III. — PROCESSUS MORBIDES SPÉCIFIQUES
Grippe et syphilis, Diphtérie, scarlatine, variole et rougeole.
Introduction.
Les angines épidémiques et spécifiques ' ne fui’ent réellement étudiées que pendant les-temps modernes; cependant il est bon de rappeler les quelques données fournies par les anciens, d’autant plus que celles-ci sont fréquemment invoquées par les auteurs du xvi° et du XVII® siècle.
A. — Période ancienne.
Thucydide, relatant la peste d’Athènes, signale parmi les symptômes morbides des troubles gutturaux, qui ont fait croire à Malfati qu’il s’agissait d’une scarlatine maligne.
Hippocrate a signalé des esquinancies qui régnaient d’une façon épidémique [Apho?âsmes, Épidémies, Voy. Tome I, p. 132). Mais rien ne peut permettre de conclure d’une façon affirmative qu’il s’agissait de diphtérie ou de scarlatine, les infections septiques pouvant déterminer des symptômes analogues à ceux qu’il décrit.
Arétée, par contre, a manifestement connu et décrit (Tome I, p. 182) l’angine pseudo-membraneuse.
D’autre part, on trouve, dans la compilation d’Aétius,
PROCESSUS MORBIDES SPECIFIQUES
un passage d’Hérodotus (qui vivait à Rome sous le règne de Trajan), où il est fait mention d’une esquinancie s’accompagnant d’une éruption cutanée analogue à l’érysipèle. On ne sait s’il s’agissait de la rougeole, de la scarlatine, ou simplement du purpura.
Galien n’a observé, ni la variole, ni la rougeole, ni la scarlatine, quelles que soient les affirmations des médecins arabes à cet égard.
Rhazès, Hali-Abbas (1), Avicenne ont noté sans conteste des cas de variole et de rougeole et relaté leurs déterminations pharyngées (Voy. Tome I, p. 110). Mais il est impossible d’affirmer qu’ils aient vu des scarlatines. Il se peut cependant qu’ils aient confondu cette affection avec la rougeole. Toutefois, les passages auxquels certains auteurs font allusion sont si confus qu’aucune conclusion définitive n’est admissible.
Ajoutons qu’Avicenne a étudié les complications gutturales de la peste, de certains étatstyphoïdes (dothiénentérie ou typhus exanthématique ?‘Voy. Tome I, p. 110).
Avenzoar, de son côté, a mentionné les gangrènes buccopharyngées qu’on observait parfois au cours du mal des ardents (Voy. Tome I, p. 116). Les auteurs du moyen âge nous donnent de nouveaux renseignements sur ces sortes de complications des maladies pestilentielles.
B. — Période moderne.
Avec la Renaissance, les choses changent de face et les angines diphtériques, bien oubliées depuis ArétéCj ainsi que les déterminations pharyngées secondaires de cer-
(1) Hali-Abbas décrit en effet uné fièvi-e mixte,Intermédiaire eh quelque sorte, entre la variole et la rougeole;
TEMPS MODERNES
taines maladies infectieuses épidémiques ou sporadiques (scarlatine, variole, rougeole, influenza, peste, syphilis, etc.), commencent à être décrites d’une façon véritablement scientifique. Nous aurons à étudier successivement :
1° L’angine diphtérique ;
2° L’angine scarlatineuse;
3° Les déterminations pharyngées de la variole et de la rougeole ;
4® Celles de l’influenza (fièvre catarrhale, etc.) ;
5“ Celles de la syphilis ;
Disparue, paraît-il, pendant une longue période, après avoir ravagé dans les deux ou trois premiers siècles de notre ère la basse Égypte (les papyrus hiéroglyphiques ne font pas mention de cette maladie) et la Cœlésyrie (Voy. Tome I, p. 183 et 214), la diphtérie ne fut de nouveau signalée qu’au moment de la Renaissance. Ses méfaits furent notés pour la première fois, paraît-il, dans les régions rhénanes.
En 1517, Sébastien Franc de Werd dit avoir vu en Hollande des angines fort graves qui faisaient périr un grand nombre de personnes. Il aurait signalé des sortes de moisissures sur la langue et dans la gorge (Bayeux), qui gênaient beaucoup la déglutition des aliments. L’ensemble des symptômes généraux ressemblaient à ceux de la peste.
Paracelse décrit plus nettement l’affection (Voy. plus haut) et signale même les fausses membranes des plaies cutanées.
Forestus observa, k Alckmaer, en 1557, une épidémie pesteuse, au cours de laquelle sévirent des esquinancies très dangereuses avec gangrène, haleine fétide, etc. Lui-même en fut atteint ; mais il parvint k réchapper bien que la mortalité fut très forte.
En 1565, Jean Wierus mentionne une épidémie d’angine comparable, comme gravité, k la peste. Tous les pays arrosés par le Rhin furent ravagés par le fléau.
