RAYER
dant quelle que soit la puissance de l’esprit de système, il ne peut prévaloir indéfiniment contre les faits bien observés. En faisant abstraction des manifestations sur les muqueuses génitales citées par les deux Franck, il faut rappeler que.Biett, Cazenave, Rayer et Hardyadmettaient la propagation de l’érysipèle facial aux cavités du nez et de la gorge. Ainsi Rayer, qui nie encore la contagion de l’érysipèle, comme les auteurs français de l’époque, considère cette -■.'affection comme un exanthème présentant un assez grand nombre de variétés, dont la localisation est la plus fréquente, cr II commence, dit-il, par les joues, les paupières ou les lèvres et s’étend avec plus ou moins de rapidité à la moitié et le plus souvent à la totalité du visage. Le tissu lâche des paupières est tuméfié et comme œdémateux, les yeux fermés et larmoyants, le nez enflé, les lèvres bôursoufflées, les oreilles rouges.
cette affection comme une érupiion cutanée pouvant être engendrée- par des causes diverses. Mais peu à peu des idées nouvelles tendirent à la faire considérer comme une maladie générale, une pyrexie plus ou moins grave suivant les cas, Lorry (1777), puis Underwood (1780) ayant admis qu’elle était contagieuse, opinion qui fut " défendue plus tard en Angleterre par Wells, Travers, Bright, Copland, Nunnely, mais qui fut combattue énergiquement en France sous l’influence des doctrines de Broussais, jusqu’à ce que Piorry eut affirmé à nouveau en 1834 sa nature infectieuse. Cbomel et Blache avaient soutenu également peu auparavant son origine miasmatique ét admis que les irritations locales n’étaient qu’adjuvantes. Trousseau, Follin, Fenestré, Martin, Blin Gosselin, acceptèrent les idées de Piorry et les appuyèrent par des faits très probants. D’autre part, les progrès de la dermatologie, sous l’inflüencede la classification de Willan, permettaient enfin de distinguer l’érysipèle de divers eczémas aigus et érythèmes. D’autre part, Velpeau le séparait de certains phlegmons diffus, de certaines phlébites et même de l’angioleucîte réticulaire des scrofuleux si fréquente à la face. Il soutint avec ardeur sa nature miasmatique et la faculté qu’il possède d’envahir les muqueuses, notamment celle du pharynx (v. -Thèse de Luire, Paris, 1864); mais, chose étonnante, il ne fut pas écouté, malgré le grand prestige dont il jouissait et il est resté un précurseur méconnu, bien qu’il eût vu loin et juste, probablement parce que ses opinions cadraient peu avec celles de l’école physiologique longtemps toute puissante à Paris.
ANGINE ÉRYSIPÉLATEUSE
et luisantes, une salive abondante s’accumule dans la bouche qui s’ouvre difficilement. Quelquefois même l’inflammation delà peau se propage dans \es fosses nasales ,■ le pharynx et la caisse du tympan. »
Un ordre de fait tout different vint aussi ébranler les convictions même des partisans déclarés des idées de Broussais, tels que Bouillaud. On se préoccupait fort, à ce début du xixe siècle, de l’œdème de la glotte, qui expliquait si aisément ces cas de morts rapides avec suffocation, que ne justifiaient ni une affection bronchique, ni une lésion pulmonaire. Or, Bouillaud signala, dans son Traité de nosographie, un cas dans lequel, au cours d’un érysipèle de la face, il avait Vu survenir un œdème de La glotte, diagnostic confirmé à l’autopsie. Bayle et Copland publièrent des faits semblables'. En 1836, PidouX parla d’un érysipèle de la gorge survenu chez un cardiaque hydropique entré dans le service de Chomei :
