‹ Histoire des marais et des maladies causées par les émanations des eaux stagnantesChapitre 11 sur 88 · SOISSONS, BRENNE · texte numérisé non relu

SOISSONS, BRENNE

ville de Villars , ancienne cité qui n'occupe un rangrespectable que sur la carte deCassini. La révolution de 1789, qui, revivifiant l'industrie française, a créé tant de belles cités , n'eut pas une influence aussi heureuse sur la Bresse. Cette contrée était plus peuplée et moins pauvre lorsqu'elle appartenait à la maison de Montpensier; Trévoux lui-même avait plus d'importance au temps de ses jésuites et de son parlement; il serait facile au gouvernement de changer l'ordre vicieux de choses qui s'est établi dans la Bresse , et rendre cette contrée opulente et salubre.

Les habitudes , la constitution physique et morale du Bressan , et ses maladies, seront décrites dans les parties suivantes de cet ouvrage.

Cretté-Palluel a étudié avec soin les marais qui existent aux environs de Laon et de Soissons; leur sol est inégal , hérissé d'élévations , entre lesquelles l'eau est emprisonnée : plusieurs sont impraticables aux bestiaux. L'homme qui veut les parcourir, doit ne s'y engager qu'avec précaution. L'un d'eux, dont l'étendue était fort grande , montra dans son centre , à Cretté-Palluel , un fossé rempli d'une eau courante; quelques vaches maigres et étiques paissaient auprès. Plus de cent arpens de terrain étaient couverts d'eau stagnante, lorsque Cretté-Palluel examinait les environs de Soissons.

La Brenne est bien plus malheureuse; cette contrée du département de l'Indre (Bas-Berri) , est couverte d'étangs insalubres depuis le septième siècle. Leur nombre excède quatre cents. Le sol qui les sup-

porte est un vaste bassin peu incliné, dont le fond est un mélange de débris organiques , d'un sable fin et d'argile : c'est là que se rassemblent les eaux pluviales : elles ne peuvent s'infiltrer dans un terrain presque imperméable; des digues rendent leur écoulement impossible. Ainsi retenues, elles chargent l'atmosphère de brouillards épais et infects, et contribuent à la formation d'orages fréquens, qui exercent de grands ravages dans ces champs infortunés, foulés par une population misérable. L'habitant de ces tristes lieux souffre dès sa naissance , et montre , pendant les premiers jours de sa vie, la profonde empreinte de l'insalubrité du climat. A peine a-t-il quitté la mamelle , qu'il languit et maigritj une couleur jaune teint sa peau et ses yeux; ses viscères s'engorgent; il meurt souvent avant d'avoir atteint sa septième année. A-t-il franchi ce terme , il ne vit pas , il végète ; il reste cacochyme , boui soufflé , hydropique, sujet à des fièvres putrides malignes, à des fièvres d'automne interminables , à des hémorragies passives, et à des ulcères aux jambes, qui guérissent fort difficilement. Se défendant à peine contre ces maladies qui l'assiègent souvent toutes à la fois , et qui font de sa vie une longue agonie, l'habitant de la Brenne parvient à sa vingtième, ou à sa trentième année. Déjà la nature rétrograde, les facultés s'affaissent, et, communément, l'âge de cinquante ans est le dernier terme de ses jours. Ainsi passent rapidement plusieurs générations. Cependant la popuhtion conserve à peu près le même équilibre; on s'y marie de bonne heure , et le veuvage n'y est pas

SOLOGNE. 5j

long. Il n'est pas rare de voir des hommes ou des femmes de trente à quarante ans , mariés pour la troisième ou la quatrième fois. Trois frères nommés Dupont , dont l'un est veuf, ont épousé quinze femmes. La certitude de trouver des logemens vacans, et des domaines à exploiter, attire dans cette misérable contrée des familles étrangères; des journaliers , des serviteurs à gages s'y transportent ; ils s'y marient , ils s'y fixent, et c'est ainsi que se résout ce problème : comment une terre aussi inhospitalière n'est-elle pas dépeuplée ? le moral suit l'état du physique. Le laboureur trace péniblement et tristement son sillon ; le compagnon de ses travaux l'est aussi de sa tristesse. Les animaux et les végétaux sont également d'une complexion faible et petite, rabougris, rachitiqnes et peu vivaces.

