‹ Histoire des maladies du pharynx. Vol. IVChapitre 97 sur 170 · Inflammation septique à caractère lymphangitique · texte numérisé non relu

Inflammation septique à caractère lymphangitique

ANGINE DIPHTÉRIQUE

quand le mal occupe des sièges multiples. Mais, le plus souvent, la chaleui' reste très modérée et parfois l’élévation est insensible. Si la diphtérite reste fixée, stationnaire sur la peau, dans ses formes malignes elle pourrait cependant gagner de proche en proche de larges espaces,, comme elle le fait dans la gorge. Trousseau croit que l’inflammation serait alors transportée sur les parties saines par la sérosité très irritante qui s’écoule des parties malades. Par sa persistance, son caractère envahissant, la diphtérie est une maladie grave. Elle le deviendrait parfois par l’intensité de la phlegmasie ; mais ceci est très exceptionnel. Comme son maître, Trousseau en est encore à incriminer surtout la gêne mécanique déterminée par les fausses membranes dans les voies aériennes et non la malignité primordiale de l’affection, ainsi qu’il le fera plus tard.

Quant aux causes, celles tenant aux perturbations atmosphériques ne seraient pas aussi importantes qu’on l’a dit1. Lorsque je vis, à Tours, la diphtérite régner épidémiquement, je pensai que la position de cette ville, qui est assise au milieu d’une vallée arrosée par deux rivières, était pour quelque chose dans le développement de la maladie et attribuai le développement de cette redoutable affection au froid et surtout à l’humidité. Mais en jetant un coup d’œil sur les documentshistoriques, je demeurai bientôt convaincu que ces prétendues causes locales ne pouvaient être invoquées tout au plus que comme accessoires , et lorsque j’eus fait moi-

1. Yoir à ce propos les affirmations contraires de Guersant, Bouillaud, Broussais, fidèles aux idées hippocratiques sur l'influence du froid, des facteurs qui, quoi qu’en disent quelques auteurs, ont bien aussi leur importance, le mal frappant surtout les quartiers mal situés, humides et insalubres des grandes villes, sauf en temps d’épidémie, bien entendu, o il le bacille de Loeffler est bien plus infectieux.

TROUSSEAU

même des relevés statistiques et comparatifs dans quatre départements où la maladie s'est montrée épidémique et horriblement meurtrière, j’acquis la certitude que la diphtérite n’avait acceptation ni des saisons ni des localités1. Ainsi, dans des bourgs et des hameaux du département du Loiret, remarquables par leur salubrité, par leur bonne position géographique, je voyais la diphtérite sévir avec une horrible violence, et des villages de Sologne, situés au milieu de marais, rester exempts du fléau ; et, par contre, des hameaux ou des bourgs situés sur les bords des étangs dépeuplés par l’épidémie, tandis que d’autres jouissaient d’une complète immunité que l’on croyait devoir attribuer à la salubrité du lieu.

« Que si l’on voulait chercher dans les habitudes des populations les causes de. la maladie, on retrouverait la même difficulté; car pendant que des communes couvertes de vignes et de riches moissons, dans le Blaisois, dans l’Orléanais, dans le Berry, perdaient plus du dixième de leurs habitants, on n’avait à déplorer que peu de pertes dans des cantons plus pauvres, où les colons arrachent avec peine à la terre une nourriture insuffisante ; mais le contraire s'observe également. »

Les influences hygrométriques, thermométriques et barométriques ne rendraient pas mieux compte de l’apparition, de l’accroissement ou de la disparition de l’épidémie. « Car, tandis qu’en 1825, année remarquable par sa sécheresse, des communes situées au nord d’Orléans étaient ravagées par la diphtérite, on constatait que le début et le maximum d’intensité de l’épidémie, n’arrivait pas en même que dans la commune voisine placée dans

1. Guersant avait noté aussi que la diphtérie sporadique se montre parfois en toutes saisons.

ANGINE DIPHTÉRIQUE

les mêmes conditions appréciables. D’un autre côté, nous voyions en 1828, année peu chaude et assez pluvieuse, la diphtérite faire, au sud d’Orléans, autant de victimes qu’elle en avait fait au nord, en 1825 ; et si je consultais les tables des mortalités des villages divers qui avaient été envahis parle fléau, je voyais que les premiers décès coïncidaient ici avec le commencement de l’hiver, plus loin avec les jours pluvieux du printemps, ailleurs avec la saison caniculaire. »

