‹ Histoire des maladies du pharynx. Vol. IIChapitre 3 sur 174 · IL — ÉCOLE DE SALERNE · texte numérisé non relu

IL — ÉCOLE DE SALERNE

L’École de Salerne, qui a joui pendant tout le moyen âge d’une si grande renommée, qu’elle fut appelée la cité hippocratique, réputation méritée du reste par la valeur de ses premiers maîtres [Traité d’hygiène salernitain...) et par son esprit libéral (aucune interdiction ne venait de la religion ou du sexe), est placée en quelque sorte à l’intersection des périodes préarabiste et arabiste. En effet, ses premiers maîtres Gariopontus et Cophron ne connaissent pas Rhazès, Hali-Abbas, Avicenne, que mettront un peu plus tard à la mode les traductions ou plutôt les adaptations de Constantin l’Africain,

Il est bien difficile de décider quelle fut son origine. A-t-elle été au début une institution religieuse, plus ou moins dépendante du Mont-Cassin, où l’on étudia de tous temps l’art médical ? Ou bien n’était-ce qu’une ville célèbre par ses médecins, comme Alexandrie ou Éphèse dans l’antiquité ? cette hypothèse est plus vraisemblable. Car, à l’école de Salerne, il y avait non seulement des ecclésiastiques, mais aussi des laïques ; d’autre part, il semble qu’au début l’enseignement était purement professionnel, les médecins jouant le rôle de maîtres et les élèves d’apprentis. Très heureusement située, unique port de l’important duché de Bénévent (seule possession des Lombards dans le sud de l’Italie), très favorisée et bien fortifiée, Salerne était alors beaucoup plus importante qu’aujourd’hui. Elle était voisine de Naples et d’Amalfi, villes dépendantes de l’empire de Byzance. La provenance de beaucoup de ses habitants rendait le grec

GARIOPONTÜS

en quelque sorte usuel. Aussi, les premiers médecins de . Salerne n’eurent pas vraisemblablement un besoin absolu des traductions latines des grands praticiens de l’antiquité ; ils devaient puiser directement aux textes originaux. C’est peut être une question de voisinage qui rend Gariopontus plus enclin que le reste de ses confrères de l’époque, dont quelques-uns connaissaient cependant et appréciaient Galien, à subir surtout l’influence du res taurateur de l’humorisme.

— GARIOPONTUS

C’est de Galien que Gariopontus s’inspire à propos de l’angine. Comme lui, il distingue une affection du gosier (fauces) et une affection laryngée (gula), cette dernière de beaucoup la plus dangereuse. La première présente les signes physiques particuliers suivants : rougeur et tuméfaction de la gorge, qu’on apprécie aisément, la bouche ouverte et la langue déprimée. La déglutition est difficile ou impossible, la respiration et la parole gênées. Tout d’abord, il recommande le gargarisme au suc de mûres (diamoron), aux pétales de roses bien pulvérisés, aux lentilles, c’est-à-dire en somme, les astringents, comme les humoristes ; ce qui prouve qu’au point de vue thérapeutique, Gariopontus n’avait pas mis beaucoup à profit Cælius Aurelianus (1). Il recommande, comme maturatifs, les gargarismes aux figues sèches ; en cataplasmes sur le cou, il conseille la farine d’orge et de fenugrec. La deuxième variété qui, dit-il, est appelée par Hippocrate cynanche et non synanche (ici cet écri-

(1) On sait qu’un manuscrit de Cælius Aurelianus qui porte le nom de Gariopontus a été retrouvé à Bruxelles par Daremberg.

