I. — Ang-ines
Paracelse, comme les anciens, néglige l’angine bénigne pour ne s’occuper que des formes phlegmoneuses ; il range même « l’esquinancie » dans les apostèmes (affections caractérisées par la formation d’un « dépôt » on abcès). D’autre part, faisant dériver les troubles angineux des perturbations du réalgar, il les classe dans le groupe des apostèmes charbonneux.
Pour Paracelse, le mot de réalgar n’a pas le sens précis qu’on serait tenté de lui donner actuellement. Ce n’est pas uniquement du sulfure d’arsenic, mais encore une sorte de fumée des métaux, un état particulier de leur, matière, aussi subtil et aussi irréel que le mercure philosophique des alchimistes alexandrins, qui constituait, suivant eux, l’essence dissimulée de tous les corps solides. C’est ainsi que Paracelse parle des réalgars tirés de l’or, de l’argent, du plomb, du cuivre, etc., qui, pense-t-il, sont des espèces différentes du réalgar vulgaire.
Pour étayer cette hypothèse (1) que le réalgar engendrerait ces perturbations morbides, il fait remarquer que les apostèmes reconnaissant cette origine ont une teinte rose franche, analogue à celle du rubis, que ne saurait produire le sang (2). En s’alliant à d’autres substances, dit-il, le réalgar peut devenir d’un vert frahc ou même noir (3) ; or ces teintes ne sauraient être déterminées par labile (vert) ou l’âtrabile (noir), cohame le soutiennent les humoristes.
(1) Pour Paracelse, la couleur des lésions indique leur nature.
(2) Rappelons que les anciens ne connaissaient guère que le sang veineux.
(3) Ce sont, comme on le sait, les couleurs de la gangrène.
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En admettant la nature charbonneuse de toute esquinancie, Paracelse ne faisait qu’étendre aux apostèmes gutturaux une conception pathogénique que les chirurgiens italiens des siècles précédents (Rolande, par exemple) réservaient aux phlegmasies malignes à tendance gangreneuse. D’ailleurs, le charbon était regardé comme une affection très voisine de l’érysipèle auquel, comme on le sait, les anciens avaient fait une grande place dans la pathologie pharyngée (ils attribuaient les deux affections à la bile brûlée). De la sorte, en rapprochant beaucoup l’érysipèle du charbon, Paracelse n’a fait que supprimer pour ainsi dire la ligne qui séparait d’ailleurs très peu ces deux maladies. De plus, il avait eu l’occasion de voir la terrible diphtérie (prunelle) et considérait, comme Aétius et Arétée, la noirceur des fausses membranes comme un signe de gangrène irrécusable. En rapprochant donc, comme il le fait, l'angine des autres manifestations charbonneuses, de l’anthrax par exemple, il en faisait une maladie locale bien cantonnée comme l’anthrax à la région qu’elle frappe, ayant un siège précis (1) et laissant les parties voisines intactes ou à peu près, ainsi que cela s’observe dans le charbon au début. Or, d’après les théories anciennes humorales d’Hippocrate et de Galien, les humeurs peccantes envahissaient les veines du cou en général, conception qui enlevait toute précision à la topographie réelle du mal. Ici, l’angine étant un charbon emprunte sa symptomatologie particulière à la localisation même des lésions. C’est bien là la conception de Paracelse, puisque, à propos de certains symptômes de la maladie, il renvoie à l’étude générale qu’il a faite
(1) Paracelse fait même soigneusement remarquer que le centre isièere) du mal est le phax'ynx.
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des apostèmes charbonneux. L’^esquinancie devient ainsi le résultat d’un processus général à détermination pharyngée, détermination qui, par essence, n’est pas plus précise que notre œdème, nos congestions... Cette conception nouvelle de processus généraux à manifestations locales multiples, mais de nature identique, est un progrès réel, au point de vue de la philosophie médicale.
Les dépôts (apostèmes), dus au réalgar, s’annoncent, suivant cet auteur, quelle que soit leur topographie, par un mouvement fébrile plus ou moins violent et plùs ou moins persistant. La douleur est exacerbante et les parties lésées se teintent des vives couleurs du rùbis. En effet, le rouge rose qu’elles présentent n’a rien à faire, redisons-le, avec la couleur lie de vin du sang veineux. S’il se trouve d’autres principes chimiques combinés avec le réalgar, on pourra parfois noter une teinte qui tire sur le vert, plus souvent sur le noir, mais d’une nuance qui ne rappelle ni la bile (^ert), ni l’atrabile (noir) des humoristes.
