‹ Histoire des maladies du pharynx. Vol. IVChapitre 60 sur 170 · CHOMEL ET BLACHE · texte numérisé non relu

CHOMEL ET BLACHE

dont nous nous occupons. « On a décrit enfin, sous le nom d’angine rhdumatica, arthritica, rheumatismus faucium, une variété de l’angine gutturale, caractérisée par des symptômes locaux peu intenses, à l’exception de la douleur qui est très vive et occupe plus particulièrement le voile du palais. Elle alterne ou coïncide avec des douleurs rhumatismales. » Même scepticisme chez Skoda, le célèbre médecin viennois, qui refuse d’admettre l'angine rhumatismale, parce qu’on ne sait pas, au juste, ce que c’est que le rhumatisme.

On peut résumer ainsi l’état des connaissances sur l’angine rhumatismale avant Trousseau : confusion avec l’angine goutteuse, le rhumatisme et la goutte étant encore mal distingués l’un de l’autre ; croyance -à l’alternance avec les déterminations articulaires; admission d’une symptomatologie spéciale caractérisée par l’intensité de la rougeur et de la dysphagie, contrastant avec la bénignité des symptômes, généraux et même locaux, puisqu’il y aurait très peu de gonflement, enfin par des douleurs s’irradiant dans les museles du voisinage (cou et épaule.)»

• Époque de Trousseau. — - Toutes ces particularités cliniques së retrouvent exposées d’une façon magistrale, quoique succincte, par Trousseau, qui insiste davantage sur l’évolution des accidents morbides, qu’il juge extrêmement rapide. Ce qui le préoccupe surtout, c’est le diagnostic avec Y angine phlegnionèuse, que V angine rhumatismale simulerait assez bien en apparence, à cause de l’intensité, sinon dès signes physiques, du moins des symptômes subjectifs. Cette confusion aurait fait tout le succès de bien des méthodes irrationnelles de traitement contrel’esquinancie suppurée. Il insiste sur cette particu-

ANGINE RHUMATISMALE

larité, exacte assez souvent et qui a été mentionnée ensuite par la plupart de ses successeurs, que le malade, averti par des sensations gutturales si caractéristiques, s’il a eu déjà une fois une angine de ce genre, sait tout de suite quelle sorte d’affection va le surprendre. Du reste, voici le texte même de Trousseau, où celui-ci assimile un peu trop les phénomènes pharyngés à des troubles d’ordre musculaire1.

« Il est une autre espece d’angine bien autrement douloureuse que le phlegmon du pharynx, c’est l’angine rhumatismale. Un individu, sujet aux douleurs rhumatismales, prend un coup de froid. Au bout de quelques jours, il éprouve une douleur extrêmement vive dans la gorge, douleur telle qu’il peut à peine avaler une goutte d’eau, et même sa salive, la déglutition de ces petites quantités de liquide étant beaucoup plus pénible que celle d’un bol alimentaire. Cela s’explique par ce fait que, pour chasser vers T oesophage ces petites quantités de liquide, les contractions du pharynx doivent être nécessairement plus énergiques que lorsqu’il s’agit d’un corps plus volumineux, sur lequel il a besoin de moins se resserrer; L’examen des parties malades fait voir Lin lé rieur du pharynx et le voile du palais d’un rouge plus ou moins prononcé ; la luette, envahie par l’inflammation, est œdématiée et s’est allongée. Tous ces phénomènes inflammatoires vont disparaître avec rapidité parce qu’ils sont fugaces, comme le sont, en général, les affections de nature rhumatismale. Et, en effet, le lendemain du jour où cette angine douloureuse se sera développée, la douleur aura cédé

1. Cette comparaison avec le rhumatisme musculaire, cette tendance à localiser le mal dans la tunique contractile de l'organe seront longtemps1 admises. Ce n est que plus tard, vers l’époque actuelle, que les idées prendront un autre cours, grâce en partie à Lasègue.