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vain fait erreur, Voy. Tome I, p. 22) est caractérisée par une dyspnée extraordinaire, telle que le malade est obligé de tendre son cou et de tenir sa tête élevée sans pouvoir l’abaisser, « pour voir par exemple son nombril ». C’est dans ces cas fort graves que Gariopontus, échappant à latimidité générale des praticiens de cette époque, recommande la saignée des veines ranines, les scarifications locales, les lavements et les purgatifs âcres; il conseille également lës cataplasmes chauds au suc de coquelicot, de figues sèches, etc. les gargarismes à l’hysope, à l’origan,,â la rue, aux figues sèches, l’antidote diacodium, le raifort et enfin les cendres d’hirondelles brûlées avec leurs plumes. Gomme on le voit, cet auteur se contente ici de copier simplement les anciens et principalement Galien. Un peu plus loin, Gariopontus parle des inflammations des amygdales, de l’épiglotte et de la luette que nous appelons, dit-il, en latin, gurguUo. Il montre l'utilité du toucher, quand la vue est impuissante. Il signale les changements successifs qui surviennent dans la salive, celle-ci pouvant devenir semblable au pus. Le faciès congestionné du malade, la saillie des yeux, la difficulté d’ouvrir la bouche, l'a sortie de la langue en dehors de la cavité buccale, la petitesse, la fréquence et l’irrégularité du pouls sont notés avec assez de soin. Les malades aiment, dit-il, à se tenir assis et non couchés ; leur voix est indistincte ; leur figure devient livide. S’ils doivent mourir, leur respiration s’embarrasse de plus en plus et devient bruyante. Tous ces signes sont très accentués, quand le larynx est envahi ; de plus, la voix, est nulle, le teint plombé et les patients ne peuvent fléchir le cou. Mais, s’il se produit un érysipèle sur la peau, le pronostic s’améliore et le

COl’HRON

malade peut être sauvé (Voy. Tome I, l’aphorisme d’Hippocrate, p. 126).

L’inflammation exagérée des parties peut, dit Gariopontus, aboutir à la formation d’un cancer (ulcération ?). Contre ces affections, notre auteur recommande les gargarismes lénitifs et les maturatifs, les purgatifs, surtout les cataplasmes, la saignée et les scarifications. Rappelons en terminant, qu’il a été le premier, semblet-il, à employer certains néologismes tels que gargarisare, clysterisare, qui n’existaient pas autrefois dans la langue latine et qui entrèrent vite dans l’usage courant à cause de leur commodité.

h. — COPHRON.

L’ouvrage de Cophron traite de thérapeutique et a beaucoup moins d’importance que le Passionarium de Gariopontus, qui lui est antérieur d’une cinquantaine d’années. L’auteur se montre très partisan des collutoires à parties égales de suc de guimauve et de beurre. Selon lui, le miel rosat contribuerait beaucoup à empêcher les parties malades de s’altérer au point de se putréfier. Si l’affection gagne le larynx, Cophron conseille le gargarisme de Mithridate (Voy. Galien, Pharmacologie), ou la thériaque additionnée de vin âpre ; mais le médicament ne devra être en contact qu’avec les régions atteintes. Comme nourriture, on donnera de la décoction d’orge. On fera des onctions avec un onguent composé de beurre et de suc de guimauve. Ainsi Cophron est moins énergique que Gariopontus ; il se borne aux topiques pharyngés, comme les médecins de son temps.

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c. Introduction des ouxragfes arabes à l’école de Salerne.

C’est à Constantin l’Africain, qui, né à Carthage, visita l’Égypte, la Mésopotamie, la Perse, etc. et finit par devenir moine au Mont-Cassin, après avoir enseigné quelque temps à Salerne, que l’on doit en quelque sorte le début de la rénovation de la médecine scientifique sous l’influence des Arabes. Il les cite bien plus rarement du reste que Galien (1) et Hippocrate. Tl ne connaissait que Rhazès, Avicenne, Hali-Abbas, ce dernier surtout qu’il a le plus souvent plagié sans vergogne. En somme, ses ouvrages, quelles que soient ses prétentions, ne sont pas en général des productions originales, mais des traductions ou plutôt des adaptations ; il n’a pu dissimuler ses emprunts, bien qu’il n’aime point parler de ses modèles orientaux.

Son passage sur l’angine est peu intéressant. Il commence par donner, d’après Galien, la définition de la synanche ou morbus strangulaiorius des Latins. Il insiste sur la rapidité de sa marche, le malade pouvant succomber dès le premier, le deuxième ou le troisième jour de l’affection ; ce serait donc par essence un mal très aigu et très grave. Comme Galien, il admet l’angine phlegmatique et l’angine bilieuse; mais, avec les Arabes, il y joint l’angine liée à une altération du sang (Avicenne, Tome I, p. 250), ou même à la pituite salée (Hali-Abbas, Avicenne). Il nie l’existence d’une angine atrabilaire, parce que cette humeur agit lentement et

