PÉRIODE PRÉARABISTE
(Y'-Xl* SIKCLE).
La chute de l’empire romain fut suivie, comme on le sait, d’une véritable éclipse de la civilisation, résultante forcée des troubles sans nombre qui caractérisent (1) ces temps malheureux. Plus tard, quand la tourmente fut un peu apaisée, des guerres incessantes, des impôts trop lourds, l’indifférence de la plupart des rois barbares pour les choses de l’esprit (sauf Théodoric, roi des Ostrogoths,
(1) Pillage, destruction des villes, où s’était depuis longtemps réfugiée 1 activité intellectuelle et économique; massacre de populations entières, souvent décimées ensuite par la famine et des épidémies redoutables ; disparition rapide des classes cultivées, appauviûes par la perte de leurs richesses mobilières et la confiscation d’une grande partie de leurs biens au^ profit des conquérants ; cessation partielle du commerce et de 1 industrie qui ne trouvaient plus les garanties nécessaires, etc.
PÉRIODE PRÉARABISTE
Chilpéric roi de Paris et quelques autres) ne permirent pas pendant fort longtemps un réveil de l’esprit humain. Charlemagne essaya de secouer cette torpeur et y réussit en partie ; mais la dissolution de son empire, l’établissement laborieux de la féodalité, les Invasions des Normands au Nord, des Hongrois à l’Est, des Sarrazins au Sud étouffèrent ces essais de renaissance.
Quelles que fusseht l’ignorance et la barbarie de la masse, les sciences et les lettres ne cessèrent jamais entièrement (Muratori), comme on l’a soutenu, d’être cultivées. Un certain nombre de centres intellectuels, héritiers des célèbres écoles de rhétorique de l’empire romain avaient survécu principalement en Italie (1), mais aussi dans les Gaules (2) et même sur les bords du Rhin (3). A côté des belles-lettres, de l’éloquence, du droit, la médecine était enseignée par des maîtres encore assez familiaris'és avec les traditions de la période grécoromaine. Certes ils ne .savaient pas le grec; mais ils
(1) Muratori dit avec raison que jamais en Italie l’étude des belleslettres, des sciences, ne fut entièrement abandonnée. Pavie possédait une école de rhétorique renommée que visita Alcuin, le célèbre conseiller de Charlemagne. Eatbérius, évêque de Vérone, au viiie siècle, fait de fréquentes allusions aux écoles d’instruction supérieure laïques et monacales de son temps, et se moque des grammairiens qui, dit-il, vendent au poids de l’or les secrets de l’éloquênce. Rodolphe, qui écrivit sur l’hérésie des viiie et ix® siècles, parle d’un certain Vilgenda de Ravenne, qui, enthousiaste de Virgile et d’Horace, les préférait de beaucoup aux Pères de l’église. Il ne faut pas oublier que les Ostrogoths étaient les plus civilisés des barbares et que les Byzantins qui leur succédèrent tinrent longtemps sous leur domination tout le sud de la Péninsule, où les Lombards ne s’établirent jamais bien solidement. Ajoutons qu’à Ravenne, leur capitale, durant les vu® et vm® siècles, Hippocrate était commenté en public. Il semble qu’il en fut de même à Milan. (Voy. en outre Ebert).
(2) Écoles de Bordeaux, Lyon, Autun, etc.
(3) Cologne posséda jusqu’à la fin du vu® siècle une école de rhétorique assez réputée.
possédaient d’Hippocrate, de Galien, d’Oribase, d’Aétius des traductions latines ou plus souvent des abrégés dont nos grandes bibliothèques possèdent encore quelques exemplaires.
Ce sont surtout les couvents, en général fort bien dotés et le plus souvent à l’abri des commotions du dehors, qui servent en quelque sorte d’asile à la civilisation (1). Les moines de l’ordre de saint Benoît comprirent de bonne heure l’utilité de l’art de guérir, et l’exercèrent dans un but charitable. Ils avaient près de leur demeure de véritables hôpitaux, où ils soignaient les pauvres, les pèlerins, etc. (2). Au Mont-Cassin (3), à
(1) Surtout dans la Gaule du nord et en .\ngleterre où fut fondé le eélèbre couvent de Wearmouth (Northumberland), peu après la conversion au christianisme des .\nglo- Saxons, évangélisés par les missionnaires du pape Grégoire le Grand. Ce couvent possédait une très riche bibliothèque et une école où l'on enseignait non seulement les saintes écritures, mais encore les belles-lettres et les sciences. C’est là que vécut Bède le Vénérable, dont l'érudition était prodigieuse; c’est là aussi que se forma .41cuin, l’ami et le conseiller de Charlemagne qui, plus tard, devait fonder, en outre de la fameuse académie du palais, une école monacale à Saint-Martin de Tours, semblable à celle de Wearmouth.