TROUSSEAU, FÉRNET

comme par enchantement, en même temps qu’iine autre douleur, peut-être, occupera le cou, produisant le torticolis; puis, vingt-quatre heures après, ce sera l’épaule qui sera prise. Le lendemain encore le malade se plaindra d’un lumbago. Quanta l’angine, elle aura duré trente ou quarante-huit heures. Si, à son début, vous avez diagnostiqué une angine phlegmoneuse commençante et que vous vous soyez empressés de mettre en œuvre les moyens que la thérapeutique tient à votre disposition, vous aurez beau jeu pour croire avoir arrêté court cette prétendue angine phlegmoneuse. C’est parce qu’ils avaient eu affaire à ces angines rhumatismales que les médecins auxquels je faisais allusion tout à l’heure ont pu se vanter de s’être ainsi rendus maîtres des angines phlegmoneuses commençantes et de les avoir fait avorter. Les malades, qui ont eu plusieurs fois dé ces angines, distingueront aussi bien la douleur de l’angine rhumatismale et celle de l’angine phlegmoneuse, qu’un goutteux distinguera sa douleur de goutte de la douleur d’une arthrite arrivant accidentellement, mais le médecin, je le répète, est incapable de les reconnaître dans les premiers jours de leur apparition. »

Peu après Trousseau, Fernet, un des plus brillants élèves de Lasègue dont il avait été l’interne, consacrait au nouveau type morbide un paragraphe très intéressant de sa thèse. Comme Trousseau, il croit qu’un des caractères essentiels de celle-ci est de survenir avant les manifestations articulaires. « Le rhumatisme de la gorge ou angine rhumatismale est une des déterminations précoces du rhumatisme aigu. On l’observe habituellement dans la période de début de l'attaque, avant l’apparition des autres manifestations, et elle disparaît au moment où

ANGINE RHUMATISMALE

se développent les actes morbides plus sérieux qui appartiennent!» la période d’état de la maladie. Elle fait partie •de ces déterminations fugaces, dont j’ai parlé, qui signalent souvent le début du rhumatisme articulaire •aigü. Les exemples cités par Stoll, Franck, Bouillaud, appartiennent à cette forme dont M.le professeur Trousseau a tracé une remarquable description. » Voici les symptômes qui donneraient à cette phlegmasie gutturale un aspect spécial : « L’angine rhumatismale a un début brusque; elle s’annonce par une douleur de gorge très vive, s’étendant vers les oreilles; cette douleur s’exaspère dans les mouvements de déglutition. Parfois même la déglutition est empêchée, ce qui est dû à un certain degré de paralysie des muscles du pharynx. En même temps les mouvements du cou sont douloureux, et il y a souvent un peu de torticolis. Si on examine la gorge, on voit une rougeur érythémateuse diffuse occupant toute l’arrière-bouche et un gonflement œdémateux de la muqueuse, marqué surtout au niveau de la luette, qui est tuméfiée et allongée. Le pharynx est humide, exempt de toute exsudation. Une des deux amygdales ou toutes les deux peuvent présenter une tuméfaction plus ou moins considérable. La fièvre est vive, hors de proportion avec là légèreté de la maladie locale.

« Ce qui caractérisé cette angine et permet de reconnaître sa nature, c’est l’intensité delà douleur, c’est le gonflement œdémateux de la muqueuse, la dysphagie, le peu de développement des autres symptômes locaux, la fièvre ».

