FAITS GENERAUX
Action pathologique des émanations marécageuses sur l homme ; épidémies et endémies nées de cette cause.
Comment avoiier, en présence des admirateurs exclusifs des temps qui ne sont plus, mon sentiment sur de nombreuses histoires d’endémies et d’épidémies causées par les émanations des eaux stagnantes , dont un nom célèbre fait à peu près tout le mérite l Oserai -je montrer dans toute son étendue l’inutilité de la plupart des écrits de cette sorte, et
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l’attrUmcr à l’excessive imperfection des méthodes d’observation connues de leurs auteurs? Dirai -je que ces fastidieux récits manquent d’ordre de logique, et sont profondément empreints d’une ontologie déboutée ? Me sera-t-il permis d’indiquer dans ces prétendus portraits de maladies, l’extrême confusion des symptômes, l’absurdité des méthodes de traitement, l’inanité des doctrines, et le vice radical d’observations que l’autopsie cadavérique n’a pas caractérisées et complétées ?
La grande abondance des matériaux qui se présentent à moi est un obstacle bien plus qu’un secours; il faut faire un choix; ces faits généraux si nombreux demandeiit une classlbcation; la plupart attendent une rédaction physiologique , et ne sau- • raient être sans elle de quelque utilité.
§ I . Action pathologique des émanations des marais-, des eaux des lacs-, canaux., etc. Lorsqu’une maladie épidémique s’établit dans une contrée envahie par les eaux stagnantes, elle est rarement causée exclusivement par l’action des émanations marécageuses. Diverses circonstances secondaires ont contribué plus ou moins à son développement; un observateur exact ne peut se dispenser de mettre en ligne de compte l’influence des vents, des brusques vicissitudes atrnosbériques, d’une élévation passagère mais grande de la température , etc. etc. Cette remarque s’applique à presque toutes les endémies et épidémies.
I et II. François Alessandri et Nicolas Massa at-
tribuent la peste qui ravagea Venise en i555, aux
DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. l45 exhalaisons fétides des eaux sta^i^nantes dans les canaux de cette ville. Une cause sein h laide fit naître en 1662, dans Copenhague, une épidémie de fièvre maligne dont l’histoire nous a été conservée par Th ornas Bartholin. Voici une description sommaire de cette maladie : paroxysmes quotidiens ou tierces, voniissemens bilieux, chaleur brûlante à l’épigastre, maux de tête violens, souvent délire , taches pétéchiales qui paraissaient durant les acêès et cessaient d’être pendant les rémissions. Beaucoup d’ouvertures de cadavres furent faites ; on trouva constamment l’estomac et le duodénum enflammés ou gangrénés. Comment méconnaître à de tels caractères une gastro-entérite fort aigue ?
III. L’été de l’année 1691 fut très chaud en Hollande ; les eaux qui remplissent les canaux de cette terre humide devinrent fétides, se corrompirent, et une épidémie se déclara à la fin du mois d’août. La maladie affecta spécialement l’appareil digestif, et se montra sous les traits d’une inflammation gastrointestinale aiguë, à exaspération périodique, comme le prouve cette analyse des symptômes : nausées, vomissemens de matières séreuses ou bilieuses, soif inextinguible , aphtes dans la bouche ; chez quelques malades, diarrhée, choléra-morbus, dysenterie grave : voilà les phénomènes de la gastro-entérite. Voici les sympathies pathologiques qui accompagnèrent la fièvre : douleur gravative à la tête et dans tout le corps, anxiétés précordiales, coloration foncée de la peau, urines sédimenteuses , dyspnée extrême , mouveinens spasmodiques , convuU
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sions, suspension de l’usage des sens, larmoiement, refroidissement du nez et des extrémités, sueurs froides, petitesse, inégalité, intermittence du pouls. La maladie débutait par le frisson, la chaleur, la céphalalgie, et donnait la mort au troisième accès; le type de l’irritation varia beaucoup. Frédéric Dec* kers a décrit cettè épidémie (i).
IV. Horace-Barthelemi Traversari a observé une maladie peu différente, dans Pésaro, ville de l’ancienne Ornbrie, située sur un sol bas et humide, et exposée aux vents d’est et de sud. La Foglia s’était débordée. Il y avait auprès de Pésaro des eaux stagnantes, et au sein de cette cité , des immondices ammoncelés. Ces agens d’infection produisirent leur effet ordinaire ; une épidémie menaçante fit explosion pendant l’été de 1708. Le premier accès de la maladie se composait d’horripilations légères,
(i) Ambroise Paré avait remarqué Paction funeste, pendant les chaleurs de Tété, de Pair qui est altéré par son mélange avec les émanations d’étangs fangeux , de marécages , d’égoûts et de conduits souterrains. On découvrit à Padoue un puits qui avait été fermé pendant long - temps ^ il en sortit abondamment des exhalaisons si pernicieuses, qu'elles produisirent une maladie pestilentielle meurtrière. Ce cliirurgien célèbre fait une grande part aux émanations putrides et marécageuses dans la production de la peste. Pendant nos premières guerres de religion, en 1662, on jeta dans un puits , au château de Pêne , sur la rivière de Lor, une quantité considérable de cadavres. Deux mois après , les émanations qui s’en exhalèrent, infectèrent tout le pavs d’Agenois dans un rayon de dix lieues , et y produisit une maladie à laquelle Paré donna le nom de peste. (^(Euvres Ambroise Paréj Ljon^ ^841? P- 528.)
DES EMANATIONS MARÉCAGEUSES. î47 cl’ime sensation de froid aux extrémités; la chaleur succédait à ces phénomènes , et la maladie se des^ sinait très bien dès le quatrième accès. On aurait du dési gner son siège et sa nature d’après des caractères aussi évidens que ceux-ci : vomissemens de matières bilieuses, brunes et noirâtres, déjections alvinés semblables, soif intense, rougeur foncée, âpreté , aridité de la langue : à ces symptômes fondamentaux s’alliaient divers phénomènes sympathiques, tels qu’une anxiété extrême, la dyspnée, un frisson prolongé , des lipothymies , la cardialgie , des exanthèmes sur la peau, des parotides, une respiration stertoreuse, l’aphonie. La mort survenait quelquefois, précédée de spasmes, de parotides, de pétéchies livides, de diarrhée et de sueurs colliquatives. Cependant l’épidémie ne fit pas un grand nombre de victimes , elle ne régna que dans la basse ville. On consulta Lancisi, qui fit assainir les marais et nettoyer la ville; lorsque les eaux rentrèrent dans leur lit, la maladie cessa. Lancisi se trouva bien de la saignée de la jugulaire et du quinquina.