Les conditions sociales1 défavorables' ne lui échappent pourtant point, a La misère, il faut en convenir, semblait une condition sinon exclusive, du moins assez ordinaire du développement de la diphtérite ; il était évident que l’épidémie frappait, dans un village, plutôt les habitants pauvres que ceux qui jouissaient de quelque aisance»; Malheureusement il observait en temps d’épidémie, c’està-dire à virulence exagférée : ce dont il tient trop compte. <c Mais comme les familles les plus riches eurent aussi à déplorer quelques pertes, il fallut bien encore chercher une cause plus générale. » La transmission et son rôle capital sont mis en lumière avec la plus grande netteté. « Il est évident, pour moi, que la contagion joue le principal rôle dans la propagation de la diphtérite, je l’ai, je crois, amplement démontré dans le travail publié dans les Archives. Ainsi il suffisait qu’un malade atteint de diphtérite vînt dans une famille, pour que bientôt la maladie s’y développât sous toutes les formes. » Il étudie avec une perspicacité remarquable toutes les conditions qui la facilitent, cc Mais de tous les moyens de transmission, le plus commun, sans contredit, est la

1. La misère agit à la fois par la débilitation, le manque d’hygiène, 1" encombrement en des locaux à espace réduit, etc»

TROUSSEAU

diphtêrite cutanée *, et cela pour les motifs suivants : « La maladie dure si longtemps, que le contact médiat ou immédiat est d’autant plus facile et d’autant plus répété. Dans les familles pauvres, le même lit, les mêmes vêtements, les mêmes ustensiles servent souvent à presque tous, et il doit arriver que le virus, d’autant plus accumulé que la propreté est moindre, atteigne promptement tous les membres d’une même famille; aussi ai-je vu, en 1828, treize individus sur dix-sept, mourir dans une même ferme. » Désirant vérifier si le mal se transmettait surtout par inoculation comme le soutenait Bretonneau, « j’ai, dit-il, voulu tenter sur moimême une expérience directe1 2, dans le but de. constater l'action communicative de la sérosité qui s’écoule en si grande abondance des surfaces cutanées atteintes de la diphtêrite, j’ai trempé une lancette dans une fausse membrane que je venais d’extraire d’une plaie diphtéritique, et je me suis fait une piqûre au bras gauche et cinq ou six sur les amygdales et sur le voile du palais. J’ai vu se développer sur le bras, à l’éndroit de la piqûre, une vésicule assez semblable à celle de la vaccine, mais rien ne s’est montré sur la membrane muqueuse. De pareilles expériences demanderaient à être répétées ; mais lors même quelles ne seraient pas suivies du développement delà diphtêrite, il< n’en faudrait pas conclure que cette maladie n’est pas transmissible, mais seulement

1. La persistance du mal en certains points, tels que peau, région anogénxtale, mais sux-tout fosses nasales, est un des grands facteurs de propagation. Le bacille de Loeffler peut subsister dans l’organisme, durant des mois après la guérison apparente des accidents, ainsi que l’ont montré différents observateurs, notamment Strauss.

2. Ces tentatives courageuses seront reprises par Peter, qui se frotta la gorge avec des fausses membranes. Heureusement pour ces deux illustres médecins, cés inoculations n’eurent aucun succès.

ANGINE DIPHTÉRIQUE

que l’inoculation n’est pas le moyen de transmission. La même réflexion s’applique à la rougeole, à la scarlatine, dont personne, que je sache, ne nie la propriété contagieuse. »

Période de Trousseau. — Lors de l’apparition de l’article « Diphtérite » du Dictionnaire en trente volumes , résumant si bien les idées de l’école de Tours, à la période de Bretonneau succédait peu à peu celle que nous appellerons « période de Trousseau».

En imposant ce nom à une époque si fructueuse pour l’histoire du mal, nous ne méconnaissons pas pour cela les services éminents rendus par les contemporains qui furent ses émules ; mais en définitive, Trousseau a joué le rôle principal. Il a défendu l’œuvre de son maître à la gloire duquel il reste associé. Cette œuvre, il l’a élargie de la façon la plus heureuse, en substituant à l’hypothèse d’une inflammation spécifique celle d’une maladie générale. Il a beaucoup contribué à distinguer les formes malignes .des formes plus bénignes et montré que la diphtérie pouvait foudroyer l’organisme à l’instar des septicémies. Il a aidé à mieux faire connaître certains phénomènes tardifs, tels que les troubles paralytiques du voile1, qu’il signalera le premier avec Lasègue dans un mémoire resté célèbre. S’il a peu écrit, étant surtout un homme d’action, absorbé par les multiples devoirs de médecin des hôpitaux, de professeur de la Faculté, de membre zélé de l’Académie de médecine, de praticien chargé d’une très nombreuse clientèle, il a néanmoins, même avant l’apparition de ses cliniques, exercé la plus grande influence par ses articles de journaux, par son enseignement didactique, par ses discussions dans les socié-

Page 1