Comme Trousseau, Fernet pense que l’évolution est très rapide, et qu au bout de deux ou trois jours, les accidents pharyngés disparaissent pour faire place aux

FERNET

arthrites et parfois à des névralgies telles que la sciatique rhumatismale. 11 aurait noté dans certains cas, notamment dans une observation qu’il avait recueillie dans le service de Monneret,la tuméfaction notable des amygdales , à laquelle Lasègue ne fait jouer qu’un rôle très restreint. Mais, comme Lasègue, il insiste sur le gonflement œdémateux de certaines parties de la gorge, principalement de la luette, bien que ceci soit un phénomène en général peu marqué et en somme assez rare (De Saint-Germain fils). Enfin, il a signalé la coïncidence fréquente du coryza avec l’angine; or il ne faut pas oublier que la phlegmasie nasale a ici une grande importance, soit pour tenir lieu de l’angine dans la pathogénie du rhumatisme (Gallois), soit pour expliquer le mode de propagation assez habituel du cavum au pharynx proprement dit et non à l’isthme qui reste souvent intact, ainsi que le fait, remarquér Lasègue. Cé dernier, comme on le verra plus loin, croyait que le mal gagnait toujours secondairement le nez et les trompes. Fernet du reste n’a nullement abordé ce problème des localisations qui offre un grand intérêt- Il a rappelé, par contre, que certains individus ont poux" ainsi dire une angine à toute leur poussée de rhumatisme et que parfois, mais exceptionnellement, l'affection gutturale peut survenir après l’apparition des premières arthi’ites. Enfin, il admet que le mal peut tourner court, c’est-à-dire évoluer sans être suivi de rhumatisme, idée fort importante ; des écrivains anglais attribueront plus tard à ces angines un certain nombre de lésions valvulaires (Cheatle, Ossler, Haig-Brown). « Dans quelques cas, dit Fernet, l’angine rhumatismale survient durant la période d’état d’un rhumatisme1 localisé sur les

1. S’agit-il d’une réaction locale tardive après infection du sang ou de déterminations secondaires produites par les toxines du rhumatisme ?

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jointures ou ailleurs, mais ce cas est beaucoup plus rare que celui où l’angine précède les autres manifestations. Enfin je ne doute pas que quelquefois elle est la seule détermination morbide, mais alors il est difficile de prouver sa nature ». :

Quel que soit le mérite de Trousseau et celui de Fernet, le clinicien qui fit rentrer définitivement l’angine rhumatismale dans les cadres de la nosologie est certainement Lasègue. Chez lui, la simple, quoique brillante esquisse, est devenue un tableau complet, dont tous les détails sont fouillés avec un remarquable talent critique. Tout d’abord, il se demande si l’on peut, véritablement, conserver ce qualificatif rhumatismal à l’angine qu’il étudie, étant donnée la confusion de ce terme dans la vieille médecine. <c Dire d’une affection qu’elle est rhumatismale, c’est, dans le langage de notre temps, en donner une Caractéristique singulièrement incomplète. Parmi les maladies à évolution rapide, à lointains déplacements, à forme inflammatoire, il en est peu auxquelles on n’ait pas appliqué Ja dénomination de rhumatismale ou rheumatique, en faisant de ce mot le synonyme de fluxionnaire. Si on veut dire, conformément à cette donnée générale, que des angines peuvent se développer sous l’influence d’une fluxion, la chose est surabondamment démontrée, et nous croyons inutile de la discuter à nouveau. Si, au contraire, on admet que la fluxion, quel que soit son siège, ne mérite d’être appelée rhumatismale que quand elle présente un certain nombre de, caractères en outre de la congestion locale, il importe et de déterminer ces caractères, et de rechercher parmi les fluxions de l’arrière-gorge quelles sont celles qui répondent à la définition. » Lasègue conclut en faveur