« Une angine se déclara, dit-il, et aussitôt M. Chomei porta un grave pronostic, parce qu’il était juste de supposer que cette angine dût partager le caractère œdémateux de la phlegmasie qui venait de la précéder » ; en effet àla nécropsie' on découvrit « unetuméfaction caractéristique de l’épiglotte et des replis aryténo-épiglottiques. » Ces faits eurent plus de retentissement que l’observation d’angine érysipélateuse publiée par Thomann en 1801 dans les Annales de l’Institut médical de Wrisburg. On fit plus attention aussi au cas de. croup, compliqué d’érysipèle de la face, de Léveillé (nouvelle Bibliothèque médicalede 1827). Mais, en définitive, lamême apathie accueillit en partie les deux observations de la thèse de Lailler (Paris, 1848), dues à Gubler, et dans Lesquelles l’érysipèle sembla, comme dans les observations de Bouillaud , de
LAILLER, GULL, GOUPtL
Bayle, de Copland, de Pidoux, avoir déterminé de l’œdème de la glotte. Le premier de ces cas est fort intéressant. Il s’agissait d’un individu, porteur d’une volumineuse tumeur parotidienne, qui, entré dans la salle Sainte- Vierge, service de Gu hier , pour se faire opérer, contracta l’érysipèle quirégnaitalors dans la salle. Le mal commença par le nez et envahit successivement tous les points du visage et du cuir chevelu. Dès le début* la bouche se prit ; le malade y sentit une chaleur inaccoutumée. La langue était rouge et tuméfiée ; elle gardait l’impression des dents. Il y avait du ptyalisme, de la dysphagie ; puis survinrent les phénomènes de suffocation qui déterminèrent rapidement la mort du malade. A l’autopsie, toutes les parties des cavités buccales et pharyngées furent trouvées très rouges. La langue était manifestement tuméfiée, ainsi que le voile, la luette ; mais le gonflement prédominait surtout à l’orifice supérieur du larynx. Dans, l’autre cas, l’érysipèle, au lieu de rentrer, sortit au dehors. Il semblait avoir débuté dans les bronches.
En Angleterre, Gull fit connaître, en 1848, quelques faits intéréssants d’érysipèleGnterne. Dans un cas, il se propagea du gosier à la face presqu’en même temps par le conduit auditif externe et le canal lacrymal. En 1852, Goupil, alors interne des hôpitaux, communiqua, à la Société d’émulation, trois observations d’angine avec rhinite qui s’accompagnèrent à un moment donné d’érysipèle de la face. Il attribua à un érysipèle interne, ayant prècédécelui delà peau et siégé dans les cavités de la gorge et du nez, l’engorgement ganglionnaire précoce qui fut observé, symptôme dont la valeur avait été mise bien en lumière par Borsieri, puis par Chomel. Comme on le voit, la révolution dans les idées, qui devait remettre en
ANGINE ÉRYSIPÉLATEUSE
honneur les conceptions hippocratiques, se préparait; mais elle était loin d’être encore accomplie, étant données l’indolence des esprits et la force des traditions léguées par les maîtres, bien que les théories de Broussais fussent en grande partie rejetées à la suite des attaques de Bretonneau et de Trousseau (voir le paragraphe consacré à la Diphtérie). Pour décider le public médical en faveur de l’érysipèle interne, il fallait des affirmations catégoriques venant d’un médecin déjà en réputation.