V. Joseph-Marie Flacci est l’historien d’une épidémie qui parut en 1707 â Bagnaria, ville de l’ancienne Toscane , et fut attribuée à des eaux stagnantes dans les canaux. Des fièvres vermineuses frappèrent presque tous les habitans de la même mah son : elles étaient quotidiennes , peu inquiétantes jusqu’au cinquième ou septième jour; il y avait une légère intermission dans la matinée, les forces diminuaient, la face était ictérique et cadavéreuse, la soif continue, la langue sèche et noire :
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quand les urines, d’abord épaisses, devenaient limpides, l’irrilation cérébrale augmentait d’intensité. Les neuvième, onzième et quatorzième jours étaient d’ordinaire les époques fatales. Quelques personnes furent soulagées par des éruptions abondantes de boutons , des sueurs copieuses et des hémorragies nasales. On trouva dans les cadavres des congestions sanguines, et des désordres remarquables au, cerveau ; Lancisi lit établir un hôpital ; les vomitifs , les vésicatoires et le quinquina composèrent sa méthode de traitement.
Ici encore le point de départ a été la membrane muqueuse de l’estomac et d’une partie des intestins ; la maladie se composait d’une gastro-duodénite avec irritation cérébrale sympathique. On désirerait que Lancisi eût rapporté moins succinctement les détails de l’autopsie cadavérique , ils suffisent pour constater l’existence d’une phlegmasie abdominale dont la lièvre fut l’elfet sympathique. Cette inflammation eut beaucoup d’intensité dans les diverses épidémies dont il a été question, mais on remarquera que tel est son caractère dans les pays chauds , et que la température de l’Italie est fort élevée en été.
VI. Frédéric Hoffmann a connu la part très grande que l’estomac et les intestins prennent aux fièvres intermittentes et rémittentes. Il place dans la courbure du duodénum , les quotidiennes, les tierces, les bilieuses , les cholériques , celles qu’on appelle lentes ; l’affection des premières voies est dans sa doctrine la cause principale des maladies pestilen-
DES E^MANATIONS MARECAGEUSES. l/\g tielles, de la maladie hongroise, des fièvres malignes des camps , de celles qui proviennent de l’aflfecAion de l’air. Ainsi il est l’un des auteurs de la doctrine physiologique (i).
VII. Beaucoup de pluies, pendant l’automne de 1727 , avaient couvert la terre aux environs de Ferrare , d’eaux stagnantes qui enfantèrent des myriades d’insectes; le vent du midi souilla sans relâche , et le temps fut nëhuleux jusqu’au mois de mai de l’année suivante. L’été de 1728 vit les vins se corrompre , et naître des fièvres tierces de mauvais caractère. Leurs principaux symptômes étaient de violens frissons avec des vomissemens et des flux de ventre bilieux. On ouvrit des cadavres, la gastroentérite qui avait été si évidente pendant la vie , le fut encore davantage après la mort , et n’aurait pas dû être méconnue à l’aspect de la membrane muqueuse de l’estomac et des intestins couverts de viscosités et de taches livides. On doit â Joseph Lanzoni des observations intéressantes sur cette épidémie; elles font partie des éphémérides des curieux de la nature (2).
VIII. Des masses d’eaux stagnantes, laissées par le Rhône, auprès de Villeneuve-St-Georges, dans le comtat d’Avignon, engendrèrent une épidémie meurtrière; beaucoup de malades eurent une fièvre inter-
(1) Dissertatio de duodeno^ multorum morborum sede^ Halle ^ 1708,
(2) Lanzoni (Joseph), Opéra omnia medico-physica et philo Sophie a ^ tum édita hactenus^ turn inedita, Lausannœ^ 1758, 3 vol,
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mittente pernicieuse, caractérisée par les symptômes d’une affection soporeuse, le hoquet, des défaillances, des syncopes, le choléra-morhus , la dysenterie , et autres formes de l’irritation gastrique ou intestinale; cette épidémie a été observée par Jean- Baptiste Gastaldy, médecin et professeur à Avignon, IX. Des fièvres infectent régulièrement chaque année, plusieurs postes militaires de l’île de Corse, et entre autres le petit port de St-Florent qu’avoisine un marais pernicieux de soixante et douze arpens. Elles y prennent, sur la lin de l’été et dans les six premières semaines de l’automne , un caractère putride et malin, à raison, dit Volney, de l’intensité des chaleurs et des exhalaisons. 11 faut alors, tous les quinze ou vingt jours, en renouveler les garnisons françaises, en tout ou en partie, sous peine de voir les soldats frappés de maladies graves et souvent mortelles. Deux postes dans toute l’île sont privilégiés. Jamais aucune fièvre n’approche des forts de Vivario et de Vitzavona; non-seulement ils sont éloignés de tout marais , de toute eau stagnante , mais en outre ils sont placés comme deux nids d’aigle , sur la chaîne des monts qui partagent l’île par son centre et suivant sa longueur. Un officier suissegrison tomba dangereusement malade de la fièvre » à St-Florent; on le transporta dans le fort de Vivario, que son régiment occupait; il y recouvra la santé en moins de quinze jours. Le médecin répéta cette expérience sur des soldats français de son hôpital, et elle réussit si bien, que l’usage s’y est établi d’y envoyer les fiévreux dont l’état est presque dé-’
DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. l5l sespéré; il ne leur faut pas d’autre remède; jamais la maladie n’a persiste au-delà du onzième jour (i). L’air est très pernicieux à St-Florent ditThion de la Chaume : le petit nombre de soldats qui y est caserne perd plus de monde que la garnison de Bastia (2). Ces remarques sur l’insalubrité d’une partie de la Corse , établissent l’un des caractères essentiels de l’histoire des maladies causées par les émanations des eaux stagnantes, leur fidélité aux lieux dont l’atmosphère est infectée; elles ne paraissent point aih leurs; un individu qui a pris la fièvre dans le foyer de l’infection, et que l’on a conduit ailleurs, ne communique son mal à personne. Il suffit, pour le ramener des portes du tombeau à la vie, de le garantir, en lui faisant changer de séjour, de la continuité d’action des exhalaisons malfaisantes.
X. Ces vapeurs empoisonnées produisirent , en 1806, dans la partie méridionale d’Ercole , village situé non loin de Naples , une épidémie meurtrière dont Chevassieu-d’Audehert a donné l’histoire. Elle commença à la fin de juin, et existait encore au mois de février, conservant à cette époque son caractère fondamental, celui qui distingue les fièvres intermittentes , et se liant à une seule et même cause , les vapeurs d’une eau stagnante et corrompue. Dans la première péiiode, la maladie avait une marche très aiguë ; c’était une fièvre continue ( inflamma-
(1) Volney, Œuvres complètes, Paris, 1821, yvol. in-8.® tome 7.