LASÈGUE

du rhumatisme, non seulement parce que c’est le type fïuxionnaire par excellence, mais encore parce qu’il peut frapper, en dehors des articulations, beaucoup d’autres organes, tels que l’endocarde, le péricarde, la plèvre, les méninges. On pourrait objecter que, dans ces cas, l'affection occupe encore une membrane séreuse, mais on aurait tort de vouloir limiter à ces cavités closes le domaine du mal. « Le rhumatisant n’est pas seulement exposé à ces complications, ou, pour mieux dire, à ces expressions de la maladie. L’observation, guidée par des vues théoriques tout au moins ingénieuses, a constaté que la peau est sujette à des éruptions qui coïncident avec les phlegmasies articulaires et qui peuvent et doivent prendre au même titre le nom de rhumatismales ». Le fait avait en effet été démontré par Cazënav'e, Hardy, Bazin; et cette conquête de l’école dermatologique française de Saint-Louis est habilement utilisée par Lasègue. « Les membranes muqueuses sont-elles mieux préservées queles autrestissus, ou, au contraire, .existe-t-il desphlegmasies des muqueuses entretenant un rapport intime avec le rhumatisme articulaire fébrile, et méritant, par conséquent, d’être rangées parmiles expressionsmultiples de la maladie? » Monneret, nous l’avons vu plus haut, n’hésitait pas à admettre ees- Euxions rhumatismales du côté du nez, du pharynx et du larynx. Mais c’était affirmation de clinicien difficile à étayer. Lasègue, profitant involontairement d’une erreur de Robin, qui admettàit embrÿologiquement la descendance du feuillet externe pour toute la muqueuse digestive sus-diaphragmatique, hypothèse qu’il appuyait encore sur la similitude de structure, revient à ce sujet sur une idée qui lui est chère, qu’il a développée à maintes reprises et qui aboutit

ANGINE RHUMATISMALE

à admettre une grande analogie entre les dermatoses et les affections gutturales L « Si l’idée que j’ai cherché à faire prévaloir est vraie, à savoir que la membrane muqueuse qui tapisse l’arrière-gorge obéit aux lois pathologiques par lesquelles la peau est régie, il esta supposer que le rhumatisme peut se produire sous une forme angineuse. Les faits sont d’accord avec la supposition, et on comprend de quel intérêt il doit être d’étudier cette localisation du rhumatisme ». Un fait d’une importance fondamentale, déjà signalé par Franck, Trousseau, Fernet, mais que Lasègue a plus nettement encore fait ressortir, c’est que la phlegmasie pharyngée précède les phlegmasies articulaires. Il exagère même en ce sens, sans tenir compte, comme Fernet, des angines concomitantes ou même postérieures aux premières manifestations articulaires. « Je n’ai jamais vu, quoique j’aie eu, comme tous les médecins chargés d’un service hospitalier, à traiter un nombre considérable de rhumatismes, je n’ai jamais vu l’angine apparaître dans le cours de la maladie; Elle appartient, toutes les fois qu’elle se montre, à la période prodromique, ou mieux, à la période d’incubation, et c’est elle qui constitue la première manifestation, le plus souvent négligée ou méconnue ». Cette antériorité de l’angine, on se l’explique bien facilement aujourd’hui, en admettant que le pharynx est la porte d’entrée du germe pathogène du rhumatisme. Lasègue ne s’en étonnait pas non plus, mais pour une autre raison qu’il a développée dans son ouvrage ; ce serait que l’arrière-

1. Rayer avait établi tout un parallèle entre les maladies de la peau et belles des muqueuses, Hardy, Bazin soutinrent que les dartres peuvent envahir le revêtement tégumentaire interne. Gubler enfin insista longuement sur les retentissements du côté des muqueuses des diverses dermatoses. Guéneau de Mussy parlera des eczémas vaginaux, etc.

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bouche ést le siège de manifestations précoces du mal dans beaucoup de maladies générales. Il pouvait invoquer dans ce sens, ce qu’on savait déjà de la façon de se comporter de la scarlatine et de la rougeole.

