PARACELSE
Introduction.
La Renaissance, ce magnifique mouvement de rénova^* tion intellectuelle, après son stade nettement hippocratique, élargit singulièrement le domaine des connaissances cliniques et s’attaqua aux conceptions pathogéniques traditionnelles.
Parmi les promoteurs les plus actifs des idées nouvelles, apparaît Paracelse, esprit bizarre, irrégulier, sans pondération, comme tout enfumé par les conceptions obscures des sciences hermétiques, mais puissamment original, actif, pénétrant, parfois traversé par de véritables éclairs de génie, surtout intuitif, mais capable d’être à l’occasion un excellent observateur, jus-
tifiant à la fois les sentiments les plus contradictoires chez ses contemporains, du mépris à l’admiration la plus ardente, et servi dans son œuvre révolutionnaire tout autant par ses singularités que par ses qualités incontestables.
Adversaire acharné des théories galéniques (1), il les remplace sans doute par des hypothèses tout aussi inexactes et empreintes d’un mysticisme nuageux; mais, en ébranlant (2) des traditions tant de fois séculaires et qui paraissaient indestructibles, il suscita des doutes sur bien des questions qui paraissaient définitivement résolues et provoqua ainsi des recherches indis pensables.
Paracelse rendit encore un autre service d’une portée immense, en insistant sur le rôle prépondérant qu’il fallait accorder, suivant lui, à la chimie dans l’art de guérir. Les innombrables découvertes en biologie et en thérapeutique, accomplies, grâce à cette belle science, au cours de ces cent dernières années, justifient, en quelque sorte, les paroles sévères qu’il adressait aux médecins de son époque, lorsqu’il les engageait» à salir leur gants en manipulant les cornues, afin d’arracher à la nature ses secrets.
L’alchimie avait du reste été son étude favorite. Son père, médecin distingué du couvent d’Einsielden près de Zurich, puis de Villach en Styrie, lui en avait, dans son enfance, inculqué les premiers principes. A peine adoles-
(1) Étant professeur à l’Ûniversité de Bâle, il brûla sur la place publique les œuvres de Galien.
(2) Bans son enseignement, Paracelse s’éleva avec une violence inouïe contre les opinions des anciens, principalement des Arabes, disant qu’Avicenne, Rbazès et Albucasis n’étaient pas dignes de lui dénouer les cordons de ses souliers
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cent, il devint le disciple du célèbre alchimiste Tritheim, abbé de Sponheim, à l’université de Bâle, et se perfectionnait ensuite dans le laboratoire de Sigmund Fugger à Schwal (Tyrol). Il compléta ces notions par de longs voyages dans les principales villes universitaires de l’Europe, en interrogeant les mineurs de la Saxe ou delà Transylvanie, les bohémiens de la Valachie (1). Il pénétra même en plein pays musulman, en Égypte et à Constantinople, où il se fait gloire d’avoir été initié à bien des faits généralement ignorés. Aussi, tout imprégné des doctrines alchimiques, partageant toutes les illusions et les espérances folles des chercheurs de la pierre philosophale, croyant posséder ces connaissances supérieures qui asservissent en quelque sorte la nature à l’homme et lui permettent à volonté de créer de l’or et le fameux élixir de longue vie qui guérit tous les maux, Paracelse osa s’élever contre les opinions régnantes, parce qu’en somme il pouvait dresser autel contre autel. Le temps n’était pas encore venu en effet des recherches accomplies dans un esprit purement scientifique et libre de toute hypothèse dominatrice.
Pour bien comprendre certaines particularités du système médical de Paracelse, notamment la théorie chimique qu’il donne de l’angine, il est indispensable d’entrer dans quelques éclaircissements sur cet art mystérieux de la pierre philosophale, qui' se révèle par des écrits d’une subtilité abstruse et des conceptions symboliques si obscures qu’elles ne sont accessibles
(1) Paracelse se vantait d’interroger, sans parti pris, les médecins habiles, les rebouteurs, matrones, baigneurs, bergers, astrologues, qui tous se mêlaient plus ou moins de médecine. Il s’instruisait même, ditil, près des bourreaux qui passaient pour fabi'iquer avec la graisse de -leurs suppliciés des onguents d’un pouvoir souverain.
qu’aux seuls initiés, proscrit par les lois, redouté par le peuple qui lui attribuait une origine diabolique (1) et dont les adeptes — étrange assemblage de philosophes profonds (Arnaud de Villeneuve, Raymond Lulle, Albert le Grand), d’ignorants hallucinés, de savants véritables (Roger Bacon, Basile Valentin), d’imposteurs éhontés, de médecins justement célèbres (Rhazès, Avicenne, Albucasis, etc.), de charlatans sans mérite et sans scrupules, de faux monnayeurs et même d’empoisonneurs — célèbrent en quelque sorte les rites, le plus souvent la nuit, dans des réduits soigneusement cachés, que garnissent des cornues et des alambics et qu’éclaire fantastiquement le feu des fourneaux.