La Sologne est un bassin d'un million d'arpens (deux cent cinquante lieues carrées) d'étendue, qui occupe une partie considérable des départemens du Loiret, de Loir-et-Cher et du Cher; elle se compose de l'arrondissement de Romorantin en entier, de la moitié de celui de Blois , d'une partie considérable de ceux d'Orléans et de Gien, et s'étend auprès d'Henrichemont : c'est un sol d'atterrissement d'une grande étendue , fort mal cultivé, et très peu productif. M. Bigot de Morogues le présente comme un vaste terrain de transport , formé en grande partie des débris de montagnes de calcaire marin, de grès et de schistes long-temps mus et lavés par les eaux. On y voit, sur quelques-uns, des silex venus des montagnes calcaires , des em-

preintes de pectinites et d'oursins. Les quartz p)rromaques, jadis renfermés dans des montagnes calcaires, sont divisés en cailloux roulés, innombrables, mélangés avec d'autres , nés des quartz en filon dans les montagnes de schistes et de grès qui se trouvaient adossées aux calcaires marins , et avec des argiles , produit de la décomposition des schistes , tantôt seules, tantôt unies à des sables quartzeux. Les eaux ont dissous le calcaire qui ne se trouve plus que dans quelques parties autour du bassin de la Sologne , et dans quelques terïains d'origine différente, qui ont servi de support aux détritus des montagnes.

Une grande quantité de petites rivières et de ruisseaux coupe la Sologne; son terroir est dans la majeure partie de sa surface , ou trop compact ou trop léger; ses matériaux, le sable quartzeux ou l'argile ne lui permettent pas d'être fertile : c'est sur les terres alumineuses que les eaux s'établissent; leur stagnation, déjà favorisée par la nature du sol , l'est aussi par son peu d'inclinaison. Presque toutes ces terres occupent des bas fonds ou des lieux dont la pente est faible . Ces conditions de nature et de position s'opposent à l'écoulement des eaux pluviales; la masse liquide repose sur des glaises , et étend chaque jour ses conquêtes.

Une partie considérable de la Sologne est couverte de marais et d'étangs; ceux-ci sont communs aux environs d'Orléans et de Romorantin.

Les produits de cette contrée attestent sa misère; on y cueille du sarrasin en petite quantité, du seigle qui ne donne pas plus du double ou du triple

de la semence , une avoine de qualité inférieure , et, dans quelques vallons , un peu d'orge et de froment. Les graines de toutes ces céréales sont petites, et fournissent beaucoup de son et peu de farine. On sait que le seigle y est sujet à une maladie , qui donne au pain préparé avec cette substance une qualité fort délétère. Le blé noir, semé presque toujours à contre-temps , y vient fort mal; aussi la Sologne a-t-elle été souvent désolée par des disettes affreuses. Cependant la nature de son sol ne l'a pas condamnée à la stérilité; l'état déplorable de l'agriculture, dans ce pays , est la conséquence des mauvais labours , de la nullité des engrais, de la qualité détestable des semences. Froberville assurait, en 1788, qu'il n'y avait aucune proportion entre les parties cultivées de la Sologne et ses landes , ses marais , ses terres en friche.

Des troupeaux cbétifs végètent dans ses pâturages; ils ne trouvent sur ce sol fangeux qu'une alimentation insuffisante et insalubre. Des épizooties fréquentes renouvellent les races tous les dix ans; les espèces dégénèrent promptement; on élève le bétail avec difficulté ; il est , dès la première génération , abâtardi et rabougri. Partout les mêmes causes donnent lieu aux mêmes effets.

Au sud-est de la France, environ au 46. e degré de latitude et au 2.e degré de longitude, se trouvent deux chaînes de montagnes , dont l'une née des Cévennes court, du midi au nord, presque jusqu'à la Saône, tandis que l'autre, partant des montagnes de l'Auvergne, suit la même direction , s'a-

6o MARAIS DE LA FRANCE,

baisse insensiblement, et s'anéantit dans les plaines du Bourbonnais. La Loire circule dans leur intervalle, et deux plateaux occupent l'espace qui les sépare. L'un au midi est connu sous le nom de plaine de Montbrison ou du Forez ; l'autre au nord est la plaine de Roanne. Il existe entre elles une ramification de montagnes qui joignent, à la hauteur de St - Germain-Laval , les deux chaînes de l'est et de l'ouest. La plaine du Forez est une vallée étroite et alongée. Les hautes montagnes qui l'entourent ne permettent pas aux vents d'y circuler avec liberté, et concentrent les rayons solaires sur sa surface ; de là une chaleur morte inconnue à des plateaux d'une étendue bien plus considérable. Dès que les émanations des eaux stagnantes s'élèvent dans l'atmosphère, elles frappent ces monts élevés, et retombent aussitôt sur le sol. Rien de plus commun que des variations considérables de la température j à une chaleur étouffante succède un froid très vif, et ces changemens ont lieu quelquefois à plusieurs reprises pendant une même journée.