C’est Gubler qui rendit ce service à la pathologie pharyngée, qui lui est déjà si redevable à d’autres égards. Le 15 avril 1856, rappelant à la société de biologie ses deux observations antérieures consignées dans la thèse de Lailler (3e volume, p. 40), il communiqua un nouveau fait, bien propre à entraîner les convictions, concernant un homme de 29 ans, entré dans son service, à l’hôpital Beaujon , salle Saint-Jean, le 19 janvier 1856. Ce malade était atteint d’une fièvre intense avec stupeur, immobilité des traits, langue sèche ettremblottante, gargouillements dans le ventre, principalement dans la fosse iliaque droite, râles bronchiques. Le 13 février, la respiration devint manifestement gênée. Le 14, appparut autour des narines un érysipèle de la face typique qui évolua comme d’habitude. Le 18, mort dans la matinée. A l’autopsie, au lieu des lésions habituelles intestinales de la dothiénenterie comme il s’y attendait, Gubler né trouva que de nombreuses ulcérations arrondies comme à l’emporte-pièce. Il conclut donc non à la fièvre typhoïde, comme il le croyait tout d’abord, mais à un érysipèle interne intestinal ayant sorti au dehors après avoir parcouru le pharynx et les fosses nasales. Il appela l’attention des médecins sur les faits de ce genre, qui peuvent, dit-il, prendre les
GUBLER, AUBRÉE, LABBÉ
allures des fièvres les plus graves. Cette doctrine paradoxale, qui s’attaquait ainsi franchement aux idées reçues, fit beaucoup d’impression, d’autant plus que la question des angines septiques, foudroyant à l’instar des fièvres les plus malignes, commençait à être agitée, ainsi que nous l’avons dit dans une autre partie de cet ouvrage. Trousseau se rallia aux idées de Gubler, ainsi que plusieurs des cliniciens éminents de l’époque ; et, ce qui prouve bien que les esprits se montraient préoccupés de ces nouvelles façons d’envisager le sujet, c’est que plusieurs thèses s’occupèrent, à assez brefs intervalles les unes des autres, de l’érysipèle interne.
Les deux premières, c’est-à-dire celles d’AüBRÉE et de Labbé, ne le firent que d’une façon incidente ; car elles traitent de l’affection en général. Le premier de ces auteurs, après avoir rappelé que l’érysipèle de la face envahit fréquemment de proche en proche les cavités nasale ou buccale, ou qu’il sort même de celles-ci pour s’attaquer ensuite au revêtement cutané de la face, donne, dans une autre partie de son travail, quelques renseignements assez brefs sur l’érysipèle des muqueuses. Notons qu’il dénie toute symptomatologie particulière aux inflammations de cette nature. « En résumé, l’inflammation de nature érysipélateuse n’a pas par elle-même de caractères spéciaux sur les muqueuses.- » En somme, comme le soutenait Gubler, le mal se reconnaîtrait uniquement par l’érysipèle de la face, antécédent ou subséquent, ou par l’existence d’une épidémie d’érysipèle régnant par exemple dans une salle d’hôpital et pouvant faire soupçonner la véritable nature des troubles observés. Quant aux lésions macroscopiques, il insiste sur l’intensité de l’injection sanguine, qui résisterait à une macération pro-
ANGINE ÉRYSIPÉLATEUSE
longée. Parfois il ÿ aurait un peu de gonflement et l’épithélium se détacherait facilement au niveau des parties malades. Une comparaison ingénieuse, avec ce qui se passe dans les pyrexies exanthématiques, lui permet d’apporter un argument sérieux en faveur de l’existence de l’érysipèle interne. « De nos jours on ne voit généralement dans les affections des organes internes, qui se montrent dans le cours de l’érysipèle, qu’une complication qui n’a de commun avec l’affection première qu’une simple coïncidence. Nous croyons que les anciens, qui reconnaissaient en quelques cas la même maladie fixée sur les membranes muqueuses, avaient des idées plus justes sur les faits de cette nature. Pourquoi vouloir regarder comme étant de nature différente des affections produites par la même cause1 sur des tissus qui ont des analogies de structure et de fonctions aussi grandes que la peau et les muqueuses ? Ne voyons-nous pas les fièvres éruptives' s’étendre non seulement à la peau, mais à la muqueuse buccale, au pharynx et aux conduits aériens. Pourquoi l’érysipèle, qui a tant de points de ressemblance avec les fièvres éruptives, ne pourrait-il pas occuper les muqueuses? » L’érysipèle interne pourrait être en somme primitif, consécutif à un érysipèle de la face par contiguïté, ou survenir par répercussion, par suite d’une irritation locale difficile à saisir et qui semble alléguée ici pour ne pas employer le terme de métastase devenu des plus suspects. La variété par contiguïté serait
1. U est intéressant de faire remarquer que, dès 185Q, le facteur étiologique commence a être apprécié à sa juste importance dans la classification nosologique. Gubler est formel sur ce point, ainsi que son maître Trousseau. Il faitjremarquer que les lésions, pas plus que les symptômes, ne doivent avoir le dernier mot et que celui-ci appartient à l’étude des causes (voir son mémoire sur l’Angine gangreneuse).