(2) Mémoires de la Société de médecine, tome 10, in-4‘*^? page 296.
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tiori locale ) avec redoTiblcmciis ( exaspération ) ; voici ses symptômes alors : affection du système nerveux, accablement général, froid, céphalalgie, état soporeux permanent , pendant tout le cours de la maladie; prostration croissante jusfju’au cinquième ou septième jour; à cette époque, stupeur, décomposition des traits de la face, mort au plus tard vers le septième jour. Telle fut la marche rapide de la maladie, en juillet et en août. Elle se ralentit un peu en septembre, et reparut avec son intensité première dans les trois mois suivans. Plusieurs malades moururent d’ohstructions et de jaunisses fébriles, de diarrhées colliquatives et mésentériques, d’hydropisies abdominales (symptômes d’une gastrite ou de l’entérite), quelques-uns de phthisie. La maladie perdit son caractère nerveux pour prendre celui de fièvre muqueuse , intermittente , chronique , quotidienne ou double quarte (toujours le siège du mal parait etre la membrane muqueuse; l’appareil nervosomembraneux du canal digestif). Ün grand nombre d’individus restèrent attaqués d’obstructions de la rate ou du foie; beaucoup portaient à l’extérieur une teinte jaunâtre, ou les marques d’une jaunisse véritable as tr O- duo déni té) . Chevassieu-d’Audebert ne vit pas beaucoup de leucophlegmatiques. Les habitans d’Ercole qui survécurent étaient défaits, pâles, émaciés, épuisés par le besoin et la maladie. Tous furent attaqués par l’épidémie, et le cinquième de la population périt. Ercoîe est placé a la proximité d’une vaste pièce d’eau, appelée la Peschiera, dont le fond est un limon dans lequel naissent et
DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. l53 meurent des plantes herbacées. L’épidémie commença dans la partie d’Ercole cpii regarde le midi et la pièce d’eau. Beaucoup de vapeurs fétides et épaisses flottèrent le matin et le soir sur le parc et aux alentours, pendant les mois de juin et de juillet. On fît arracher les joncs et les végétaux qui naissaient dans le grand réservoir; Ghevassieu-d’Audehert conseilla de le curer. Le quinquina précédé de l’émétique , telle fut la méthode de traitement qu’il employa. Des maladies surviennent, non-seulement auprès des marécages formés par la nature , mais encore au voisinage des lacs et des bassins artificiels dont on néglige l’entretien. Les bords du canal qui se trouve dans le parc de Parme , sont désertés par cette seule raison.
La pièce d’eau de Chantilly a donné lieu à plusieurs épidémies fâcheuses et consécutives. La proximité du canal de Versailles cause en certains endroits, des accidens aux gens qui en sont trop voisins. Chevassieu-d’Audehert a traité sur les bords de ce canal, des fièvres intermittentes dont il ne retrouvait aucun exemple dans toute la ville de Versailles. Ces maladies ont été vues souvent aux environs des lacs de la Suisse, et des grands lacs de l’Amérique méridionale.
XI. M. Fodéré attribue la plupart des maladies du Mantouan à la multitude des marais qui existent dans cette contrée , a la stagnation des eaux , a l’inertie des hahitans , au peu de soin qu’ils prennent de former de nouveaux canaux et de nettoyer les anciens. Malheur, dit cet excellent observateur, à l’homme imprudent qui , à l’époque des chaleurs ,
n’ëvitc pas le serein et la promenade vers les marais fangeux, car il est saisi tout-à-coup par le premier accès de ces fièvres itaiicnnes si difficiles ensuite à dompter. Ces maladies sont des pyrexies intermittentes et rémittentes malignes; elles produisent des obstructions et finissent presque toujours par fhydropisie ou par une diarrhée colliquative; une turgescence bilieuse s’y joint d’ordinaire; traitées obstinément par le quinquina, elles prennent le type continu. On reconnaît encore à cette description une irritation abdominale de l’espèce de celles dont Lancisi a fait mention. La nature des fièvres intermittentes dans le Mantouan est telle, qu’elles finissent toutes par produire des obstructions au foie et à la rate, auxquelles succèdent l’ascite ou l’hydroth orax. Ce que M. Fodéré a vu dans le Mantouan existe dans la Bresse et dans la partie inondée de la Sologne.
XII. L’épidémie qui se montra à Narbonne en i8oi ne fut pas étrangère aux émanations des eaux stagnantes. Narbonne est en effet située à l’extrémité d’une plaine marécageuse sur plusieurs points. Ses maisons sont pour la plupart basses et humides ; des immondices infectent ses rues ; les gens du peuple se livrent à un travail excessif pendant l’été, saison de la récolte, et ne trouvent dans les métairies que des alimens malsains. Voici quels furent les symptômes de la maladie : vives démangeaisons avec éruption miliaire, céphalalgie, lassitudes, inappétence, et trois ou quatre jours après ces préludes, froid aux extrémités , nausées , vomisse-
DES E\MANATI01VS MARECAGEUSES. l55 Diens, anxiété et défaillances qui alternaient; clia- Jeur toujours croissante et soif inextinguible pendant quinze ou vin^t heures. Au second paroxisme le froid était moins sensible et moins lon^, la chaleur plus intense et plus prolongée ; le troisième ressemblait au second ; les malades ne se plaignaient plus de froid , mais de bâillemens , de pandiculations, de crampes aux extrémités inferieures, bientôt suivies d’une chaleur immodérée, de violens maux de tête et de reins, et d’une ardeur brillante a l’épigastre et à l’abdomen. Depuis les premiers jours de f invasion jusqu’au cinquième ou sixième, la plupart des malades étaient pris, au commencement du frisson, de vomissemens qui duraient autant que le froid. Les matières rejetées, tantôt jaunâtres et même verdâtres, tantôt grisâtres et épaisses, contenaient quelquefois des lombrics. Aux vomissemens se joignaient, chez quelques individus, des diarrhées aussi accablantes que le choléra. D’autres malades enfin, sans avoir ni vomissemens ni diarrhée, ressentaient des cardial gies opiniâtres. La langue épaisse et d’un blanc sale , était sillonnée longitudinalement; le visage pâle, tirant sur le jaune, et l’urine rougeâtre sans nuages et sans sédiment. Cette maladie provoqua le flux sanguin périodique et l’avortement; elle agissait spécialement sur l’utérus. Ses épiphénomènes furent le pemphigus, la scarlatine, la miliaire, des choléra-morhus, des syncopes, des accès de froid glacial. Si l’invasion avait eu lieu paisiblement, le coma, le délire et les tremblemens survenaient toutâ-coup au septième ou au neuvième jour. Le pouls
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devenait serré, vif et irrégulier; il y avait des soubresauts des tendons , des rnouvemens convulsifs ; l’œil était morne et languissant; une espèee de duvet couvrait les poils des narines et paraissait fatiguer les malades. On ne peut méconnaître dans cette description tantôt une gastrite, tantôt une entérite fort aiguë. M. Py, qui en est l’auteur, faisait vomir, purgeait et donnait le quinquina ; c’est le traitement qui a été suivi dans la plupart des épidémies de fièvres pernicieuses ; il ne faut pas s’étonner si ces maladies ont été meurtrières.
