facile ; ces cures sont ordinairement terminées en cinq jours, au plus tard à la fin du septième, quoique la fièvre s’opiniâtre quelquefois au delà; en tous cas, j’en ai plus d’inquiétude, quand l’ulcère est détergé.

« Quand l’aphte gangreneux se termine en mal, il tue quelquefois en deux ou trois jours, communément en quatre ou cinq ; rarement épargne-t-il jusqu’à la fin du septième ; j’ai cependant vu quelques cas où les malades ont vécu près d’un mois.

« L’aphte qui devient mortel, s’étend, s’épaissit, comme une couenne de lard, devient jaune, gris, brun ou noir; le voisinage est rouge, cramoisi, sec et luisant ou pâle et livide; s’il se détache des escarres, les chairs subjaeentes sont livides, gonflées, spongieuses et produisent sous peu d’heures une nouvelle croûte gangreneuse; la gorge est insensible, la langue se gonfle, surtout à sa base, l’haleine est fuligineuse et le plus souvent d’une puanteur insoutenable ; aux approches de la mort, les yeux sont caves, tristes, larmoyants, ténébreux, et les extrémitées plombées. » (/. de méd., 1159-)

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