Il admet trois types principaux d’angine rhumatismale suivie d’arthrite, sans compter l’angine rhumatismale sans rhumatisme, sur laquelle il reviendra un peu plus loin. « Dans la première catégorie, l’angine est pour ainsi dire adéquate au rhumatisme et les deux modes d’expression de la maladie qu’elle porte sur la gorge pu sur les jointures, ont une intensité presque égale. Dans la deuxième catégorie, l’angine est tellement prédominante que le rhumatisme articulaire semble venir comme un appareil qui justifie le diagnostic. Il existe une troisième classe où, par un rapport tout inverse, une angine insignifiante devance une arthrite grave. C’est là certainement le cas le plus commun, et je crois utile de rapporter ici avec quelques détails une observation de ce genre. » Commè on le voit, la clinique toute seule avait permis à l’esprit si sagace et si observateur de Lasègue de faire une remarque parfaitement vraie et fort importante; car oritend de plus en plus à admettre que l’agent hypothétiquè du rhumatisme s’élabore silencieusement dans les recoins de la cavité pharyngée (lacunes amy-gdaliennes, clapiers situés entre les végétations adénoïdes), ou les diverticules ontogéniques et embryologiques de cette dernière (nez et sinus,» oreille moyenne), l’angine devant être regardée comme une réaction tumultueuse mais salutaire de la muquèuse atteinte, réaction qui est loin d’exister dans tous les cas (voir notre Pathologie comparée du pharynx), ^

Les signes avant-coureurs manqueraient ou resteraient

ANGINE RHUMATISMALE

indistincts, comme pour le rhumatisme. « S’il existe une période prodromique, elle n’a pas de localisation et n’est caractérisée que par les symptômes généraux. » Elle ferait partie tellement intégrante du rhumatismeque Lasègue hésite à la décrire à part; il justifie sa conduite par les raisons suivantes. « On pourra dire qu’elle n’a pas d’existence propre, mais comme elle annonce et devance une maladie dont personne ne méconnaît la gravité, comme elle est le plus souvent séparée des accidents rhumatismaux, par un intervalle de demi-guérison il importe de la distinguer des autres formes. » Lasègue croyait en effet qu’un certain laps de temps existait entre la détermination pharyngée et les déterminations articulaires, tandis que Trousseau et Fernet admettaient que les arthrites survenaient en pleine angine deux ou trois jours après l’apparition de celle-ci. Les deux affirmations sont également justes, suivant les cas,quoique la statistique semble donner plus souvent raison à Lasègue ; certains médecins anglais assigneront plus tard à la période intermédiaire une durée possible de vingt etdetrentejours. Tout ceci s’explique par la venue plus ou moins rapide delà période de réaction pharyngée qui peut immédiatement précéder l’infection générale ou la devancer de beaucoup, si l’invasion sanguine ne se fait qu’après la défaite de la muqueuse. En somme « plusieurs jours s’écoulent avant que le rhumatisme articulaire se déclare, et le malade semble en voie de guérison quand il accuse la première apparition d’une douleur articulaire. Chez une jeune fille de quatorze ans, qui a présenté une

1. La bactériologie nous apprend que le temps employé par la plupart des microbes à leur pullulation subit d’assez notables oscillations, suivant le terrain général ou local, la virulence primitive des germes, leur vitalité, etc.

LASÈGUE

des angines les plus caractérisées, que j’aie eu l’occasion de soigner, le rhumatisme débuta huit jours après le début de l’angine et trois jours après la guérison apparente ». Chez une jeune femme de vingt-neuf ans, il y eut dix jours pleins de cette « guérison apparente » avant l’apparition des arthrites, de telle sorte qu’il se demanda s’il ne s’était pas trompé, malgré l’allure caractéristique des symptômes angineux. Comme ses prédécesseurs, Lasègue s’en tient à peu près à l’angine rheumatique décrite par Franck et Yalleix. Mais il insiste moins sur les troubles d’ordre musculaire ; car il fait de l’angine rhumatismale non une affection des muscles, comme Trousseau, mais quelque chose de comparable au rhumatisme articulaire.