En France, Baillou constata, k l’autopsie de malades ayant succombé k l’asphyxie sans grands symptômes réactionnels, des concrétions muqueuses membraniformes sur les parois de la trachée.
Vers 1580, le mal envahit la péninsule ibérique, où il tendit bientôt k se généraliser (Voy. Herrera). Pedro Diaz de Tolédo y fit allusion (Bayeux) dans son traité des maladies des enfants. Lobera de Avila en dit quelques mots, ainsi que Francesco Vallès et Jeronimo Soriano (1600). Mais, c’est Juan de Villaréal qui publia la première monographie véritablement scientifique sur l’angine diphtérique, que les Espagnols appelaient Garrotillo {morbus strangulatorius). Puis, vient la description si remai’quable de Mercado, celle de Perez Cascales, plus confuse, trop scolastique, mais qui contient quelques indications thérapeutiques intéressantes. L’ouvrage d’Alonzo Fontecha n’est pas intéressant (Bayeux) ; mais il n’en est pas de même de celui de Herrera, malgré tous ses défauts. Alfonzo Nunez, fréquemment cité par Heredia, ne mérite guère cet honneur. Il se permit .k tort de critiquer Mercado qui lui reste bien supérieur.
Juan de Soto, analysé, par Bayeux, semble avoir fort bien étudié le Garrotillo ; malheureusement, il nous a été impossible de nous procurer ses écrits.
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Enfin, Miguel de Heredia a longuement exposé, dans son traité de pathologie, les remarques cliniques de ses compatriotes sur le terrible fléau. Il a beaucoup insisté sur les formes asthéniques et semble avoir entrevu la paralysie diphtérique.
' ’ Les médecins portugais ont, comme leurs confrères d’Espagne, relaté un certain nombre d’épidémies d’angine pseudo-membraneuse, au cours du xvii® et du XVIII® siècle. Citons Thomas de Aguyar (1621), Andrea Tamayo (1621), Idelfonse Menezes, Lorenzo de San- Millan, Jeronimo Gil de la Pina, Thomas Rodriguez de la Verga, Francesco de Fonseca, Henriquez et enfin Suarez Barbosa. Beaucoup d’entre eux, sans égaler Mercado ou Heredia, ont fait des remarques intéressantes.
Nous n’avons pu malheureusement nous procurer leurs ouvrages ; nous nous en sommes tenus à l’analyse qu’en donnent quelques historiens de la médecine.
Nous avons été beaucoup plus heureux avec les auteurs italiens. Nous avons pu lire et analyser Marc- Aurèle Severin (Voy. textes), Sgambati (Voy. textes), Carnevale, Nola, Cortesius (Voy. textes), Ætius, Fonseca, etc...
D’autre part, le mal tendant à se répandre, les grands traités de Zacutus Lusitanus, Sennert, Ëthmuller, commencent à décrire l’angine gangreneuse. Celle-ci gagne en effet l’Allemagne, l’Angleterre, la France, le nord de l’Italie, etc. Elle atteint même le nouveau-monde. Cadwatter la décrit en 1735 et signale nettement l’existence de fausses membranes. Ghisi à Crémone, Malouin à Paris, en font Connaître des observations intéressantes (Voy. plus loin). Mais, on tend à la confondre avec l’angine scarlatineuse. Fothergill, Sauvage et beaucoup d’autresj
tombent dans cette erreur, en assimilant à la scarlatine du pharynx l’angine gangreneuse d’Arétée et le Garrotillo des Espagnols. Cependant, on signalait à côté de celle-ci des angines polypeuses, etc. Home, en étudiant le croup, c’est-à-dire la laryngite pseudo-membraneuse, qu’il sépare avec raison de la laryngite striduleuse, fit faire un grand pas ; mais il passa malheureusement sous silence l’angine diphtérique concomitante. Michaélis résuma, dans son excellente thèse, les travaux de l’époque, principalement ceux des médecins allemands et Scandinaves (Voy. plus loin). Samuel Bard de New-York, fit connaître à peu près vers le même temps la terrible épidémie américaine de 1771. Il distingue une angine gangreneuse, un croup d’emblée, et enfin une forme mixte où, le mal débutant par la gorge, envahit ensuite les voies aériennes (Voy. textes). Néanmoins l’erreur commise par Home subsistait. H fallut tout le génie obstiné de Bretonneau pour la détruire. Ce qui excuse jusqu’à un certain point Home, Rosen, Michaélis, etc., c’est que la description des symptômes réactionnels de l’angine pseudo-membraneuse avait été beaucoup trop noircie par la plupart des auteurs qui s’en étaient fait jusqu’ici les historiens. Assistant à des épidémies de diphtérie maligne, trompés par l’idée de gangrène, ils firent de l’afifection un portrait qui est le plus souvent inexact, insistant beaucoup trop peut-être sur la fétidité de l’haleine, le rejet de matières noirâtres et ichoreuses. Quand ces symptômes manquèrent, les nouveaux observateurs étaient presque en droit de songer à l’existence d’une autre maladie.
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