Les plus fortes chaleurs n'ont jamais excédé trentedeux degrés du thermomètre de Réaumur. II tombe annuellement sur le sol vingt-deux pouces d'eau. Les vents qui régnent sont ceux du nord, nord -ouest, sud et sud-ouest ; ceux d'est sont peu fréquens ; le nord qui maintient les jours sereins, peut être considéré comme le vent dominant; ceux du sud et sud ouest amènent souvent des pluies abondantes.

Des étangs occupent une partie considérable de la surface du sol j leur nombre est évalué à quatre

FOREZ. 6c

cent cinquante. La superficie du terrain qu'ils inondent dépasse deux mille sept cents hectares. On les trouve surtout aux alentours de Boën, de Feurs, de Montbrison et de St-Rambert (département de la Loire). Leur étendue moyenne est de quatre à cinq hectares, mais plusieurs ont des dimensions dix fois, vingt fois plus considérables. Beaucoup ont été formés presque en entier par des accidens naturels du terrain, mais le plus grand nombre est ceint de chaussées artificielles. Ceux-là sont situés d'ordinaire au-dessus du sol voisin ; leurs eaux s'infiltrent dans les puits , dans les citernes, et, lorsqu'elles ont servi au rouissage du chanvre , ce mélange a de graves inconvéniens. M. Berger en a vu un exemple remarquable aux environs de Feurs.

Le rouissage du chanvre dans des eaux stagnantes, est un procédé fort commun, fort en usage dans un grand nombre de lieux de la plaine ; on fait servir à cet usage non-seulement les étangs , mais encore de petites rivières , et cette opération insalubre se fait souvent à peu de distance des habitations.

Abrité de tous côtés , le bassin du Forez est traversé par un grand fleuve ; il reçoit en abondance les eaux qui s'écoulent de toutes parts des montagnes de l'est et de l'ouest , et est couvert d'épais brouillards ; tandis que les lieux élevés du voisinage jouissent de l'air le plus pur; à peine a-ton ouvert son sol que l'eau parait; des sillons et des fossés d'écoulement sont souvent indispensables , pour garantir les récoltes des effets funestes d'une humidité excessive. Toutes ces circonstances réunies ex-

pliquent cette chaleur morte dont j'ai parle' , et la pesanteur d'un air imprégné de calorique et de vapeurs d'eau.

Il y a peu de marais dans le Forez j on en voit cependant auprès de Balbigny, dans les environs de Feurs du côté de Clépé, à Chambon, Magneux, Sourcieux , Boisset-les-Montrond , l'Hôpital et Craintilleux, en remontant-la rive gauche de la Loire. Le principal de tous est celui d'Aillaud. C'est un fossé large et profond, qui sert de réceptacle aux eaux pluviales d'une colline placée à l'ouest. Il suit la direction de la Loire dans une étendue de sept à huit kilomètres, formant dans son cours, de Magneux- Haute-Rive au Lignon, des marécages assez étendus là où domine le terrain. Ses eaux sont fangeuses et remplies de végétaux aquatiques. Des brouillards épais dessinent le trajet de ce marais ; on voit leur longue traînée d'une hauteur placée au couchant, le matin jusqu'à dix heures, et le soir aussitôt que le soleil a quitté l'horizon. C'est principalement dans ces parages que la fièvre intermittente établit annuellement son règne, en été et en automne.

Le type de ces fièvres , tant redoutées des étrangers, est ordinairement tierce ou quarte; elles sont rarement quotidiennes , elles ont presque toujours une longue durée.