« Le malade qui n’éprouve ni douleur, ni gêne articulaire est pris d?un malaise fébrile qui ne dépasse pas en proportion ce qu’on observe dans les autres angines d’une certaine acuité. Dès les premières vingt-quatre heures, le plus souvent au réveil, il se plaint que les mouvements du voile du palais sont douloureux. On constate une rougeur diffuse avec plus ou moins d’oedème de la luette, rougeur qui occupe les piliers et les amygdales. Si le malade a traversé quelques angines d’une autre nature, il distingue très bien les souffrances actuelles de celles qu’il avait déjà ressenties. La rougeur devient de plus en plus intense sans que la fièvre s’accroisse, la déglutition est difficile sans être impossible ; l’introduction dans l’arrière-gorge de liquides irritants est très mal supportée, et le malade se refuse à employer les gargarismes astringents, que beaucoup de médecins prescrivent indistinctement à tous les angineux ; au contraire, les boissons mucilagineuses lui sont

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agréables. A l’inspection des parties, la première impression est .qu’il s’agit d’un érysipèle de moyenne intensité avec cette différence qu’une longue habitude permet seule de reconnaître que la rougeur est moins limitée et qu’elle va en se perdant en nuances invisibles sur la voûte palatine. L’ensemble des symptômes généraux est plus décisif: la fièvre est d’intensité moyenne; il n’existe ni violent frisson au début, ni nausées, ni troubles gastriques. Les ganglions sont ou non affectés, mais là, comme dans les autres espèces inflammatoires, on aurait tort d’attacher trop de valeur à cette complication. » Il est certain, en effet, que la résistance des glandes lymphatiques est variable suivant les individus et, par conséquent, qu’elle n’est tout à fait proportionnelle ni à la nature de l’infection ni à l’intensité de celle-ci, quoiqu’en aient dit beaucoup de contemporains de Lasègue, quiavaienttropen vue ce qui se passe d’ordinaire dans l’érysipèle et surtout dansladiphtérie. Cet auteurinsisteunpeutrop surl’œdème des parois pharyngées, pour mieux peut-être faire ressortir l’analogie de la rougeur œdémateuse de l’angine avec l’érythème œdémateux périarticulaire. De Saint-Germain montrera plus tard que cette infiltration n’existe pas, ou qu’elle reste fort légère. Comme dans les arthrites, il y aurait une assez grandetendance au déplacement du siège primitif du mal; celui-ci pourrait monter, mais ne descendrait pas, le larynx restant indemne. « L’inflammation n’a pas davantage, au moins dans les cas asëez nombreux que j’ai eu l’occasion d’observer, son point de départ au pharynx, mais elle peut s y propager dans sa marche successivement envahissante. Le pharynx représente une région pathologique distincte du voile du palais; aussi, quand l’afïection atteint la paroi postérieure du pharynx, a-t-elle un nou-

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veau champ, où elle tend à se développer. C’est alors qu’on la voit occuper les fosses nasales, gagner le sinus comme dans un des exemples que j’ai rapportés. Elle peut enfin s’étendre auxtrompes d’Eustache et de là à l’oreille moyenne sans avoir siégé sur le plancher du pharynx. Les douleurs d’oreille sont en général très vives, mais aussi très passagères et elles n’entraînent pas, que je sache, de troubles durables ». Rappelons que Fernet,lui aussi, avait mentionné le catarrhe du nez comme une coïncidence assez fréquente. A l’heure actuelle, si on accepte l’hypothèse de Gallois d’une élaboration fréquente du germe rhumatismal au niveau des fosses nasales, cette existence simultanée des deux affections n’aurait plus lieu d’étonner. Quant aux végétations adénoïdes, leur rôle pathogénique semble aujourd’hui aussi important que celui de l’amygdale palatine. Le non envahissement du larynx est vrai en général, mais point constant, d’après Escat. Malgré que Lasègue tienne évidemmentpôur le type connu sous le nom d’angine rheumatique, que seul, en définitive, il décrit, cependant il admet que X aspect symptomatique pourrait bien être polymorphe. « L’angine rhumatismale est sujette à de grandes variations, mais ses formes et ses degrés sont mal connus, parce que, dans la maj orité des cas, le diagnostic est rétrospectif, et on ne découvre la nature intime de la lésion qu’après avoir été éclairé par l’invasion du rhumatisme articulaire. Il faut alors reconstruire de mémoire une histoire à laquelle manque l’élément essentiel de toute observation, puisqu’on a omis d’observer dès lésions qu’on jugeait sans importance.» Quant à la fréquence de l’angine, Lasègue, sans entrer dans les exagérations de quelques médecins anglais contemporains