XIII. Une maladie dangereuse causée par les émanations d’eaux stagnantes, a été o}3servée , en 1802, à Pithiviers, par M, Lanoix.
XIV et XV . M. Raisin a fait, en 1809 et en 1811, deux rapports à la Société de médecine de Caen , surdes épidémies évidemment produites par les exhalaisons marécageuses , qui se manifestèrent , l’une dans la commune de la Graverie , département du Calvados , et l’autre dans la commune de Bernières sur mer.
Le sol de la commune de la Graverie , arrondissement de Vire (Calvados), est coupé de vallons, entouré de montagnes , et ouvert à l’action de tous les vents : ses prairies sont traversées par la Vire , dont le cours rapide contribue à entretenir la pureté de l’atmosphère. On ne saurait trouver ailleurs plus de conditions de salubrité réunies; mais des pluies abondantes firent déborder la rivière ; des plaines furent inondées, des substances végétales se décomposèrent sous l’eau. Un médecin auquel ce
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pays a été familier, assure que le bourg de la Graverie, entouré de chemins impraticables en hiver, est fort malsain ; il y règne une humidité continuelle; on voit auprès, de longues mares d’eau vaseuse , dont les exhalaisons affectent désagréablement l’odorat; une fabrique d’eau-de-vie ajoute a l’insalubrité des boues ; enfin le cimetière , placé au centre des habitations, nst plus élevé que le tei*rain qui l’environne (i). C’est dans cet état de choses que les émanations des eaux stagnantes produisirent une épidémie dont voici les symptômes : douleur vive et profonde (fugace quelquefois), tantôt dans un membre, tantôt dans un autre, tantôt dans l’abdomen; serrement a l’épigastre, céphalalgie légère, pesanteur de la tête; sensation de froid, tremblement ( ce dernier symptôme n’a pas été observé chez tous les sujets); débilité, accablement, prostration des forces ; affaiblissement de la vue, de fouie et de la faculté locomotrice ; inégale répartition de la chaleur, sécheresse de la peau, yeux tristes, langue nette, ventre libre, point d’évacuations alvines. Ces symptômes se montraient pendant quelques heures, et étaient remplacés par les suivans : vomissemens abondans et répétés de bile jaune et verte , décoloration de la face, état soporeux suivi de délire, et alors coloration de la face en rouge violet, soubresauts des tendons, pétéchies violettes, et presque
(i) Lettre du docteur Maurice au rédacteur du Journal général de médecine. (Journal général de médecine, tom. 57, p. 467.)
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immédiatement apres, Ja mort, qui arrivait chez le plus grand nombre des sujets, six, huit, douze, quinze, vingt, vingt-quatre heures après l’invasion de la maladie, rarement après le troisième jour. De nombreux lombrics étaient rendus par la bouche et par l’anus. Le vin donné tantôt seul, tantôt modifié par des additions stimulantes, le quinquina, l’application de vésicatoires sur les parties douloureuses (elle fut presque toujours suivie de gangrène), tel fut le traitement conseillé par MM. Polinière et Asselin.
Bernières est située auprès de marais qui touchent presque aux habitations ; la température s’éleva beaucoup en i8i i; les vents d’ouest, du sudouest, du nord et du nord-est dominèrent pendant toute l’année , et apportèrent au bourg les exhalaisons d’eaux stagnantes et corrompues sur lesquelles ils avaient passé. Des routoirs situés dans la partie nord-est des terres inondées, des fumiers entassés devant les maisons, ajoutèrent leur action délétère à celle des agens d’insalubrité parmi lesquels les émanations marécageuses doivent figurer en première ligne. Une maladie épidémique se déclara pendant l’été et l’automne , et fit en peu de temps de très grands progrès; voici quels furent ses symptômes : perte d’appétit, lassitudes, malaise général pendant trois ou quatre jours, quelquefois plus , et ce temps écoulé, céphalalgie sus-orbitaire plus ou moins intense, nausées, vomissemens de matières glaireuses, frissons suivis de chaleur, amerUirne de la bouche, enduit blanchâtre sur la langue. La fièvre pré-
DES EMANATIONS MARÉCAGEUSES. i Sg senta plusieurs types ; Leaucoiip Je malades rendirent des vers par la bouche et par l’anus. Ceux que l’on traita par des puri^uatifs eurent une convalescence pénible et plusieurs devinrent bouffis ; vers la fin du mois d’août et dans le mois de septembre , quelques fièvres prirent un caractère bien prononcé d’adynamie, et même on observa plusieurs fièvres ataxiques. Le nombre des malades augmenta à cette époque; l’épidémie se montra en octobre avec le type rémittent ou simplement intermittent, et reprit* en octobre le caractère de continue rémittente; elle ne respecta aucun sexe, aucun âge, elle frappa le pauvre comme le riche ; ses atteintes ne furent pas très meurtrières , puisqu’il ne périt que quarante-neuf individus sur neuf cents malades. Le traitement fut tout-à-fait bro*wnien.
Ces descriptions sont des histoires intéressantes de gastrites et d’entérites. La nature du mal n’est pas équivoque , elle est caractérisée par les symptômes les plus évidens d’une phîegmasie muqueuse abdominale. Dans les deux cas le cerveau est irrité sympathiquement ; l’estomac enflammé s’empare des forces de la plupart des organes , la surexcitation s’étend au foie, beaucoup de bile, beaucoup de mucosité est sécrétée, et une grande quantité de vers lombrics se forme. Il n’y a rien de spécifique dans les deux épidémies ; l’une et fautre présente des grouppes de symptômes bien connus; elles ne sont nullement contagieuses. La plilegmasie abdominale montre plus d’intensité dans la première maladie que dans la seconde; celle-ci offre
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une afTeetion plus profonde du système nerveux , enfin toutes deux s’accoinpai^nent de vomissemens violens et répétés de matières hilieuscs, verdâtres, jaunâtres. Gomment l’organe souffrant et le caractère purement inflammatoire de la maladie n’ontils pas été déterminés ? Combien cette découverte aurait heureusement modifié les méthodes thérapeutiques qui furent employées!
