VI. — DIAGNOSTIC
Les médecins de l’antiquité, de la période arabe etdes temps modernes avaient bien compris les conditions d’un bon diagnostic de l’esquinancie, c’est-à-dire faire connaître si vraiment il y a angine, quel est son type, sa nature, et le genre de complications, s’il en existe.
La confusion de la pharyngite avec la laryngite sous la dénomination commune d’esquinancie, grâce à la prédominance accordée à la dyspnée (Voy. Tome I, page 60), avait troublé la compréhension exacte de la symptomatologie, de la marche et du pronostic. Elle devait être, bien plus défavorable encore au diagnostic.
Cependant, dès ce moment (Voy. Tomel, p. 202), des tentatives intéressantes avaient été faites pour distinguer les phlegmasies gutturales de certaines affections des voies respiratoires. Galien avait montré que la péripneumonie, la bronchite, l’asthme (1), etc, peuvent bien entraîner delà dyspnée, comme les affections de la gorge (entendues comme à cette époque), mais que ce symptôme n’avait alors pas la même allure et la même marche. En invoquant l’existence des troubles vocaux caractéristiques dans l’inflammation du larynx, il avait même commencé à distinguer la laryngite de. l’angine. Cette remarque si intéressante n’avait pas malheureusement porté tous ses fruits, ni pendant la péidode arabe, ni même dans le XVI® et le xvii® siècle. C’est au xviii® siècle seulement que, de plus en plus, on fait de l’angine sans signes physiques et sans dysphagie, une cynanche laryngée ou
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trachéale. Toutefois, même à cette époque, on était fort embarrassé, quand les troubles de la déglutition s’ajoutaient aux troubles respiratoires. Les écrits des médecins grecs, arabes, etc, apprenaient bien que, souvent dans ce cas, il existait, trop bas pour être perceptibles, des abcès fort dangereux, qui guérissaient cependant quelquefois, lorsque la collection purulente s’ouvrait à l’extérieur ou dans le pharynx. Mais, d’autre part, toute une séried’observations (celle de Dodonœus, par exemple, sur une pneumonie accompagnée de dyspnée et de dysphagie sans toux ni crachats, ni point de côté, celle de Bonnet sur une inflammation du thymus ayant troublé par compression le fonctionnement de la trachée et de l’œsophage, celle de Riolan sur une afîection hépatique simulant un mal de gorge) avaient montré que le siège des altérations morbides pouvait être, en certains cas, fort éloigné de la gorge. Tout ce que le miroir permet de reconnaître si facilement et si rapidement échappait en grande partie aux praticiens qui nous ont précédés. Néanmoins il faut avouer qu’ils tiraient assez bon profit de la localisation des douleurs, de l’aspect de la base de la langue, et qu’en maniant habilement l’abaisse-langue ou le doi^, ils savaient assez souvent démasquer même les abcès de l’épiglotte (1).
Lorsqu’au cours du xvii® et du xviii® siècle {angina notha de Sennert et d’Ethmuller, angine œdémateuse de Boerhaave et Sauvage), on commença- à connaître l’œdème buccopharyngien de certains états cachectiques, on distin-
(1) Gariopontus (Textes, T. III) préconise le toucher pharyngien quand la Yue reste impuissante. Sennert y fait aussi allusion, etc. Les chirurgiens s’en servaient beaucoup pour démasquer les collections profondes, en utilisant au besoin d’une façon concomitante l’autre main placée à l’extérieur.
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gua celui-ci de l’angine inflammatoire {vera, exquisita, etc.) par la teinte blanchâtre des parois, l’absence de rougeur, de douleur, la coïncidence avec des maladies cachectiques diverses, la production de tuméfactions diffuses et de dysphagie plus ou moins marquée, précédant de peu les phénomènes avant-coureurs de la mort.
C’est également par l’absence de phénomènes inflammatoires et même de tuméfaction, qu’on arrivait à démêler la nature véritable de certains troubles nerveux du pharynx et de l’œsophage, dont Avenzoar (Tome I, p. 281), le premier, avait publié un cas si intéressant, dont Galien avait du reste déjà admis la possibilité, et dont enfin les auteurs de la Renaissance (Riedlin, Rivière, Forestus, Schenkius, etc.) avaient fourni ensuite d’assez nombreux exemples (1).
Quant aux variétés cliniques de l’angine, on se basait sur la symptomatologie pour les reconnaître. La gravité de l’état général, la suffocation, l’absence de rougeur et de tuméfaction permettaient de reconnaître par exemple la terrible angine sans signes physiques, c’est-à-dire la cynanche et de la séparer de l’angine proprement dite, regardée comme beaucoup moins grave. Cela surtout préoccupait la majorité des praticiens du xvF et du XVII® siècle, tout comme dans la période gréco-romaine et la période arabe. Plus tard, la distinction des nouvelles espèces morbides, basée le plus souvent sur la notion épidémiologique, se faisait par la connaissance de l’épidémie régnante, l’état général, les signes physiques, etc.
Le diagnostic des complications continuait à reposer
(1) Lange a publié un cas très net de toux amygdalienne, Riedlin de paresthésie pharyngée, etc.
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uniquement sur les éléments indiqués par Hippocrate, Galien, Cælius, Arétée, etc., c’est-à-dire sur les perturbations fonctionnelles bien apparente des principaux viscères. Aussi était-il resté très imparfait, faute de la palpation, de la percussion, du laryngoscope, de l’analyse chimique des urines, etc.
Yii. thérapeutique
Introduction.
Les anciens avaient une thérapeutique pharyngienne si variée, si riche et souvent si efficace, qu’il n’était guère permis aux médecins de la Renaissance de beaucoup innover. Même actuellement, où l’on est pourvu des ressources si précieuses que la chimie et l’expérimentation sur les animaux ont mis à notre disposition, c’est surtout en simplifiant, en éliminant les drogues inefficaces ou dangereuses, que nous avons progressé.