De cette étiologie charbonneuse dérivait pour Paracelse la notion que les « esquinancies », comme d’ailleurs tous les charbons qui n’évoluent pas vers là formation d’un abcès, font courir les plus grands dangers. La clinique, en effet, avait appris aux médecins de cette époque qu’un anthrax, par exemple, peut ainsi — ce qui est le cas chez les diabétiques et les albuminuriques — être pris de gangrène, c’est-à-dire de troubles infiniment plus graves, que la suppuration. D’autre part, comme on le sait, les bubons de la peste qui deviennent rapidement noirâtres sont en général mortels ; or Paracelse devait être familier avec les symptômes de cette terrible maladie alors très fréquente. Il fallait donc, étant donnée une variété
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quelconque de charbon, favoriser autant que possible la terminaison naturelle, c’est-à-dire la formation d’un abcès, ainsi que son évacuation au dehors, et éviter soigneusement toute médication capable de s’opposer à cette marche naturelle. Ce n’est qu’ensuite qu’on devait s’efforcer de régulariser et de hâter le processus de guérison ; et encore le rôle utile du médecin était, selon lui, bien limité, ainsi que nous allons le voir plus loin.
La symptomatologie de l’angine est esquissée par Paracelse en quelques mots seulement. Ceci n’a rien qui puisse étonner, si l’on se souvient que la petite chirurgie n’est pas autre chose qu’un aide-mémoire. Il se borne en quelque sorte à mentionner les deux symptômes principaux de l’affection, c’est-à-dire la dyspnée et la dysphagie.
La marche qu’il lui assigne est naturellement celle du charbon, c’est-à-dire la tendance plus ou moins rapide à la formation d’un dépôt, qui s’ouvrira au dehors, quand il sera mûr. Cependant, bien qu’il localise le mal exclusivement dans le pharynx, où il a pris naissance en raison des réactions vicieuses du réalgar, il est obligé de reconnaître que parfois les parties voisines (régions latérales du cou et nuque) peuvent participer'à la maladie. Ceci semblait en faveur de la théorie galénique, d’après laquelle les humeurs peccantes occupaient d’une façon plus ou moins diffuse les veines du cou (les jugulaires, si c’était le phlegme, les petites veines, s’il s’agissait d’une humeur plus subtile, c’est-à-dire la bile). Mais Paracelse n’est pas embarrassé pour si peu. Il rappelle que le réalgar du chai'bon est infiniment plus quintessencié, plus fin que le réalgar vulgaire (sulfure d’arsenic) et que, par conséquent, il fuse facilement dans les parties voisines, les rougit et les tuméfie. C’est du reste la
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seule complication qu’il note dans ce très court résumé sur l’angine.
he pronostic est basé sur la question de savoir si le dépôt se formera et pourra s’ouvrir au dehors. Ace point de vue, Paracelse se montre bien moins^<îlinicien qu’Hippocrate par exemple, sur lequel cependant il avait écrit des commentaires et qu’il devait par conséquent bien connaître. Il ne sait pas démêler, comme lui, l’importance de certains symptômes sur lesquels'le père de la médecine a insisté avec juste raison. Ici encore, comme dans ce qui a trait aux complications, il lui est notablement inférieur.
Cependant, la notion introduite par Paracelse d’une évolution naturelle a bien aussi son importance. Il ne s’agit plus en effet simplement d’une constatation grossière et en quelque sorte surtout chronologique du début, de l’état et de la terminaison, comme on en trouve chez les méthodistes par exemple ; il y. a ici une vue, hypothétique encore, il est vrai, insuffisamment précise, mais exacte néanmoins, de processus anatomiques intimes qui, une fois en marche, suivent'un cycle déterminé. L’iatrochimisme a contribué beaucoup à faire naître et à développer chez les médecins cette utile notion.