XVI. M. St-André, auteur de l’excellente topographie médicale du département de la Haute-Garonne, a étudié avec une attention spéciale les fièvres rémittentes et intermittentes dont les émanations des eaux stagnantes peuplent Taillehourg, St-Péd’Ardet, Rieumes , Ste-Foi, etc. Plusieurs causes accessoires concourent à leur développement; ainsi les villages de Luscan, Galier, Aure sont situés sur un sol bas , marécageux , couvert habituellement de brouillards épais , concentrés dans des vallées étroites et profondes. A Pontsorhes, la malpropreté, le peu d’élévation des maisons , le voisinage des fumiers ajoutent leur insalubrité à celle des émanations marécageuses. Toutes ces conditions défavorables se présentent a Revel. La fréquence des fièvres intermittentes et rémittentes a bien diminué à Fronton depuis qu’on a desséché des mares infectes. Boulogne est un heu élevé, cependant il est insalubre, car il reçoit les émanations de plusieurs marécages; les eaux y sont rares, les ha])itations tenues avec peu de propreté, et les vents principaux soufflent de l’ouest ou du nord-ouest. Une situation semblable ne préserva pas Gaubiac d’une épidémie qui s’y éta-
t)ES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. ï6ï en 1806; une mare était placée au milieu de la commune (i). Ces remarques prouvent que M. St- André a des notions fort judicieuses sur faction pathologique des émanations des eaux stagnantes.
XVII. La maison de la Salpétrière voyait souvent la fièvre intermittente s’établir dans ses salles; les médecins de cet établissement attribuèrent cette pyrexie aux émanations putrides de f égout qu’on voit au bas des murs, du côté du nord, et qui verse ses eaux dans la Bièvre ^
XVIII. Les plaines du Bengale sont de vastes marais après la saison des pluies; le Gange débordé les inonde et rend leur séjour fort insalubre. Des productions minérales , dissoutes dans les eaux de ce fleuve , en rendent fusage très pernicieux ; ce sont des oxides de cuivre entraînés des montagnes voisines; de la chaux, du nitre, des alcalis^ On jette des cadavres dans le fleuve, et ces foyers d’infection se décomposent à la surface du liquide. James Johnson assure que presque tous les soldats d’un batail*» Ion furent empoisonnés par ces eaux. La saison des pluies commence en juin, et finit en octobre. Des chaleurs assez fortes surviennent et font évaporer les eaux stagnantes : les rayons du soleil laissent bientôt à nu, dans plusieurs endroits, une fange infecte, et dans d’autres lieux , un limon composé de débris d’animaux et de végétaux , qui est à son tour des-
(1) Saint-André (J.-A.-D.), Topographie médicale du département de la Haute-Garonne, ouvrage couronné par la Société de médecine de Toulouse; i8ï5, i vol. in-8.°
séché par la chaleur du jour, et humecté par des vapeurs que la fraîcheur de la nuit condense et précipite. Ainsi tout se réunit, au Bengale, pour donner une activité extraordinaire à l’action délétère des émanations marécageuses. Ces données expliquent pourquoi la fièvre de marais y est si terrible. Voici les principaux traits de la description de cette maladie, telle quelle a été donnée par James Johnson:
Invasion. Irrégularité dans les fonctions du canal alimentaire , frissons , douleur , tiraillement d’estomac, vomissemens, anxiété précordiale, céphalalgie intense, grand abattement d’esprit; d’autres fois, syncope subite; et lorsqu’elle a cessé , mouvemens spontanés des mains à la tête et à l’épigastre , régions qui sont le siège de vives douleurs; vomissemens d’une grande quantité de matières bilieuses; d’autres fois enfin, chez quelques sujets jeunes et forts, à la suite de l’action de l’ardeur du soleil et des émanations délétères, explosion d’un délire violent, démence.
Dés^eloppement des symptômes . Petitesse, faiblesse , accélération du pouls , augmentation de la gastralgie, continuation du vomissement; a mesure que le paroxysme avance, le pouls s’élève et s’accélère , le teint s’anime > les yeux deviennent rouges , la langue est sale, la soif vive, la céphalalgie plus intense, le délire se manifeste : mais douze ou quatorze heures après l’invasion, il survient une sueur abondante, et fiatensité des symptômes diminue. Pendant la rémission, le pouls ne donne plus que quatre-vingt-dix pulsations par minute, au lieu de
DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. l65 cent trente qu’il présentait durant l’accès; le malade se sent très faible et se plaint toujours de la douleur d’estomac. Après cette rémission, qui est ordinairement très courte, survient un paroxysme nouveau, dans lequel tous les symptômes décrits s’exaspèrent; notamment les douleurs d’estomac, le vomissement, la soif et le délire : enfin les rémissions disparaissent, le pouls devient petit, irrégulier, la langue noire et fuligineuse , et le vomissement plus violent; la mort a lieu d’ordinaire du troisième au septième jour, quelquefois elle tarde jusqu’au quinzième et meme jusqu’au vingtième; plusieurs 'malades succombent avec une teinte jaunâtre de la peau et après avoir vomi des matières noires, semblables à du marc de café.
Autopsie cadavérique. Grand engorgement du. foie dont le parenchyme est infiltré de sang, inflammation de l’estomac et des intestins; engorgement des vaisseaux sanguins du cerveau.
L’irritation de l’estomac, du duodénum, de la vésicule du fiel et du foie est évidente dans cette observation : cette maladie est l’exagération de la fièvre bilieuse ; son extrême intensité est expliquée par l’élévation de la température. Il n’y a pas de différence sous le rapport du point de départ et du siège, entre cette endémie et celles dont on a lu l’histoire abrégée, mais la diversité des conditions atmosphériques en met une fort grande dans l’acuité de la marche de la pldcgmasie et dans l’intensité de ses svmptômes-
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§ 2. Action pathologique des émanations de marais formés d'eau de mer^ et des eaux pluviales ou de rivière.