(1) Il semble avoir lu ces deux auteurs dans le texte, car il savait le greci

CONSTANTIN l’aFRICAIN

que l’angine aurait toujours une évolution rapide. Lorsque la respiration, après avoir été embarrassée, lente et pénible, comme tirée avec effort, devient plus rapide, c’est un bon signe, dit-il, adoptant en cela l’idée de Galien qu’il cite du reste. Lorsque la dyspnée est peu intense et que le mal est visible (rougeur et tuméfaction du gosier), l’angine est beaucoup moins dangereuse. Dans le premier cas, affirme-t-il avec le médecin de Pergame, les lésions siègent dans le pharynx; dans le second cas, elles occupent le larynx (gula). La description des angines phlegmatiques, bilieuses, sanguines, semble copiée sur celle d’Hali-Abbas et d’Avicenne, dont elle reproduit les traits principaux, notamment en ce qui concerne, comme nous l’avons dit plus haut, l’altération des sels. Comme Hippocrate, il est partisan de la piqûre des veines ranines ; le reste de son traitement est tiré de Galien et des Arabes ; l’idée fondamentale qui le dirige est la nature de l’humeur peccante. Il est partisan des gargarismes au suc de noix et de pyrèthre, additionnés, si le mal est intense, ^d’excréments de chien, etc.

Les autres traités salernitains, si heureusement découverts par Henschel, à la bibliothèque deBreslau — ce qui a permis de combler une lacune historique importante et de refaire pour ainsi dire l’histoire de cette célèbre école qu’on avait jusqu’alors mal comprise, faute de documents précis — ne nous intéressent que médiocrement, parce qu’ils sont postérieurs à ceux que nous venons d’analyser et qu’ils ne renferment pas de particularités dignes d’être notées, sauf au point de vue thérapeutique. Et encore la confiance que les uns ou les autres accordent à tel ou tel gargarisme n’a pas assez d’importance pour

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que nous devions nous y arrêter. Disons que Platéarius, Bartholomæus, citent surtout encore Galien et Hippocrate, à l’exemple de Constantin, bien qu ils connaissent Rhazès et Avicenne. Comme on le volt, l’école de Salerne, ainsi que nous l’avons dit plus haut, est un véritable compromis entre les deux périodes principales qui constituent ce que nous avons appelé le moyen âge occidental. L’influence arabe exclusive ne commence qu’avec les Salernitains de la fin du xin® et surtout du xiv'’ siècle ; mais, à ce moment, l’école de Salerne était déjà en décadence, diminuée peu à peu par la concurrence de l’école de Naples récemment fondée, et surtout par la multiplication des centres universitaires dans le reste de l’Europe (1). Dès lors, elle ne produisait plus d’écrivains dignes de ce nom ; ceux qui suivaient son enseignement fréquentaient aussi d’autres centres au lieu de rester à Salerne, comme leurs prédécesseurs. On ne peut donc plus les considérer comme des Salernitains.

En terminant, citons, à titre de curiosité, le fameux poème thérapeutique salernitain bien étudié par Rienzi, et qui semble, par excellence, une œuvre anonyme. Il renferme quelques passages sur l’angine, et signale les remèdes principaux de l’époque ; mais il manque absolument d’originalité (Voy. textes salernitains).

(1) Voici la date de la fondation des principales Universités européennes : Paris (1200), Oxford (1206), Palencia (1212), Naples (1224), Padoue (1228), Toulouse (1229), Cambridge (1229), Salamanque (1220), Rome (1303), Coimbre (1290), Montpellier (1289) (l’école de médecine est beaucoup plus ancienne), Lisbonne (1290), Avignon (1.303), Orléans (1306), Grenoble (1339), Pisé (1343), Valladolid (1346), Prague (1348), Florence (1349), Pavie (1361), Angers (1364), Cracovie (1364), Orange (1365), Vienne (1365), Genève (1368), Heidelberg (1385), Cologne (1388), Erfurt (1392), Palerme (1349), Tubingue (1477), Greifswald (1456) Bâle (1459), 'Wittemberg (1502), léna (1557), Leyde (1575). Voy. Rashdalî, The Universitiea of Europe in the middle âge, 2 vol.. Oxford, 1895.

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