Le souci de faire mûrir l’apostème et de lui permettre de s’ouvrir au dehors (Paracelse continue à négliger les formes bénignes du mal, ainsi que ses contemporains et la plupart des anciens, pour ne s’occuper que de la pharyngite phlegmoneuse) le préoccupe tellement qu’il lui sacrifiera pour ainsi dire tout le traitement de l’angine. Ici encore un certain nombre de faits cliniques justifiaient en quelque sorte la voie dans laquelle il était entré. On sait que, si un processus phlegmoneux
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plus ou moins diffus siège dans la cavité buccopharyngée, plus vite le mal se cantonne et évolue vers un abcès bien limité, plus on a de chance de voir le malade se tirer d’affaire ; tandis que, si l’œdème et la tuméfaction gagnent rapidement les parties voisines sans tendance à la formation d’un foyer de suppuration bien net, c’est-à-dire sans se collecter, puis s’ouvrir, comme s’expriment les modernes, le malade est irrémédiablement perdu. C’est ce qu’on a l’occasion de constater par exemple dans les angines de Ludwig et de Senator ; la bactériologie donne la clef de ces processus si différents, en montrant qu’il s’agit de septicémies d’intensité variable. Paracelse pouvait aussi, rappelons-le, être arrivé à cette notion par l’observation de certaines épidémies d’angines meurtrières de l’époque, qui ne se terminaient que trop souvent par la gangrène. -
Son traitement est inspiré par deux considérations : d’une part la notion que le mal siège exactement au pharynx et que c’est là qu’il faut uniquement agir, d’autre part la crainte que l’apostème pharyngé, le charbon de la gorge, comme il l’appelle, ne puisse arriver à maturation. Aussi, il l’ejette délibérément les méthodes perturbatrices, par lesquelles les humoristes tachaient de juguler l’affection dès le début. On peut dire qu’à ce point de vue, Paracelse s’est montré beaucoup plus radical que les méthodistes ; car il repoussait énergiquement la saignée, les purgatifs, les ventouses et les vésicatoires. Sa façon de traiter la pharyngite ne diffère pour ainsi dire aucunement de la médication topique prescrite aujourd’hui. 11 s’en tient, au début, exclusivement aux gargarismes lénitifs et adoucissants propres à apaiser, comme il le dit, la douleur et à favoriser la
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maturation du mal. A une période plus avancée, il s’est bien trouvé d’une préparation officinale formée de miel rosat, d’aristoloche ronde, d’eau de prune ou de prunelle ; mais on ne devait y avoir recours qu’après l’ouverture de l’apostème. Paracelsfe et les médecins alchimistes, ainsi que beaucoup de praticiens de l’époque, du reste, avaient une très grande confiance dans Xeau de vrünelle. Parlant ailleurs de cette eau, il la regardait presque comme le spécifique,commela panacée de l’angine. On sait que cet auteur n’admettait pas la panacée univer selle de certains alchimistes ; mais il pensait que chaque affection devait avoir son remède spécifique, qu’il s’agissait de découvrir. Il n’était pas éloigné de croire que l’eau de prunelle pouvait jouer ce rôle, contre l’angine. Toutefois, on aurait lieu de s’étonner de la faveur extraordinaire accordée à pareil médicament, si l’on ignorait les étranges hypothèses auxquelles Paracelse et beaucoup de ses contemporains aimaient à se livrer. Il y avait très probablement là quelque chose de ce qu’on a appelé la médecine des signatures.
Paracelse en effet admettait, outre les propriétés évidentes des médicaments, des propriétés cachées, des « arcanes » que rien ne venait révéler, sauf certaines analogies de nom et surtout d’apparence physique. Or ici, rappelons que l’angine était alors, dénommée assez souvent prunelle par le vulgaire, et que notre auteur a même employé ce terme en divers passages de ses œuvres. D’autre part, - les amygdales enflammées ont vaguement la couleur et la forme d’une prune rouge mûre, comme le fait remarquer un commentateur français de Mathiole. Il n’en fallait pas plus pour supposer à ce fruit une action mystérieuse, toute-puissante, quoiqu’in^
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visible, sur l’archée, c’est-à-dire sur l’âme sensible auxquelles sont dévolues, suivant les néoplatoniciens et Paracelse, les fonctions matérielles de l’économie, et qui se laisserait modifier par les irradiations du corps astral des étoiles, des plantes, des animaux, de l’homme. — (Paracelse admet que le corps astral du médecin agit sur celui des malades et détermine ainsi des réactions salutaires; aujourd’hui nous parlerions de suggestion.) — Mais cependant, quelle que fût l’action bienfaisante de la fameuse eau de prunelle, Paracelse reconnaît que l’apostème une fois ouvert ne se cicatrise, comme toutes les autres plaies du reste, qu’à l’aide du baume naturel. Disons comme il concevait ce baume.
11 ressemblerait un peu aux préparations médicinales qui portent ce nom, tout en étant beaucoup plus subtil. Nos tissus en seraient naturellement imbibés et ainsi préservés de la putréfaction. Le rôle du médecin consisterait à favoriser la formation abondante de ce baume et à s’opposer à son altération ; mais l’homme de l’art ne pourrait, pensaitil, arriver, sans cette substance, à la guérison de la plaie qui se fait, en définitive, sans son intervention et par les seules forces de la nature. Cette doctrine, comme on le pense bien, avait soulevé l’indignation de beaucoup de ses confrères, qui l’accusaient de dénigrer le pouvoir de la médecine et de la faire passer quasi pour impuissante aux yeux du public. La postérité s’est montrée plus juste que les contemporains de Paracelse. Elle sait que la cicatrisation s’effectue à l’aide de processus spontanés, sur lesquels on n’a guère de prise ; de telle sorte qu’il faut, comme le disait Paracelse, se borner à écarter les causes perturbantes du phénomène.
S il y avait tuméfaction des parties voisines, Paracelse
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recommandait, mais alors seulement, l’application de topiques cutanés, dont il donne la formule. C’étaient des sortes de cataplasmes à la farine de fenugrec, mélangée à de la céruse, au camphre, ou bien faits de miel rosat, de barbe de Jupiter, de carthame, qu’on appliquait tièdes sur la nuque.