XIX. François de le Boè a décrit une épidémie qui remplit de deuil , en 1679 , la ville de Leyde. Le printemps et une partie de Tété avaient été froids ; le mois de juillet, d’août, de septembre et une partie d’octobre, furent chauds, secs, privés de vents; les eaux de la mer se mêlèrent aux eaux douces et stagnantes dont Leyde est environnée; des émanations pernicieuses se dégagèrent abondamment de la masse liquide, et une épidémie meurtrière fit explosion. C’est en 1667, et pendant les chaleurs de la canicule , qu’elle se montra avec les caractères SLiivans : grande anxiété, douleurs précordiales qui s’aggravent pendant le paroxysme ; plusieurs malades ont des Haussées et vomissent; la plupart sont saisis d’un frisson fébrile , d’un tremblement violent général, et se plaignent d’une chaleur plus ou moins ardente, d’une sueur générale, d’une soif très vive, et cependant d’une grande répugnance pour les liquides. La langue est sèche, aride, des aphtes couvrent l’intérieur de la bouche, la céphalalgie est violente. A ces symptômes se joignent ceux-ci: insomnie ou somnolence, constipation ou diarrhée, coloration foncée ou limpidité des urines, tantôt claires, tantôt sédimenteuses; force, fréquence du pouls pendant les accès; faiblesse, petitesse des pu sations artérielles; affaiblissement du corps pendant l’apyrexie. La seconde épidémie commença au mois d’août 1669, dura jusqu’à la fin du mois de
DES EMANATIONS MARECAGEUSES. l65 janvier 1670, et enleva les deux tiers de la population, sans distinction de condition, d’âge ou de sexe, tantôt marchant avec une violence et une rapidité extraordinaire, tantôt ralentissant son cours et causant de longues douleurs, et se modifiant toujours suivant la constitution, l’âge, le sexe, le genre de vie des individus. C’était une irritation à exaspération périodique, dont le type, ordinairement tierce, présenta beaucoup de variétés. Voilà quels furent ses symptômes les plus communs ; anxiétés précordiales, nausées, vomituritions de matières acides, inappétence, dégorit pour les alimens, soif inextinguible, et quelquefois aversion pour les boissons, sécheresse de la langue, aphtes dans la bouche , constipation ou relâchement de l’abdomen , tendu et douloureux chez un grand nombre de malades; sentiment de suffocation et comme de strangulation; dyspnée; pendant le paroxysme, état de somnolence, ou insomnie et céphalalgie atroce ; grande prostration; memes caractères offerts par les urines que dans l’épidémie précédente ; au déclin de la maladie, spasmes, muuvemens convulsifs, hémorragie. Beaucoup de malades eurent pendant le cours de cette phlegmasie gastrique , ceux-là une angine, ceux-ci des parotides, d’autres des érysipèles. Cette épidémie fut suivie quelquefois d’ascite et de leucophlegmatie.
François de le Boë , qui ouvrit beaucoup de cadavres dans sa carrière médicale, ne paraît pas avoir songé au parti qu’il en pouvait tirer. Ses théories chimiques égarèrent son jugement, et ne lui per-
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mirent pas d’être un grand peintre de maladies, \u dcre occupe dans la description de l’épidémie de Leyde, une place qui eut été bien mieux remplie par une énumération et une appréciation meilleure des symptômes de la maladie.
XX. M. Fodéré a étudié en grand l’insalabrité des marais accessibles à la marée ; il l’a surtout observée aux environs de la ville de Martigues. L’étang de la Valduc, situé à deux lieues de cette ville, est prodigieusement salé , et séparé seulement par deux ou trois pas d’un étang d’eau douce nommé Engrenier ; lorsqu’à la suite de pluies abondantes les eaux des deux plaines liquides se confondent , une infection considérable se répand aux alentours, Il est vrai , ajoute M. Fodéré, que cet étang de la Valduc renferme une espèce de petits poissons do la grosseur du petit doigt, le seul qui puisse y subsister , dont le frai très abondant recouvre quelquefois une partie de la chaussée. L’insalubrité de Bender-Abassi dépend peut-être de la même cause.
5 3. Action pathologique des émanations rna^ récageuses sur un grand nombre d'hommes rete~ nus auprès des eoiiæ stagnantes , Lorsqu’une armée est conduite par les hasards de la guerre dans un pays marécageux , loi’sque des vaisseai^x sont forcés de séjourner sous le vent de grandes masses d’eaux stagnantes , l’action pathologique des émanations des marais se manifeste avec la plus grande énergie. Toutes les conditions d’insalubrité, toutes les chances défavorables sont réunies dans ces circonstarices fatales. Beaucoup d’hommes sont rassemblés
DES EMANATIOINS MARÉCAGEUSES. l6j sur un point peu étendu; leur multitude est en ellemême un inconvénient , abstraction faite de l’état de l’air, elle ajoute aux conséquences de l’infection de l’atmosphère, elle en augmente beaucoup le danger. Les soldats ne sont point familiarisés avec le climat pernicieux dont ils vont subir l’influence, et l’on sait que les vapeurs délétères sont spécialement funestes aux étrangers. Enfin , il n’est pas toujours facile ou possible de veiller, au milieu des vicissitudes de la guerre, à l’observation stricte des préceptes de l’hygiène ; les soins de propreté ne peuvent toujours alors régner dans les camps ; on ne peut toujours alors donner au soldat des alimens fortifîans et des boissons fermentées en quantité suffisante ; ses vêtemens ne le défendent pas toujours très bien contre les atteintes redoutables du froid humide ; enfin , l’incurie des chefs complète quelquefois ces causes nombreuses de maladies épidémiques. Comment s’étonner que des fièvres, ou plutôt des phlegmasies aigues, aient si souvent anéanti en peu de temps des armées nombreuses ? Diodorc de Sicile a raconté l’affreux désastre des Carthaginois ; que de fois il s’est représenté !
XXL Daniel Sennert a écrit l’histoire de îa fièvre qui désola la Hongrie en i566. Une armée allemande était campée dans un pays marécageux ; des nuits froides et humides succédèrent à des journées étouffantes, et dans cet état de choses, le camp fut frappé d’une maladie terrible , extrêmement meurtrière, dont voici les caractères fondamentaux : mal d’estomac , douleur et dureté autour de la région
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épigastrique, soif très vive, sécheresse de la langue, violent mal de tête, fièvre, délire, taches pétéchiales ou putrides, mort du quatorzième au vingtième jour (i). Les observations de Brady, faites dans la même contrée, apprennent quelle est encore fort malsaine. Ce médecin y a vu, après le dessèchement de plaines inondées, de grands espaces fourmiller d'insectes aquatiques , et il a reconnu aux pyrexies de ces contrées, les caractères de celles qui sont em fantées par les pays marécageux.