La chimie d’alors ressemblait bien peu à celle de notre époque. La partie organique n’existait pas. On ignorait , les métalloïdes, tels que l’oxygène, l’hydrogène, le chlore, l’iode, le fluor, le brome, le phosphore. Les connaissances sur les métaux présentaient des lacunes aussi grandes. On ne savait pas ce qu’étaient véritablement un acide, une base, un sel; mais néanmoins les notions sur la métallurgie étaient assez complètes et la liste des composés divers entrevus à cette époque est déjà longue. Beaucoup de ces découvertes semblent dues aux Égyptiens (2) et aux Chaldéens. Ces vieux peuples paraissent de plus avoir été les créateurs d’une série
(1) Les Babyloniens croyaient que ralchimie leur avait été révélée par des démons chassés du ciel. Cette tradition se retrouve dans Tertullien et dans Clément d’Alexandrie.
(2) Les anciens Égyptiens étaient très experts en métallurgie. Ils connaissaient une multitude d’alliages, savaient préparer les métaux précieux à divers titres et falsifier l’or à l’aide du laiton et de l’oricbalque, c’est-à-dire d’alliages dérivés du cuivre. Ils fabriquaient le verre, les émaux, teignaient les étoffes, etc... Consulter, pour plus de détails les papyrus de Leyde^
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d’hypothèses qui dominèrent totite l’histoire de l’alehimie, telles que celles de la transmutation de la matière (1), de la correspondance de chaque métal avec un corps céleste déterminé (le fer avec Mars, l’or avec le soleil, l’argent avec la lune, le plomb avec Saturne, théorie suivant Berthelot d’origine babylonienne), de la conformité exacte^ en toutes leurs parties du macrocosme (univers) avec le microcosme (corps de l’homme), idée émise vraisemblablement par les Chaldéens. Comme on le voit, l’alchimie s’imprégna de bonne heure d’astrologie. A l’époque de ^ la fondation d’Alexandrie, un nouveau mélange s’opéra avec les rêveries de la métaphysique néoplatonicienne (théorie de l’archée ou âme universelle, de l’âme sensible ou archée particulière à l’homme qui était chargée de toutes les fonctions matérielles de l’organisme, notamment des réactions chimiques par lesquelles on expliquait ces fonctions, du corpsastral entourant les êtres et survivant à leur mort, etc.). L’alchimie touchait ainsi à la physiologie. Un autre contact se produisit de bonne heure avec la médecine. En effet, en distillant, en décomposant et en recomposant sans cesse les substances les plus hétéroclites, les alchimistes arrivèrent à trouver des remèdes beaucoup plus puissants que ceux de la pharmacopée galénique. Ils connaissaient déjà de véritables extraits, des teintures; peut-être même étaient-ils sur la voie des essences véritables. Ils maniaient les substances toxiques avec prédilection, parfois dans un but criminel, mais en général
(1) Les anciens s'appuyaient sur certains phénomènes mal interprétés, comme la vaporisation qui change l’eau en un nouvel élément, l’air, ou la solidification qui la transforme en une sorte de corps solide (élément terre).
dans une pensée plus humaine de venir au secours de leurs semblables. Un des passages les plus intéressants de Paracelse est celui où il s’efforce de démontrer que, si les poisons peuvent donner la mort, ils peuvent aussi provoquer le guérison des maladies les plus rebelles, et qu’en somme, dans toute substance toxique, il y a un remède, un antidote qu’il s’agit de découvrir.
Le système de Paracelse repose sur des données très analogues à celles que nous venons d’exposer. Suivant lui, toutes les maladies sont dues, soit à un trouble de l’archée, soit à un empoisonnement, soit aux maléfices des magiciens, soit aux conjonctions astrales défavorables, — ce qui expliquerait, suivant lui, les épidémies d’angine, par suite des perturbations générales qu’elle cause — soit aux réactions anormales des minéraux, que l’on supposait parties constituantes du corps humain, comme du sol de la terre ; en effet, d’après la théorie du macrocosme et du microcosme, on devait rencontrer chez l’homme les composés chimiques dont est formé l’univers.
Paracelse n a pas composé un traité de nosologie proprement dite ; il a fait surtout de la pathologie générale [Paramirum, Traité des maladies métalliques^ des médicaments). Toutefois, dans ces traités, on trouve çh et là des remarques fort intéressantes sur une affection qu’il croit nouvelle, la prunella, et qui n’est autre, comme nous l’exposerons tout à l’heure, que la diphtérie. Ce n’est que dans sa petite chirurgie (Chapitre des apostèmes) qu’il décrit, d’une façon succincte et presque-sous la forme d’aidemémoire, un certain nombre d'affections parmi lesquelles se trouvent l’angine et le bronchus (amygdalite). Enfin, dans son célèbre ouvrage sur la peste et la syphilis, il signale les manifestations pharyngées d’origine vénérienne.
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