ANGINE RHUMATISMALE

tels que Fowler, se montre très affirmatif. Il a contribué ainsi à faire bien comprendre l’importance des déterminations pharyngées prémonitoires de la polyarthrite. « L’angine rhumatismale n’est rien moins qu’un rare antécédent du rhumatisme. Plus on s’habitue à l’observer, plus on la constate fréquemment, et sans me laisser aller à une exagération, je crois pouvoir dire qu’elle existe plus ou moins intense dans la majorité des cas, soit durant les jours qui précèdent l’éclosion de la maladie articulaire, soit lors de ses premières manifestations. »

Insistons d’autre part sur une idée, qui a guidé fort heureusement Lasègue et lui a permis de donner de l'angine rhumatismale un tableau moins exceptionnel que celui de Trousseau. « Entre le rhumatisme musculaire et le rhumatisme articulaire il n’existe que des relations lointaines. En constituant artificiellement une angine rhumatismale, on s’est attaché de préférence à l’idée d’une affection des muscles, quand il fallait, c’est là du moins ïa conviction que j’ai puisée dans les faits, prendre pour point de départ le rhumatisme des jointures. » Un des plus grands services rendus par cet auteur est d’avoir admis avec Fernet une angine rhumatismale sans rhumatisme. En effet, comme le firentvoir un peu plus tard les Anglais Cheadle, Ossler, Haig Bown, on peut s’expliquer ainsi assez facilement diverses lésions viscérales à pathogénie encore fort obscure, telles que certaines altérations valvulaires du cœur, certaines pleurésies, des chorées évoluant en apparence indépendamment de toute polyarthrite. « De même qu’il existe des rhumatismes articulaires sans trace d’angine préalable, ne peut-il pas exister des angines rhumatismales sans affection articu-

DESNOS

laire?. .. 11 se peut que l’angine soit l’unique localisation de la maladie, et que malgré l’immunité provisoire des jointures, elle n’en soit pas moins de nature rhumatismale. » Uneobservation intéressante montre ce qu’est l’affection en pareillle circonstance. Rappelons du reste qu’avant Lasègue, Ferrand avait rapporté, dans sa thèse, un cas intéressant de pleurésie ayant succédé à une de ces angines rhumatismales sans rhumatisme.

Si le rhumatisme aigu a pour origine une angine, le rhumatisme chronique ne pourrait-il pas succéder à une pharyngite chronique? Après avoir mûrement agité la question, Lasègue se prononce pour le doute, les quelques cas qui lui semblaient d’abord probants s’étant montrés plus tard de nature syphilitique.

Desnos, qui a écrit son article sur l’angine rhumatismale [Dictionnaire pratique de médecine) à peu près vers la même époque où Lasègue composait son Traité, regarde « la simultanéité, la succession ou l’alternance de cette espèce d’inflammation avec des manifestations semblables du rhumatisme aigu ou subaigu » comme la caractéristique de cette pharyngite. Un autre signe pathognomonique serait « l’intensité de la douleur, plus vive encore, plus poignante que celle de l'amygdalite phlegmoneuse ». Influencé par Trousseau, il tend à ne voir dans l’affection' qu’un rhumatisme des parois musculaires du pharynx exaspéré par le moindre mouvement. Il admet la même évolution rapide ; la seule chose qu’il ajoute à son modèle, c’est d’admettre une variété herpétique, et encore ici n’est-il point original. En effet, Gubler, quand il décrivit l’herpès du pharynx, avait fait allusion aux manifestations articulaires. « Une circonstance digne de remarque, dit-il, furent des douleurs nettement rhumatis-