XXII. Les Florentins faisaient la guerre auxPisans. Vilclli, leur général, assiégeait la forteresse de Stampace, et tout lui promettait le succès de ses opérations, lorsqu’un revers soudain vint l’en frustrer. Les émanations d’un grand nombre de cadavres, se combinant avec l’air malsain des cantons bas et marécageux qui environnent la ville de Pise , engendrèrent dans l’armée une maladie pestilentielle si meurtrière, qu’à l’instant fixé pour l’assaut , on ne trouva plus le nombre d’hommes nécessaires. Les Florentins firent promptement de nouvelles levées de soldats; mais l’épidémie en enlevait plus qu’on ne pouvait en recruter (2),
On a plusieurs exemples d’armées nombreuses dévorées par des fièvres nées, pendant leur séjour, sur
(i) Sennert (Daniel), Opéra omnia; Parisiis^ 1645, 5 vol. in-f.®
(2.) Guiccîard, Histor. d^Ital.^ liv. 4, p. 255. — Muratori^ Annali d^Ital.^ tom, q, p. 597. — TVilliams Roscoë^ Vie et pontificat de Léon X, trad. par Henri (P. F. ), 2."™® édit., Paris, 181 5, tom. i, p. 5 12,
DES EMANATIONS MARECAGEUSES. 169 un terrain marécageux ; d’équipages de vaisseaux presque entièrement anéantis, peu de temps après avoir jeté l’ancre, auprès des eaux stagnantes ; de casernes, de forts, d’hôpitaux dépeuplés par l’action meurtrière des émanations marécageuses ; de colonies , de contrées que l’atmosphère, infectée par ces vapeurs délétères , avait changées en désert. On les trouve dans les écrits dePringle, deLind , de Lancisi, de Platner, de Dazille , d’Orlandi , de Baumes, etc.
XXIII. Zimmermann assure qu’un corps de cavalerie de six cents hommes , sous les ordres du marquis de Lassingen , fut attaqué d’une dysenterie cruelle , après avoir fait un long séjour dans un lieu marécageux. Les os se nécrosèrent. Cinq cents quarante cavaliers et beaucoup de chevaux périrent (i).
XXIV. Une épidémie terrible exerça de grands ravages sur l’armée française , et surtout sur l’armée anglaise, en 1809, dans l’île de W^lcheren. Les émanations marécageuses, qui se dégagent si abondamment dans la Zélande , mirent hors de service les deux tiers des troupes britanniques, et donnèrent la mort à mille hommes pendant les quatre dernières semaines de l’épidémie. Voici un sommaire de la description de cette maladie , faite assez incomplètement par Gilbert Blanc : anorexie , croûte fuligineuse sur la langue , grande irritabilité de l’estomac , nausées, vomissemens, délire taciturne, forte
(i) Zimmermann ( J. -G. ), Traité de la dysenterie, traduit de l’allemand par Lefebvre-de-Villcbrune, Paris, lyyô, I vol. in- 12.
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cépLalalgie , extrême prostration des forces; tous les caractères des fièvres rémittoHes et interinittentes , pernicieuses , propres aux contrées marécageuses , quelquefois ceux des fièvres continues et typhodes. Beaucoup de malades eurent un ictère , d’autres une dysurie accompagnée souvent d’hématurie et d’excrétion de vers par l’urètre ; beaucoup furent conduits au tombeau par la diarrhée ou la dysenterie : un grand nombre devinrent bydropiques ; des signes d’hydrothorax se manifestaient souvent tout-à-coup, augmentaient pendant les paroxysmes fébriles , et cessaient ordinairement avec la vie à cette époque. De nombreuses pétéchies couvrirent le corps de plusieurs malades qui avaient le hoquet , et qui vomissaient tout sans exception, même le vin , dit Hamilton , qui ne découvrit pas que la maladie était une gastrite extrêmement aiguë. On eut souvent occasion de remarquer la complication de l’inflammation du poumon ou d’autres viscères avec la fièvre pernicieuse. La maladie se déclara quelquefois tout-àcoup par une grande distension abdominale et l’œdematie des jambes.
Les malades se rétablissaient lentement, imparfaitement ; ils éprouvaient souvent des rechutes , et les convalescens y étaient particulièrement exposés. Quelques-uns de ces individus qui paraissaient sur le point de recouvrer la santé , périssaient tout-àcoup sans qu’on put en soupçonner la cause. De dixhuit mille hommes qui composaient la garnison de Walcheren, neuf mille moururent ou furent renvoyés malades en Angleterre; plusieurs de ceux-ci
DES EMANATIONS MARÉCAGEUSES. 171 arrivèrent dans leur pays natal, affectés d’un état comateux dont il fut impossible de les tirer. Un grand nombre avaient une fièvre intermittente ou rémittente , unie souvent à une irritation intestinale ou pulmonaire. Un homme d’une force athlétique eut un accès de fièvre très violent ; la soif était inextinguible, et la respiration si difficile, qu’il ne pouvait respirer qu’assis. 11 annonça qu’il allait succomber, s’appuya un peu en arrière et mourut en effet; son pouls continua de battre près de deux minutes après la cessation de l’acte respiratoire et des autres signes de vie. Quoique ce malheureux n’eût pour tout symptôme extérieur d’hydropisie qu’une tuméfaction légère des malléoles , on lui trouva cependant six onces d’eau dans le péricarde , une beaucoup plus, grande quantité de liquide dans le thorax , ^ et un fluide séreux dans l’estomac. Un de ses camarades expira tout - à -coup sur la garde-robe où il s’était rendu de lui-même , après avoir causé librement. Un troisième , nouvellement arrivé de Walcheren , fut jugé parfaitement guéri; il n’avait aucune trace d’hydropisie , lorsqu’une anasarque universelle se déclara subitement , et l’emporta en quelques heures : son corps offrait une distension générale extrême , et un commencement d’exsudation sur toute sa surface, particulièrement au scrotum et aux cuisses. Lors même que l’action des émanations marécageuses ne détermine pas des effets appareils, elle modifie cependant la constitution de telle manière, que les individus qui y ont été exposés contractent la fièvre, à l’occasion du froid senti la veille, d’un
exercice fatigant , et quelquefois sans cause connue.
Les rechutes ont lieu souvent au retour de rautonme.
uéiitopsie cadavérique. Sur quatre-vingts individus victimes de la fièvre de Walcheren, sous ses differentes formes, et examines soigneusement après la' mort, parHamilton, trente-six périrent du typhus, vingt-six de l’hydropisie, et dix-huit de la dysenterie. Voici les résultats généraux de l’ouverture du cadavre.
Rate volumineuse, très molle, sans force de cohésion, du poids de trois à cinq livres, facile à déchirer; tubercules , traces d’inflammation , ulcérations dans le tissu meme de ce viscère, de tous le plus désorganisé ; chez quelques sujets , communications établies par les ulcères , entre le thorax et la cavité abdominale , à la faveur d’érosions au diaphragme; concrétions pierreuses, dures dans l’abdomen (je présume qu’elles avaient leur siège sur ou dans la rate); induration cartilagineuse du péritoine chez quelques sujets.