(2) Dans un manuscrit de la bibliothèque Vaticane, on trouve cette inscription :
« Viens t’abriter, ô voyageur, si tu as besoin d’un médecin, sous ce toit que tu vois briller au loin. Ici, en effet, un savant dont le laurier odoriféi'ant couronne la tête, t’offrira ses sei'vices salutaires. C’est Apollon qui, le premier, a connu la médecine, puis Esculape, son fils. Longtempsaprès, Hippocrate élève en dogmes clairs un édifice splendide. La médecine peut guérir les infections, chasser les pestes, mettre en fuite toutes les maladies. C’est le.véritable port du salut poui“ celui qui souffre; c’est elle qui rend leur vigueur à ses membres fatigués. »
(3) La bibliothèque du Mont-Cassin, célèbre par sa richesse avait été commencée par Gassiodore ; or, les histoi'iens nous appi-ennent que le grand ministre du roi Théodorie, retiré dans ce cloître, avait fait copier par ses moines des ouvi’ages de médecine. Malheureusement, le Mont- Cassin fut brûlé à deux reprises (ix“ et x® siècle) par les Sarrazins ; de telle sorte que les manuscrits étudiés par Rienzi doivent être considérés comme de miséi-ables restes, pour employer ses propres e.xpres-
MÉDECINE POPULAIRE PHARYNGEE
Bobbio, à Wearmouth, en Angleterre, au couvent de Saint-Martin de Tours en France, on lit sans doute les littérateurs et les philosophes de l’antiquité ; mais on n’oublie pas tout à fait les médecins, comme le prouve un cartulaire du Mont-Cassin cité par Rienzi. Nous avons donc à étudier pour cette période deux façons bien dilférentes de traiter les maladies de la gorge, les nrocédés vulgaires et la méthode scientifique.
A. — MÉDECINE POPULAIRE PHARYNGÉE.
Les pratiques populaires pour les maladies de la gorge (1), durant cette époque, comme d’ailleurs tout le moyen âge, la Renaissance et même les xvii® et le xviii® siècles, présentent une étrange ressemblance avec les procédés empiriques, superstitieux, dénués en somme de toute critique scientifique, des médecins sorciers des peuplades encore sauvages, ainsi que des Égyptiens, des Chaldéens. A quelques éléments rationnels se mêlent beaucoup d’incantations, d’amulettes, etc. On invoqua d’abord les anciens dieux du pays dont le règne n’était point tout à fait terminé, du moins dans les campagnes ; puis, à mesure que le christianisme s’implantait davantage, oiï s’adressa aux saints qui se partagèrent le pouvoir sur les différentes parties du corps humain (2). Saint Blaize eut pour sa part le cou ; à lui s’adressaient des oraisons spéciales, certaines neuvaines ;
(1) Les classes populaires de tous les pays conservent, comme on sait, avec une ténacité remarquable, beaucoup d’usages dont l’oi-igine va se perdant souvent dans le passé le plus lointain.
(2) Sainte Odile avait la tête, saint Jean les pieds, etc...
MOYEN AGE OCCIDENTAL
on lui brûlait des cierges dans les églises en cas d’angine dangereuse ou de corps étrangers fixés dans la gorge (Aétius parle déjà de l’intervention de ce saint, Voy. Tome I, textes). Mais, comme la magie et la sorcellerie, sa déformation, avaient beaucoup d’adeptes, on prononçait diverses phrases d’un sens mystérieux qui devaient obliger la divinité à se soumettre aux désirs de l’homme. Certaines pierres, certains animaux passaient pour préserver de ces affections, comme d’ailleurs de toutes les autres (bézoard, onyx, etc). Parmi ces derniers, quelques-ims, assez répugnants, étaient employés dans les cas graves (crapauds, lézards, chauves-souris, vers de terre, limaces, etc.) On les mangeait crus, ou bien on les fendait tout vifs et on les appliquait sur les parties malades. Les pigeons (1) étaient ainsi placés, encore tout palpitants, autour du cou des enfants atteints d’angine maligne. Ces pratiques baroques sont très antiques et mentionnées déjà dans Pline l’Ancien (Voy. Tome I, textes). L’usage de certaines plantes mucilagineuses et adoucissantes en tisanes, en gargarismes ou en collutoires (violette, mauve, bouillon blanc, etc.), était plus rationnel ; mais, pour que les vertus de ces simples se manifestassent d’une façon véritablement utile, il fallait, croyait-on, les cueillir à certains moments (pleine lune, par exemple), à des heures déterminées, en invoquant à grands cris le nom du malade et en se gardant bien de regarder en arrière pendant ladite cueillette. On prononçait en même temps nombre de paLer, à'ave, ou des
(1) Un de nos confrères de Paris nous disait récemment avoir observé, dans un quartier du centre, un fait de ce genre. A la campagne, on absorbe fréquemment des limaces dans les cas de tuberculose ou de maux de gorge ; il y a encore le sirop de limace.
