TROUSSEAU, LASÈGUE, PETER
considérées comme de nature rhumatismale; mais quarante-huit heures après, nous reconnûmes qu’elles étaient causées par une phlébite des veines superficielles.
« En même temps le pouls devenait plus fréquent et plus petit.
« Cependant la gangrène du pharynx, sans se. limiter, ne faisait que très peu de progrès; il n’y avait pas de dysphagie, et je signale cette particularité à votre attention, il n’y avait point d’engorgement ganglionnaire.
«Le 3 ou 4 septembre, nous nous aperçûmes qu’il existait un peu de tuméfaction du côté gauche delà lèvre supérieure, et bientôt nous vîmes une double plaque gangreneuse occupant la face profonde de cette lèvre et la gencive correspondante.
« L’altération des traits était considérable et il y avait dû boursouflement.
« Le 7, le malade fut pris de délire, qui ne cessa que par intervalles jusqu’à la mort, laquelle arriva dans la nuit du 9 au 10 ».
Dans le Traité des Angines de Lasègue, si précieux à consulter sur d’autres points et en général si complet, on ne trouve rien à propos de l’angine gangreneuse. Cet auteur, regardant le sphacèle comme un procëssus secondaire, ne consacre pas de chapitre spécial à la question.
Les auteurs des articles Angines du Dictionnaire de médecine pratique et du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, se contentèrent de reproduire la description de Trousseau. Ils n’avaient en effet plus qu’à glaner et, pour compléter leur illustre prédécesseur, il faudra procéder à des recherches bactériologiques, qui ne viendront que plus tard et qui sont loin d’être terminées actuellement. Disons seulement que Peter croit, dans
ANGINE GANGRENEUSE
les cas de gangrène pharyngée diffuse, à une viciation générale des humeurs et qu’il prononce même le mot de diathèse gangreneuse. C’était revenir en quelque sorte aux conceptions de Boudet. Ces conceptions peuvent s’accorder du reste avec l’état de nos connaissances ; car on est en droit de se demander si l’action des saprophytes est toujours nécessaire (Ruault) et si l’empoisonnement par les toxines streptococciques ou autres ne suffit pas dans certains cas à l’œuvre de destruction.
Vli. — ANGINE DIPHTÉRIQUE
L’angine diphtérique, comme on le sait, n’a été réellement bien connue, au point de vue scientifique, qu’au xxxe siècle. Certes, les notions que nous avaient laissées les époques antérieures n’étaient point à dédaigner1; mais, si les auteurs des périodes précédentes avaient décrit assez exactement les symptômes et l’évolution des formes graves, s’ils avaient signalé l’envahissement de l’arbre respiratoire (Villareal, Mercado, Heredia, etc., et avant eux Arétée), et quelques-uns d’entre eux2 entrevu l’existence de cette fausse membrane qui deviendra la principale caractéristique de l’affection, bien des lacunes restaient cependant à combler, bien des erreurs à détruire, notamment sur la véritable nature des altérations morbides. A la fin du xviii6 siècle, les nosologistes étaient même entrés dans une voie assez fâcheuse. Sous l’influence de Huxham et de Fothergill, ils tendaient de plus en plus à rattacher l’angine maligne à la scarlatine ; et, depuis l’apparition du célèbre mémoire de Home, égarés par la bénignité apparente de la diphtérie sporadique et aussi par la fugacité et le peu d’intensité habituelles des symptômes gutturaux de cette variété, ils séparèrent entièrement l’une de l’autre la pharyngite et la laryngite pseudomembraneuses, contrairement à leurs prédécesseurs.
1. Voir Arétée, Aétius (notre 1er volume), Les écrivains espagnols et italiens du XVII° siècle, Ghisi, Chomel, Marteau de Grandvilliers, Samuel Bard (notre 2e volume), ete.
2. Baillou, Juan de Villareal (croûte membraneuse), Herrera (eschare blanche et molle, relevant de la pituite), Sévérin et surtout Cortesius) etc. (Voir notre 2e volume).