Volume extraordinaire, grande flaccidité, induration, épaississement du foie (de tous les parenchymes après la rate le plus affecté ) ; tubercules , hydatides dans son tissu, adhérences de sa surface avec les viscères voisins; distension de la vésicule biliaire par une hile foncée, épaisse, semblable à du g'oudron , par des concrétions calculeuses ; chez quelques sujets , symptômes inflammatoires dans cet organe membraneux.
Contraction de l’estomac depuis sa partie moyenne jusqu’au pylore ; distension énorme de ses parois
DES ÉMANATIONS MARÉCAGEUSES. 17^ par des gaz. (Hamilton dit qu’on le trouva rarement enflammé et ulcéré, puis il ajoute immédiatement: Dans beaucoup de circonstances il avait été fortement corrodé, surtout vers sa grande courbure, par le suc gastrique. Il a observé que les ulcères gastriques avaient la forme d’un cercle plus ou moins découpé, dont les bords lisses et peu enflammés , semblaient avoir été faits par un emporte-pièce. Ce qui est très vrai.) Les intestins paraissent en général sains, cependant on y trouve quelquefois des adhérences , des intus-susceptions (i).
Inflammation du péritoine marquée par des adhérences , la pyogénie ^ la disparition de ses duplicatures , leur couleur foncée ou verdâtre.
Etat naturel des reins, calculs dans quelques-uns, inflammation de la plèvre et du poumon avec toutes ses conséquences ; croûte cartilagineuse épaisse sur la surface de ce dernier, infiltration séreuse ou hépatisation de son parenchyme.
Quelquefois adhérence du péricarde au cœur; quantité extraordinaire de sérosité entre les deux feuillets de cette membrane.
Substance adipense du cœur atteinte d’hydropisie , et parfois recouverte de lymphe coagulable. Chez un individu la surface du ventricule droit est très enflammée et ulcérée, surtout vers la partie supérieure voisine de l’oreillette. En ouvrant le ventricule, on trouva les vésicules tricuspides ossifiées
(i) On ne dit pas qu’ils aient été ouverts suivant leur longueur , et c’était là le point essentiel.
de manière à oLstruer presque entièrement la communication entre roreillette et le ventricule; lésion organique annoncée par des symptômes si trompeurs, qu’on avait été tenté de l’attribuer à un cancer de l’estomac (i).
Injection fréquente des vaisseaux cérébraux , grande quantité de fluide aqueux dans les ventricules; sur deux malades, épanchement de sang entre le cerveau et la dure-mère.
Abcès critiques considérables, multipliés et souvent fistuleux aux épaules , aux lombes , aux cuisses, aux jambes.
Les malades qui périrent d’hydropisie montrèrent les particularités suivantes ; reins flasques, petits; état morbide constant du foie, adhérences, indurations du péritoine ; adhérences des poumons , des plèvres , du péricarde ; infiltration séreuse du parenchyme pulmonaire, sérosité dans le péricarde.
Chez ceux qui succombèrent à la dysenterie, dernier masque, pour ainsi dire, de la fièvre de Walcheren , contraction forte, inflammation, épaississement, ulcérations des gros intestins, et quelque» fois des intestins grêles , état morbide des autres viscères.
(i) Grâces à Tauscultatioii soit médiate, soit immédiate, uii médecin habitué à manier le sthétoscope, peut reconnaître à des signes certains et faciles les rétrécissemens des orifices du cœur. Voyez les observations de rétrécissement de l’orifice auriculo-ventriculaire gauche, recueillies par M. Bouillaud, et publiées dans les archives générales <le médecine, tome 3, p. 29, in-8.® Paris, idaa.
DES EMANATIONS MARÉCAGEUSES. lyS Ce serait avec répugnance, avec une peine extrême, que j’indiquerais le traitement absurbe qui fut opposé à cette terribJe épidémie , s’il ne prouvait combien la théorie influe sur la pratique, et de quelle importance sont les noms donnés aux maladies. Je suppose que Gilbert Blanc et Hamilton n’eussent pas appelé l’épidémie de Walcheren fièvre ou typhus , qu’ils eussent vu en elle une phlegmasie , une irritation , ils auraient entièrement changé de méthodes thérapeutiques , au grand avantage des malheureux Anglais. Mais la maladie est appelée du nom de fièvre, et, au mépris des symptômes inflammatoires les plus violens, tout ce que la thérapeutique possède de plus incendiaire est prodigué avec une opiniâtreté déplorable , à des organes excessivement enflammés. Que la maladie de Walcheren n’ait pas été exclusivement une gastro-entérite, je l’accorde, peu importe cette question ici. Mais ce qu’on ne peut révoquer en doute , c’est la phlegmasie fortement prononcée d’un grand nombre d’organes; l’observation clinique la démontrait; Hamilton la vit exprimée en caractères terribles dans les cadavres, et il continua d’appeler du nom de fièvre la maladie de Walcheren. Elle était, certes, la plus violente des inflammations; voyons comme elle fut traitée.
Lorsque l’irritation des viscères était a son plus haut dégré d’intensité , Gilbert Blanc donnait l’inévitable caloniélas, des sels neutres, le quinquina. Si le malheureux estomac rejetait l’écorce du Pérou, on prescrivait des substances amères, aromatiques.
et l’opium , la rhubarbe, l’oxide de zinc, surtout l’arsenic. Hamilton commençait généralement par un cathartique, puis venaient les diverses préparations de quinquina aux plus hautes doses possibles. Si ce stimulant manquait son effet, ce qui lui arrivait souvent, on l’associait au sous-mnriate de mercure, et aux cathartiques. Le sulfate de cuivre et celui de zinc ne furent pas épargnés (propres expressions d’Harnilton); il en fut de meme de l’antimoine, de la confection aromatique de la pharmacopée de Londres, du camphre, de l’ammoniaque, de l’acide nitrique, de la gomme gutte. Il ne manque, à cette liste de poisons , que les acides prussique et fluohorique .
Hamilton avait cependant remarqué la grande utilité de la saignée, dans les cas de complications inflammatoires du poumon et des autres viscères; malgré le caractère atonique , prédominant, dit-il, elle soulagea toujours de la manière la plus prompte.
Quoique les médecins qui ont observé des maladies épidémiques ne se soient pas tous distingués par un aussi grand luxe de substances vénéneuses, c’est toujours le quinquina, les purgatifs, les émétiques, le camphre, qui, donnés sans méthode, sons discernement, sans mesure, forment la base du traitement de maladies dont la partie fondamentale était une gastrite ou une entérite.
§ 4* Epidémies sur\’enues à la suite du dé-‘ hordement des jleuves , et de 1 abondance des eaux plui^iales .