AUBRÉE
naturellement la plus facile à reconnaître et aussi la plus fréquente. L’auteur en fournit quelques exemples. Ainsi dans l’observation IV, l’érysipèle s’étant montré d’abord sur le nez et sur la joue gauche, s’étendit le deuxième jour vers les lèvres, dont le bord libre devint d’un rouge vif caractéristique. Le mal envahit successivement la face interne des lèvres, des joues, le plancher de la bouche, la langue, dont la coloration fortement rosée tranchait sur la coloration plus pâle du reste de la muqueuse. Cette teinte pâlissait sous la pression du doigt, qui ne reconnaissait ni gonflement, ni induration.il y avait dans la cavité une sensation de chaleur âcre et sèche, accompagnée d’une soif très vive. Le jour suivant, la teinte d’un rouge foncé gagna la voûte palatine, le voile, les piliers, les amygdales et même la paroi postérieure du pharynx. Çà et là on voyait des plaques blanchâtres formées par du mucus visqueux. Sur les lèvres, apparurent des sortes de pellicules opalines analogues à de la baudruche. En même temps la déglutition devint douloureuse. Le malade rejetait difficilement quelques crachats visqueux et épais paraissant très adhérents. Le quatrième jour de l’envahissement de la cavité bucco-pharyngée, le mal subit une détente notable ; la rougeur érysipélateuse tendit à se confondre avec la rougeur normale des parois.
Dans l’observation V, est rapporté le cas d’un jeune homme qui, ayant contracté un érysipèle de la face, entrer, deuxjours après, dans le service de Gendrin. Le lendemain de son entrée, on constata que la cavité buccale était envahie d’un rouge intense, sec, luisant, principalement du coté de la langue, dont les papilles semblaient manifestement saillantes. Cette teinte anormale se constata aussi sur les différentes parties de Pisthme
ANGINE ÉRYSIPÉLATEUSE
du gosier, qui étaient recouvertes çà et là de petites taches blanchâtres formées par un mucus épais et collant. Vers le quatrième jour, le mal sembla se propager du côté de l’œsophage et de l’estomac, si on s’en rapporte' aux sensations de brûlure éprouvées par le malade du côté de ces organes et accompagnées de vomissements très pénibles. Le sixième jour, la couleur foncée de la cavité bucco-pharyngée se. dissipa et les symptômes réactionnels subirent aussi une amélioration notable. Le huitième jour, le malade entra en convalescence.
Dans l’observation VI, il s’agit d’une jeune fille qui eut, à la suite de troubles menstruels, un érysipèle de la face; trois jours après, apparaissait une vive rougeur sur la cavité buccale et sur l’isthme du gosier,, avec fièvre vive, dysphagie, agitation. Les phénomènes réactionnels semblèrent se propager vers l’œsophage et l’estomac les jours suivants ; mais, quatre jours après, une détente se produisait, et la malade entrait en convalescence.
Dans l’observation VII, l’érysipèle d’abord interne, détermina des phénomènes de bronchite, puis de coryza, à la suite de troubles menstruels, chez une jeune femme de 27 ans. La gorge était douloureuse, la dysphagie prononcée. Trois jours après, le mal apparut sur la face, au pourtour des narines, et s’éteignit au bout de cinq jours sur le visage, après avoir gagné le cuir chevelu ; deux jours après, il disparut de cette région et les phénomènes de bronchite qui avaient persisté tout ce temps diminuant à leur tour, la patiente guérit rapidement.
La thèse de Labbé, qui contient de nombreux renseignements historiques dans lesquels ont puisé les écrivains postérieurs, notamment Cornil, s’occupe dans un paragraphe spécial de l’érysipèle des muqueuses et