MÉDECINE SCIENTIFIQUE
passages empruntés à l’Écriture sainte et se rapportant plus ou moins au sujet présent. Les prêtres recommandaient, pour donner à ces remèdes végétaux une sorte d’efficacité divine, de les déposer un certain temps sur les autels.
B. — MÉDECINE SCIENTIFIQUE
Quelques médecins laïques ou ecclésiastiques de cette époque, bien que n’ayant pas rédigé de véritables traités de médecine, avaient composé, à l’aide d’extraits puisés çà et là dans les auteurs de la période gréco-romaine, (Muratori a vu à la bibliothèque de Florence un manuscrit formé de citations d’Hippocrate, Celse, Galien, Oribase, Aétius, -Faul d’Égine, Alexandre de Tralles, etc.) des passionaria, sortes d’abrégés de pathologie, et surtout des antidotaria, analogues à nos formulaires actuels, et renfermant un grand nombre de recettes applicables aux diverses maladies. Le côté clinique était fort négligé ; la thérapeutique présentait pour eux l’intérêt principal.
Nous nous sommes rendus compte que la tradition hippocratique, notamment pour l’angine, était restée seule véritablement en honneur même parmi les lettrés d’alors : ainsi les polygraphes de l’époque tels qu’Isidore de Séville, Bède le Vénérable, citent, avec beaucoup d’éloges, le père de la médecine. Cependant le méthodisme devait avoir aussi laissé quelques traces, au moins en Italie où il jouit longtemps d’une très grande vogue (Voy. Tome I, p. 22). Il semble qu’il se fit en effet, à différentes reprises, des copies et des abrégés de Cælius Aurélianus. Daremberg a retrouvé, à la bibliothèque de
Bruxelles, un manuscrit de ce dernier remontant au X® siècle et qui paraît avoir été révisé par Gariopontus, le premier maître de l’école salernitaine. Néanmoins, c’est, sinon du galénisme, du moins de Thippocratiâme que s’inspiraient la très grande majorité des praticiens éclairés, lorsqu’ils avaient à traiter par exemple une affection du pharynx. La théorie humorale (la bile et le phlegme principalement, que l’on rejette dans le cours de certaines maladies, paraissaient démontrer l’humorisme) était davantage accessible aux esprits que celle plus abstraite du resserrement et du relâchement des pores.
Parmi les livres de l’époque les plus intéressants à consulter, signalons deux poèmes médicaux, celui de Crispus et celui du pseudo (1) Æmilius Macer.
Crispus, originaire de l’Apulie, appartenait à une famille importante et avait reçu une éducation très soignée. Devenu évêque de Milan, au vu® siècle, il composa sur la médecine un petit poème didactique, analogue à celui de Sammonicus et de versification point barbare. L’idée de cette œuvre lui fut suggérée peut-être par la réputation dont jouissaient les médecins milanais, qui commentaient Hippocrate aux vu® et viii® siècles devant de nombreux élèves (Muratori).
Quoi qu’il en soit, voici les passages qui ont trait aux maladies du pharynx :
De angina gutturis
Si vero angina guttur pervaserit amplum Ac foliis tumidis arcehs compleYerit illud,
Arsenicon teretur juncto pipereque, boloque ;
Sic positum pennæ pei’flatur gutture rauco.
(1) On sait qu’à ce moment (période carlovingienne), les écrivains s abritaient volontiers sous un nom ancien et illustre.
MÉDECINE SCIENTIFIQUE
De an'gina gulturis
Uva madens, cum: forte modum non continet ipsum Et stiliatque graves putridasque in corpore guttas, Pulmonisque leves terebrat male sordida pennas,
Siccatur simili citius de pulvere grassans.