L'incurie des habitans est si grande , qu'ils n'apportent aucun soin à se préserver et à se guérir de la maladie. Familiarisés en quelque sorte avec elle, ils interrompent à peine, lorsqu'ils en sont affectés, leurs habitudes et leurs travaux. C'est avec une in-

différence stupide qu'ils s'abandonnent à ses atteintes ; ses suites ont reçu d'eux le nom expressif de traîne. Cette traîne, grâce à leur incurie et à leur apathie, se prolonge assez souvent pendant des mois entiers, et quelquefois se conserve jusqu'à l'automne de l'année suivante, époque à laquelle naît, sous 1 influence des mêmes circonstances, une nouvelle affection plus sérieuse que la première. Les habitations du cultivateur de la plaine, toujours basses, humides, peu aérées, sont souvent entourées de mares infectes; on y voit dans des cours closes hermétiquement , d'énormes quantités de fumiers qui nagent au milieu d'eaux stagnantes chargées d'immondices de toute espèce.

Il est souvent facile de distinguer au premier aspect les habitans des montagnes du Forez de ceux de la plaine. Ceux-là vivent dans un air pur, font usage de bonnes eaux et du vin , voyagent , et doivent à leur industrie une aisance que le peu de fertiîité du sol leur refuserait; ils sont robustes, agiles, éclairés sur leurs intérêts , ont un teint frais et une santé vigoureuse. Ceux-ci s'abreuvent d'eaux stagnantes, ne boivent du vin qu'aux jours de foires et de marchés, pendant lesquels ils en prennent une quantité excessive , et respirent un air lourd , chargé d'émanations délétères. De là leur mollesse, la flaccidité de leurs chairs, leur teint jaunâtre et plombé , la débilité de leurs muscles ; à ces caractères physiques correspondent des moeurs en général douces, un calme qui dégénère en une extrême apathie , la plus grande imprévoyance , un attache-

ment opiniâtre à des pratiques routinières, et l'indolence , mère de la pauvreté.

Les actes publics des paroisses de la plaine du Forez , constatent que la vie y est courte j les races s'y éteignent promptement, la population y décroît avec une grande rapidité. C'est à sa diminution progressive qu'il faut attribuer l'augmentation continuelle de la rareté des gens de service , et le haut prix de la main-d'œuvre. Ce vaste bassin serait un désert si la fertilité de son sol n'y appelait des colonies de montagnards, qui ne tardent pas à dépérir et à s'éteindre. Ses habitans sont constamment valétudinaires ; on peut les comparer à des squelettes ambulans ; la vieillesse commence pour eux à la quarante-cinquième année; ils sont décrépits à cinquante-cinq ans : peu , très peu prolongent leur carrière jusqu'à soixante.

Il existait autrefois , aux environs et même dans le sein de Feurs et de Montbrison , de vastes cloaques qui servaient de réceptacles aux eaux stagnantes, et devenaient un foyer perpétuel de fièvres intermittentes. Cet état de choses a changé. Le séjour de Montbrison était considéré naguères comme le prototype de l'insalubrité ; mais depuis que le zèle éclairé d'un maire, M. Lachèse, a remplacé les fossés marécageux dont la ville était entourée il y a quinze ans , par des boulevards couverts de belles plantations et de maisons élégantes, le chef-lieu du département de la Loire perd chaque jour son anlit j ne renommée.

Les lièvres intermittentes régnent continuellement

dans la plaine du Forez ; on ne peut habiter ce plateau impunément qu'en hiver , ou pendant la première moitié du printemps. Ces pyrexies constituent ou accompagnent le plus grand nombre des maladies qui surviennent dans cette contrée. Elles paraissent au. mois d'avril ou de mai , et surtout en août, septembre et octobre. On peut les considérer comme endémiques , en certains lieux voisins des étangs ou des marécages.

Faciles à guérir dans presque tous les temps , mais surtout à leur début , elles ne deviennent meurtrières que lorsque, abandonnées à leur marche naturelle , ou mal traitées dès leur principe , elles s'exaspèrent et se compliquent de l'irritation chronique des organes de la poitrine, et plus souvent encore d'une phlegmasie lente de l'un des viscères abdominaux. Le foie et ses annexes , affectés en même temps que la muqueuse digestive ou bientôt après , modifient l'organisme , et donnent à son extérieur une couleur jaunâtre et plombée , signe caractéristique de la fièvre quarte dans la plaine , et ce faciès malheureux qui apprend si bien la nature du mal et sa cause au praticien exercé. En même temps que des engorgemens se forment dans la rate, le pancréas et les ganglions mésentériques deviennent le siège d'inflammations chroniques. L'œdème commence par les membres inférieurs , et bientôt i'hydropisie est générale.

Page 1