ANGINE RHUMATISMALE

males, je m’appuierai sur cette coïncidence pour admettre un lien étiologique entre ces deux éléments morbides. » D’autre part, Raphaelian (Paris, 1862) avait publié*dans sa thèse, une observation très nette d’angine herpétique suivie d’arthrite, qui mettait hors de conteste cette variété assez rare.

Comme Lasègue, Peter (article Angine rhumatismale du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales ) insiste sur l’analogie qui existerait entre le rhumatisme et l’érysipèle, affections toutes deux des plus mobiles, et frappant les membranes plutôt que les parenchymes. Si la première de ces affections semble préférer les séreuses, il ïi’en serait pas toujours ainsi, et parfois elle pourrait frapper la peau ou même les muqueuses. Mais quelque spéciale que soit cette maladie générale, ses déterminations pharyngées se reconnaîtraient bien plus par les symptômes, antérieurs ou concomitants que par ses phénomènes propres, ceux-ci n’étant après tout que ceux d’une inflammation. Peter fait de l’àngine rhumatismale un exanthème guttural c’est-à-dire quelque chose d’analogue à l’exanthème de la peau. «Elleesf au pharynx ce que sont par exemple la roséole et l’érythème noueux au tégument externe. » Sa description clinique n’étant en sommequelareproductionde celledeTrousseau, nous ne croytms pas devoir insister. Cependant- rappelons qu’il met trop en relief le gonflement œdémateux de la muqueuse et la tuméfaction des amygdal es.

Ball (Du rhumatisme viscéral, Thèse dC agrégation, 1866, Paris, p. 65), ne fait que reproduire l’opinion de ses prédécesseurs, dans un chapitre du reste extrêmement court. Il n’en est pas de même de Besnier (article rhumatisme du Dictionnaire encyclopédique des sciences

BESNIER, MOTTEZ, PICOT

médicales , p. 599)^ qui a consacré un excellent paragraphe, à la question. Suivant lui, l’affection, tout en précédant d’habitude les manifestations articulaires, pourrait survenir après un torticolis, un érythème noueux, un lumbago, une sciatique. Comme Trousseau, il considère l’angine rhumatismale comme un rhumatisme des parois musculaires du pharyn-x et en même temps, ainsique Peter, comme un érythème de la muqueuse gutturale. De là la dysphagie intense au moindre mouvement et la rougeur caractéristique. Parfois, au lieu de la forme classique, on aurait une amygdalite phlegmoneu.se ; mais, dit-il, les cas sont alors moins nets, plus complexes, plus analogues à l’angine commune. La marché del’affection, la coexistence de quelques autres manifestations du rhumatisme musculaire (ex : Torticolis), ou d’éruptions cutanées sont la base du diagnostic, mais, ajoute-t-il, il ne faut pas se livrera des affirmations imprudentes, l’angine rh umatismale la mieux caractérisée, même accompagnée de déterminations cutanées et musculaires, n’étant pas suivie forcément d’arthrite. Ici, Besnier fait allusion à l’angine rhumatismale sansrhumatisme de Lasègue.

Dans sa Thèse (Paris, 1870), où il soutient l’idée de la fièvre rhumatismale considérée comme une véritable pyrexie, Mottez dit quelques mots sur le sujet qui nous, occupe. *

Deux ans plus tard Picot {Thèse de Paris , 1872), qui avait étudié le rhumatisme articulaire aigu et ses manifestations diverses chez les jeunes enfants, publia, dans sa dissertation inaugurale, deux observations d’angine rhumatismale, qui prouvent que le jeune âge n’est pas exempt de cette affection.

ANGINE ÉRYSIPÉLATEUSE

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