ANGINE DIPHTÉRIQUE
Le mérite de l’École de Tours a été de montrer que les lésions, malgré leur aspect, n’étaient point gangreneuses, que l’envahissement de l’isthme précédait le plus souvent celui de l’arbre respiratoire et que pharyngite et laryngite, non seulement coïncidaient mais ne constituaient en réalité que des localisations différentes, de même nature et successives d’une même entité morbide. Il fut établi encore d’une façon indiscutable, que, si la fausse membrane est en somme un processus banal, survenant en une foule de circonstances diverses, le caractère contagieux du mal, sa tendance envahissante, son évolution, démontraient, d’une façon irréfutable, l’existence d’une cause générale analogue à celle des grandes pyrexies. Peu à peu se constituait ainsi l’idée d’une affection spécifique ; mais les progrès accomplis, à mesure qu’ils permettaient dè' mieux connaître la plus redoutable peut-être1 des infections pharyngées par sa fréquence, par sa tendance désastreuse à envahir l’arbre respiratoire, par ses toxines si violentes qui sidèrent parfois d’emblée l’organisme, avaient encore une portée bien plus haute. Ils permettaient en effet de dégager peu à peu d’autres types morbides, avec lesquels on s’efforcera déplus en plus de la différencier, c’est-à-dire le muguet, l’herpès du pharynx, les amygdalites pultacées et lacunaires. L’angine gangreneuse elle-même, un moment disparue du cadre de la pathologie par suite d’une réaction injustifiée, fut reconstituée en quelque sorte par l’observation plus attentive des désordres anatomiques déterminés par la diphtérie, ainsique le démontrent les
1. Les infections septiques graves, bien que très redoutables par l'empoisonnement du sang et des ti>oubles locaux tels que gangrène, suppurations étendues qu elles déterminent, sont en effet infiniment plus rares.
GÉNÉRALITÉS
travaux de Becquerel, Rilliet etBarthez, Gubler, etc. Mais ce n’est pas seulement à la création de nouvelles espèces de pharyngite qu’aboutit le grand mouvement scientifique que nous aurons à exposer. C’est en étudiant les complications à distance de l’affection qu’on est arrivé à se faire une idée plus précise de certains troubles viscéraux tels qu’albuminurie, paralysie, etc.; et, par cela même, on a éclairé d’un jour tout nouveau la pathogénie de ces désordres au cours des grandes maladies infectieuses; on comprit mieux ainsi ce qui se passait dans la fièvre typhoïde et les pyrexies exanthématiques. Dès que les notions nouvelles sur les germes pathogènes se seront emparés des esprits, étant donné les conditions biologiques du bacille de Lofïler, elles amèneront d’autre part à regarder le pharynx comme une des portes d’entrée principales des infections, et l’angine comme l’équivalent d’une véritable maladie générale (Bouchard, Landouzy). C’est ainsi que des vues fécondes arriveront peu à peu à transformer la nosologie pharyngée et à modifier même certaines conceptions fort importantes de la pathologie générale. Cette évolution des idées ne s’est pas accomplie bien entendu avec l’ordre logique que nous dégageons ici. Ainsi que cela a lieu le plus souvent, les progrès se sont maintes fois enchevêtrés d’une façon fort complexe. Néanmoins, au milieu de ce désordre apparent, les grandes lignes restent reconnaissables et permettent d’établir sans trop d’arbitraire les périodes suivantes :
1° Époque allant du début du xixe siècle à la publication du premier mémoire de Bretonneau en 1826, ou continuation des idées du xvme siècle;
2° Époque de Bretonneau, de ses partisans immédiats
ANGINE DIPHTÉRIQUE
et de ses contradicteurs, ou établissement de la véritable nature des lésions morbides, rattachement du croup à l’angine diphtérique, différenciation de celle-ci des affections pseudomembraneuses vulgaires, spécificité attribuée à l’inflammation;
3° Époque de Trousseau, de Rilliet et Barthez, de Becquerel, de Gubler, ou doctrine de la spécificité étiologique, distinction de la diphtérie maligne, et de la diphtérie commune; Création, à propos de l’angine diphtérique, de nouvelles espèces de pharyngites ;
4° Époque des successeurs de Trousseau ou étude très fouillée des lésions, et surtout des complications à distance de la diphtérie.
Première période , allant du début du XIXe siècle à la publication du premier mémoire de Bretonneau. — Les écrits assez nombreux qui parurent sur la dipthérie ou plutôt sür le croup, car l’angine maligne est relativement négligée, s’inspirent à peu près exclusivement, comme nous l’avons dit plus haut, des idées de Fothergill ou de Home.
Cependant, la coïncidence parfois si nette de la pharyngite et de la laryngite pseudomembraneuses ne pouvait échappera des observateurs un peu attentifs, de telle sorte que les idées unicistes, émises précédemment par Johnston, Starr et Samuel Bard, trouvèrent un certain écho dans le mémoire de Double, qui reçut une première mention dans le concoursinstituéparNapoléonen 1813. Jurine et Albers, tout en mentionnant le fait et admettant sa fréquence relative, le considérèrent néanmoins comme une complication éventuelle, en quelque sorte, ne changeant rien à la doctrine de Home. Cette coïncidence est mentionnée aussi , à peu près dans les mê mes ter mes, par Royer-Collard.