Comme on le voit, Crispus se contente d’indiquer un traitement local et, parmi les différentes méthodes qui constituent celui-ci chez les anciens, il ne cite que les insufflations de poudres médicamenteuses. C’est que, so'us l’influence peut-être de la thérapeutique populaire qui recourait surtout aux topiques pharyngiens et aux applications calmantes sur le cou, peut-être aussi par suite du manque d’habileté chirurgicale, de la timidité ou de la répugnance pour les émissions sanguines (il était interdit aux ecclésiastiques d’en faire), la saignée était à peu près abandonnée dans la pratique courante. Les purgatifs semblent également avoir été beaucoup moins employés. D’autre part, nous avons pu constater dans les antidotaria de l’époque (Macer Floridus, etc.), qu’à ce moment, les collutoires et les insufflations faisaient une concurrence sérieuse aux gargarismes. Il est à noter que l’arsenic, connu, mais assez peu prescrit par les médecins grecs dans les affections de cette région, sauf peut-être contre les maladies de la voix et l’asthme, est ici préconisé comme topique pharyngé. Les chirurgiens alexandrins semblent l’avoir ordonné assez souvent comme caustique ; mais ici on ne lui attribue apparemment qu’un rôle siccatif, comme au poivre et au polypode. L’emploi du poivre, conseillé par Crispus, montre que ce condiment n’était point tombé en désuétude malgré son origine lointaine et son prix excessif. Nous savons de plus par les documents de l’époque qu’il continuait à figurer sur la table des riches. L’insufflation de
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ces trois substances ; arsenic, poivre, polypode, paraissait si efficace à Crispus qu’il ne se donne pas la peine de conseiller un autre remède pour les affections de la luette.
Le poème dit à'Æmilius Mncer (en réalité du moine français Odo de Meung) est certainement apocryphe; car son auteur cite des écrivains bien postérieurs au siècle d’Auguste, notamment Walfrid Strabon (1) qui vivait au X® siècle, Galien, Oribase, Aétius, Paul d’Égine, etc. Il est néanmoins des plus remarquables par l’élégance de sa versification, qui ne se ressent guère de la barbarie du moyen âge, et par sa profonde connaissance de la thérapeutique des anciens ; à ce point de vue il est utile à consulter (2). L’auteur n’a pas fait une simple compilation. Il semble avoir assez souvent son idée personnelle sur la valeur médicamenteuse de telle ou telle plante, dans l’angine par exemple ; et, bien qu’il semble prendre surtout pour guide Dioscoride et Pline, il met parfois en première ligne des drogues végétales dont ces écrivains parlaient en quelque sorte d’une façon incidente. Il paraît principalement se baser sur leurs propriétés réchauffantes et desséchantes ; ce qui indiquerait qu’il admettait la nature phlegmatique du mal soutenue par Hippocrate. Aussi, a-t-il une grande confiance dans l’aloès qu’il prescrit en collutoire ou sous la forme de cataplasme (à ce propos il cite Oribase), le
(1) Walfrid Strabon avait également écrit un poème sur les simples, mais peu important.
(2) Bel exemple de l’habileté littéraire et de l’érudition qu’arrivaient à acquérir dans les couvents certains esprits heureusement doués; Bède le Vénérable et Alcuin, par exemple, avaient composé sur divers sujets des poèmes, qui, s’ils ne brillent pas beaucoup par l’inspiration, se distinguaient cependant par une connaissance sérieuse de la métrique et de la littérature antiques.
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pyrèthre qui, dit'il, est un siccatif excellent, dégonflant la langue tuméfiée et relevant la luette chargée d’humeurs, et le poivre. L’oignon aurait des propriétés diversement appréciées, rejeté par les uns (Dioscoride), préconisé par les au^tres (Galien) comme un bon antibilieux. D’après lui, le poireau serait un bon médicament contre les catarrhes des voies respiratoires ; il rappelle qu’Hippocrate, « le plus recommandable des auteurs qui ont écrit sur la médecine », en faisait le plus grand cas dans l’hémoptisie et les maladies purulentes des poumons. Il indique la façon de conserver la racine düris, la partie active de la plante, qu’il faut soigneusement sécher et, pour cela, couper en petit morceaux. Bien broyée et mélangée à du miel, elle expulse, dit-il, l’humeur nuisible, et, usitée en applications locales, guérit les ulcères les plus rebelles. L’origan et l’hysope ne sont signalés qu’en second lieu, bien que la plupart des auteurs de la période romaine en fissent le plus grand cas. Macer dit quelques mots de la violette et de la mauve qu’il considère comme adoucissantes, ainsi que du pavot qu’il recommande surtout contre la toux. Il réussit admirablement, affirme-t-il, chez les malades atteints de quintes pénibles. Parmi les préparations officinales de tous ces simples, le pseudo Æmilius Macer n’oublie certes pas les gargarismes; mais il indique plus souvent encore les collutoires et les poudres médicamenteuses qu’on introduit dans la gorge malade, soit par insufflation, soit plus souvent à l’aide d’une plume dont le duvet remplaçait le pinceau actuel.