Nos prédécesseurs des xvi®, xvii® etxviii® siècles, qui ne les possédaient point, n’avaient guère avancé. Il serait par conséquent aussi inutile que fastidieux d’adopter entièrement le plan suivi dans notre premier volume. Il est préférable de signaler simplement les modifications qui tendaient à s’établir et les discussions que commençaient à susciter le traitement des affections pharyngées. Celles-ci portaient principalement sur les points suivants : de l’utilité de l’émission sanguine et du choix de la veine à inciser ; action des purgatifs et des vomitifs (principalementde l’antimoine); inconvénients des gargarismes; danger des drastiques au début de l’affection. Nous aurons aussi à parler des quelques drogues nouvelles..
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principalement d’origine minérale (l), adoptées grâce aux alchimistes et à la révolution pharmaceutique que Paracelse essaya d’introduire dans les préparations officinales de l’époque. En elFet, grâce à lui, de véritables extraits (opium, belladone, etc.) entrent en quelque sorte dans la pratique courante. D’autre part, l’influence de l’iatrochimisme pousse à l’adoption des alcalis volatils, de l’alcool, du camphre, des substances éthérées que l’on supposait propres à dissiper les thromboses sanguines, cause supposée de tous les accidents morbides.
1“ - DÉRIVATIFS A. — Saig'née.
La saignée continuait à être le grand moyen pour faire tomber la réaction inflammatoire. Cependant Paracelse et ses disciples en défendirent l’emploi dans l’angine, pour ne pas troubler défavorablement le processus chimique qui était supposé donner naissance à l’apostème guttural. Mais ils furent peu écoutés et l’émission sanguine resta dans la pratique. Même vers la fin du xviii® siècle, on saignait copieusement les pléthoriques à plusieurs reprises au pied, si la marche du mal l’indiquait, tout comme dans la période gréco-romaine. Les débiles, les femmes et surtout les enfants en demeuraient seuls exempts; Zacutus Lusitanus, Marchetti, etc. signalent comme de grandes audaces le fait d’avoir saigné des enfants au-dessous de dix ans.
' Cependant, dès la Renaissance, une réaction s’était faite, sous l’influence de Palmarius, contre l’usage de la
(1) Pour la partie thérapeûtique consulter surtout Triricavella, T; III, p. 128; Sennert, T. III, p. 170 et Ethniuller, T. 111, p. 190.
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saio-aée dans les angines malignes épidémiques. Les Espagnols, les Italiens en abandonnèrent à peu près l’emploi dans le cours de la diphtérie buicopharyngée (1), sauf peut-être tout à fait au début, quand le mal, disaientils (Sgambati) n’a pas développé encore toute sa malignité. Ils avaient remarqué en effet (Mercado, etc.) que la perte de sang, en affaiblissant le malade, le rend moins propre à résister. L’un deux (Cortesius) va jusqu’à dire qu’on favorise ainsi l’entrée dans les veines des germes morbides répandus sur la peau.
Une très grave discussion s’était élevée depuis la fameuse dispute de Brissot avec les Arabistes ; il s’agissait de savoir s’il fallait ou non abandonner les saignées du bras ou du pied, à peu près les seules pratiquées par les médecins depuis la réaction méthodiste du ii° siècle (Voy. Tome I, p. 26), pour adopter la saignée des jugulaires, c’est-à-dire l’émission sanguine cervicale, la piqûre des ranines n’ayant jamais été-abandonnée entièrement. Mercuriali, Riolan, Bartholin, rejetaient cette phlébotomie, parce que, disaient-ils, elle est dangereuse et incommode, les vaisseaux (jugulaire externe) étant souvent peu visibles, difficiles à immobiliser et à tendre. Mais Zacutus Lusitanus et d’autres penchaient pour cette pratique et publiaient des succès obtenus ainsi dans des cas désespérés. Elle ne fut cependant jamais beaucoup employée, et Dionis avoue que, de son temps, c’était surtout un exercice de médecine opératoire, pour les candidats au titre si envié de maître chirurgien de Saint-Corne.
Quand on supposait que l’angine résultait de la suppression du flux menstruel, on saignait toujours au pied
•{!) Voy. T. ir, auteurs ayant écrits sur la diphtérie.
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OU à la veine saphène de la cuisse, pour dégorger les parties inférieures du corps. On supposait en effet que chaque saignée amène la déplétion de la portion de l’économie située au-dessus : celle du cou, de la tête, etc. Celle du pied devait doncOlégorger le corps tout entier; par conséquent on y recourait, soit quand on désirait agir sur certains organes abdominaux (utérus, vessie, rectum), soit lorsqu’on voulait faire sentir sur l’économie entière les résultats de l’émission sanguine. Certains prétendaient enfin tirer de l’aspect du sang des indices précieux sur l’évolution du mal (Voy. Recolinj.
B. — Lavements.
Au XVI® siècle, où on reste plus fidèle aux anciennes pratiques, les lavements étaient encore très usités dans le traitement de l’angine. Houillier, le célèbre médecin de l’école de Paris, recommandait surtout, comme clystère purgatif, la casse et la coloquinte bien mélangées. Trincavella (contre l’usage général) avait même recours aux évacuants de cette nature avant la saignée, lorsque l’esquinancie était menaçante. Il importe, disait-il, de soulager au plus vite, sans attendre l’arrivée du barbier, qui peut tarder. Auxvii® siècle, les lavements âcres furent délaissés, et au XVIII® siècle, la pratique des clystères tendit de plus en plus à tomber en désuétude.